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arcaneslyriques
Description du blog :
Cercle littéraire "Arcanes Lyriques" retranscription des réunions.
Catégorie :
Blog Littérature
Date de création :
13.07.2007
Dernière mise à jour :
01.07.2009

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Interview de Valéry Coquant

Posté le 01/07/2009 à 12:07 par arcaneslyriques
Interview de l'Auteur Valéry Coquant


Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?


Je suis né dans le Nord de la France, il y a une trentaine d’années. Je suis d’origine polonaise par ma mère, et méditerranéenne par mon père.

Mon parcours est plutôt atypique. Diplômé en Sciences Politiques, j’ai exercé plusieurs métiers… Agent immobilier, chargé de communication dans l’industrie automobile et dans le milieu associatif. Un temps, j’ai même été stagiaire dans l’administration.

Ces différentes expériences m’ont permis d’aiguiser mon regard sur le monde, sur les gens… Cela m’aide beaucoup dans l’écriture.


Quel chemin t’a conduit à l’écriture ?


Je suis venu à l’écriture tout naturellement. Pour moi, écrire, c’est comme respirer, ça coule de source.

Il faut dire aussi que j’ai très tôt baigné dans un milieu où l’on aime raconter des histoires. Enfant, je me suis nourri des anecdotes de mon grand-père. Comme il a eu une vie assez trépidante (né en Pologne, il est arrivé en France à l’âge de 14 ans), il avait de la matière. C’est lui qui m’a donné le goût des personnages, des rebondissements. En plus, il savait faire revivre tous ces moments. En comparaison, les contes de fée m’ont toujours parus un peu fades.

Sur cette base, s’ajoute la scolarité. Les rédactions au collège, les textes écrits pour le journal du lycée… C’est là que j’ai pris conscience d’aimer cela. Très vite, j’ai estimé que les quelques lignes accordées dans les pages de ce journal n’étaient pas suffisantes. Je voulais aller plus loin. Mon premier vrai manuscrit est né là.

J’y ai découvert une liberté… Je mettais en scène les personnages, je créais leur décor, façonnais l’intrigue. Et quel plaisir de constater que j’étais allé au bout… Tant pis pour les doutes, et autres difficultés ! Je devais avoir une quinzaine d’années. Une fois que l’on a goûté à toutes ces émotions…


Quels sont les auteurs que tu préfères et ceux qui t’ont réellement influencé ?


Sans réfléchir, je citerai trois écrivains : Romain Gary, Georges Simenon et Stephen King. Ils forment la trilogie sur laquelle je m’appuie. J’apprécie d’autres auteurs, comme Jacques Bergier, ou Tolkien. Mais eux, vraiment, je les place au dessus. En particulier Romain Gary. Je suis très sensible à sa trajectoire. Chez lui, l’œuvre est si imbriquée dans la vie, que souvent tout se mélange. On ne sait pas si c’est sa vie qui a débordé sur le roman, ou si c’est l’inverse.

Je veux dire par là que Gary était un écrivain très exigeant. Dans la vie, il était fidèle aux valeurs, aux idéaux qu’il défendait dans ses romans. Il était d’un bloc. Il n’admettait pas qu’on puisse être humaniste le stylo à la main, et qu’une fois sorti de son bureau, on se comporte comme un « salaud ». Forcément, une telle exigence a énervé pas mal de ses contemporains.

Et puis, Gary est un magicien. Il parle de l’existence avec une simplicité, une force. Le plus fort est que ses personnages sont en général des gens ordinaires. On peut donc s’y reconnaître très facilement. À partir de là, tout devient possible. Les histoires les plus folles, les plus fantasques, servies avec un humour au napalm… Gary va si loin que souvent, on a l’impression qu’il ne respecte personne. Il s’en prend même à lui-même, en jonglant avec un sens aigu de l’auto dérision.

Ma rencontre avec Gary a donc été un grand moment. À tel point que je me suis demandé ce que moi, petit scribouillard, je pourrais bien écrire après un type pareil. Pendant près d’un an, je suis resté sur ce constat. Avant de comprendre qu’un auteur est d’abord un témoin de son époque. Gary correspond à la seconde moitié du XXème siècle. Toute proportion gardée, moi, je témoigne d’une autre période.


As-tu d’autres sources d’inspiration, si oui, lesquelles ?


J’ai beaucoup d’intérêt pour le cinéma. Les films de Jean-Pierre Melville, ceux de Sergio Leone sont pour moi d’heureuses rencontres. Il y a un esthétisme de l’image… Et puis, il y a la musique… Bon sang !!!

Ce cinéma m’influence par sa sobriété. Chez Melville, il n’y a rien qui dépasse. Tout est calibré, chaque effet est à sa place. Le personnage n’a pas besoin de discourir pendant deux heures pour justifier son action. Il s’explique par ses gestes, par ses silences ou ses regards. Au final, on obtient quelque chose d’efficace, de prenant.

À mon sens, on a la même chose, mais en plus poétique, en moins tragique surtout, dans les films de Jacques Tati.


Pourrais-tu, si tu en as, nous dévoiler tes rituels d’écrivain ?


Je n’ai pas vraiment de rituel à proprement parler. Pas de stylo fétiche ni de goût particulier pour un papier spécial.

Je suis plus attentif à ce qu’il y ait une certaine tranquillité. J’écris donc plus facilement en fin de journée. Le téléphone ne sonne plus. Il y a moins de bruit dans l’air…

Je m’efforce de « travailler » chaque jour. Même si ce n’est pas pour écrire, il y a toujours une correction, une bricole à revoir. C’est une façon de faire le point sur l’histoire en cours.

Quand je suis en panne, je ne m’acharne pas. Je laisse passer jusqu’au moment où je retrouve le fil des idées. C’est parfois délicat…

Quand je commence à travailler sur une histoire, j’ai déjà une idée précise de la chute. Mais on ne peut pas vraiment parler de plan. En effet, je connais le début, je connais la fin, mais entre les deux, tout est possible.


Combien as-tu écrit de romans ou de nouvelles ? Pourrais-tu nous en parler brièvement ?


À ce jour, j’ai écrit cinq ouvrages. Un recueil de nouvelles, trois romans et un essai (sur devinez qui… Romain Gary !) Ça fait un peu inventaire à la Prévert. Mais bon… Je ne vois pas pourquoi je me mettrais des œillères, afin de rester dans un type d’écrits bien définis. Je vais là où j’ai envie d’aller.


Dans tes écrits, y a-t-il des thèmes récurrents ? (Personnages, sujets, ambiances…)


Mes livres fonctionnent indépendamment les uns des autres. Mais il y a des fils rouges. Le premier concerne les thèmes abordés. Mes fictions sont des histoires d’aujourd’hui. Avec des personnages simples, ordinaires, qui regardent le monde autour d’eux, et se posent des questions. Je suis très sensible à cet instant où tout bascule pour eux. Ils font une rencontre, ou font face à un événement qui chamboule tout… Et les voilà plongés dans une aventure qui va les obliger à se dépasser.

Je pense notamment à Maxime Jacoby, un jeune homme que l’on rencontre dans mon livre Hôtel de France. Il se rend compte que les études, franchement… Il ne se sent plus à l’aise dans sa famille. Sur un quiproquo, il est embauché par un curieux individu. Jacoby a une vingtaine d’années. Il ne vient pas des banlieux, il n’a jamais incendié de voitures. En même temps, il n’est pas issu d’une jeunesse dorée, fils d’acteur ou de milliardaire. Personne ne l’attend, et s’il veut s’en sortir, il devra faire ses preuves…

Je suis très frappé quand des lecteurs qui ont l’âge de Jacoby, m’expliquent qu’ils se sont reconnus dans les péripéties de ce type. Cela me touche.

L’autre fil rouge, c’est qu’il n’est pas rare que des personnages principaux d’un livre, apparaissent dans une autre histoire. Ils donnent de leurs nouvelles. On les voit évoluer… Il y en a deux comme ça… Alexandre Kolin est au centre de mon roman Tous les Possibles. On le retrouve dans Reine d’Argent, où il est au second plan. Un autre est Camille Verjat, Il apparaît justement dans Hôtel de France. Il y tient un petit rôle assez ambigu d’ailleurs. Dans Reine d’Argent, c’est lui qui occupe le devant de la scène. C’est lui qui mène l’enquête…


Quel est le roman dont tu es le plus fier ?


Je suis toujours très fier du livre que je viens de terminer. Parce que c’est le petit nouveau, qu’on a passé pas mal de temps ensemble. Il y a le sentiment aussi d’avoir été au bout de la démarche. J’ai été capable de mener à bien une intrigue, et de gérer les personnages. Ouf !

Cela dure jusqu’au moment où l’on me transmet les épreuves. Là, je redécouvre le texte avec un œil neuf. Petit à petit, je me dis que ça et ça, j’aurais pu le traiter autrement, ou donner davantage de vigueur à tel passage… J’y pense beaucoup. Puis, une nouvelle idée prend forme et porte en elle un nouvel ouvrage. L’excitation revient, je passe à autre chose.


Parviens-tu à vivre de ta plume ?


Vivre de ma plume ? J’aimerais bien. Encore que… J’ai sur la question un avis nuancé. Dans un sens, vivre de sa plume, c’est accéder à une reconnaissance certaine. Donc, à première vue, c’est plutôt valorisant pour son œuvre.

Cette reconnaissance permet de se consacrer pleinement à son œuvre. Mais à ce stade, n’y a-t-il pas un risque de se couper de la réalité pour ne plus vivre que dans sa bulle ? À long terme, je pense que cela peut nuire à l’authenticité de la création. On ne s’intéresse plus qu’à ça. On perd de vue le reste.

À l’opposé, mener de front sa vie d’auteur, et une vie professionnelle, c’est la garantie de rester en prise directe avec son environnement. On est en phase avec ses contemporains. On voit la vie telle qu’elle est, avec ses joies, ses peines. Ses colères aussi.


En matière d’écriture, quels sont tes projets pour l’avenir ?


J’ai déposé chez mon éditeur un nouveau texte. Un polar. Un truc assez pesant, assez noir. On y trouvera encore une fois Verjat… Je pense que cette intrigue va le calmer. Nous verrons bien ce qu’en dit le comité… Si ça passe, rendez-vous en 2010, pour de nouvelles émotions !

Sinon, je commence à penser à un nouvel ouvrage. Une rencontre entre un jeune auteur et un éditeur un peu sur le retour. Là, ce sera beaucoup plus joyeux, plus vivant. Un peu plus fou aussi. Je crois fort que l’on va y croiser Alexandre Kolin.

Enfin, je serai présent du 20 au 22 novembre 2009 au Salon du Livre Indépendant, organisé à Paris. Bien entendu, ce sera un plaisir de vous y rencontrer.


À part l’écriture, quelles sont tes autres passions ?


J’adore déambuler sans but précis, en ville, essentiellement. Ce peut-être Paris, Lille, Anvers ou Athènes. Je me pose quelques jours, et je bats le pavé. C’est très différent des circuits touristiques expédiés à la va-vite. Je fais des rencontres, j’observe…

À part ça, j’ai une passion pour la bonne chair, accompagnée d’un vin sympathique. Avec des personnes de bonne compagnie, c’est plus rigolo.

Enfin, j’ai une passion pour les autos. Tout petit déjà, je repérais les voitures qui sortent, pour une raison ou une autre, de l’ordinaire. Certaines carrosseries trimbalent avec elles une poésie… Elles vous racontent des histoires. Cela commence dès l’énoncé de leur nom… Bugatti, Hispano-Suiza, Jaguar… Quand je n’écris pas, et que j’en ai marre des bouquins, je me penche sur une vieille 2CV à remettre en route. Il y a du boulot, mais d’ici 2175, je devrais y arriver…


Valéry Coquant, notre invité à la réunion du 7 juin 2009.
Photo : Valéry Coquant.





LA SEVE ET LE GIVRE - Léa Silhol

Posté le 24/06/2009 à 10:48 par arcaneslyriques
La Sève et le Givre
Léa SILHOL

La Sève et le givre est un roman de Léa Silhol paru aux éditions de l’Oxymore en 2002.

Biographie

Léa Silhol est née à Casablanca en 1967.

Elle est écrivain (romans et nouvelles) et anthologiste.

Pendant 8 ans, elle a été éditrice aux éditions de l’Oxymore.

Bibliographie non exhaustive

Romans

La Glace et la Nuit, opus un : Nigredo, éditions Les moutons électriques, 2007

Avant l’Hiver, éditions Les moutons électriques, 2008

Recueils

Contes de la Tisseuse, éditions Nestiveqnen, 2000

Conversations avec la Mort, éditions de l’Oxymore, 2003

La Tisseuse, Contes de fées, contes de failles, éditions de l’Oxymore, 2004

Musiques de la Frontière, éditions de l’Oxymore, 2004

Fo/Véa : Leçons de Gravité dans un Palais des Glaces, éditions Le Calepin jaune, 2007

Elle a également publié des nouvelles et dirigé dans anthologies.

Plusieurs de ses nouvelles explorent le même univers que La Sève et le Givre.

Prix

Prix Merlin 2003, meilleur roman fantasy pour La Sève et le givre

La Sève et le Givre

Finstern, l’Obscur, roi de la Cour de Dorcha, voit son avenir menacé par les prophéties des trois Parques. Une femme peut le sauver, Angharad la Blanche, née de la sève et du givre, du Printemps et de l’Hiver. Mais celle-ci veut être libre de choisir son destin. Renoncerait-elle pour cela à son amour pour Finstern ?

La Sève et le Givre est à la fois un conte et un roman de fantasy.

Le style est dense et poétique : les phrases sont travaillées comme de la dentelle, avec un vocabulaire recherché, de nombreux adjectifs et des métaphores filées (p 127). Les tournures de phrases sont typiques du conte.

Léa Silhol s’est inspirée des légendes celtiques, mais aussi du christianisme, pour créer son propre univers. Certain noms sont empruntés à l’allemand (Finstern : de Finsternis, ténèbres ; unseelie : un, préfixe privatif et Seele, l’âme ; Frost : le gel).

L’univers est complexe, pas toujours facile à comprendre (nombreux royaumes et créatures). Il semblerait, pour l’appréhender plus facilement, qu’il faille commencer par certaines nouvelles de l’auteur qui l’évoquent également.

En tout cas, c’est un livre qu’il vaut mieux lire au calme, car il nécessite un minimum de concentration.

Webographie

Site web personnel :

http://www.unseelie.net/

Rachel Gibert, pour la réunion du 7 juin 2009

CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR - Arthur RIMBAUD

Posté le 19/06/2009 à 19:22 par arcaneslyriques
Chanson de la plus haute tour
Arthur RIMBAUD (1854-1891)

Oisive jeunesse
A tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les coeurs s'éprennent.

Je me suis dit : laisse,
Et qu'on ne te voie :
Et sans la promesse
De plus hautes joies.
Que rien ne t'arrête,
Auguste retraite.

J'ai tant fait patience
Qu'à jamais j'oublie ;
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Ainsi la prairie
A l'oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D'encens et d'ivraies
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.

Ah ! Mille veuvages
De la si pauvre âme
Qui n'a que l'image
De la Notre-Dame !
Est-ce que l'on prie
La Vierge Marie ?

Oisive jeunesse
A tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les coeurs s'éprennent !

Illustration : Sir Lawrence Alma-Tadema

DEATH

Posté le 10/06/2009 à 12:11 par arcaneslyriques
Death : La vie n’a pas de prix


Sexton est un jeune homme suicidaire qui en a marre de la vie. Dans une décharge publique, il monte sur un frigo, tombe et va presque mourir écrasé jusqu’à l’arrivée de Didi, une orpheline gothique qui lui avoue être l’incarnation humaine de la mort pour l’espace d’une journée. Sexton va donc la suivre et vivre la journée la plus incroyable de sa vie et rencontrer une multitude de gens tout plus ou plus moins bizarres comme l’Eremite qui veut voler son ankh et Mad Hettie, une sorcière centenaire déjantée qui aurait caché son cœur pour que la mort ne puisse pas la trouver et vivre ainsi éternellement.


Le personnage de Death est une création de l’écrivain Neil Gaiman et est apparue dans la série The Sandman publiée par Vertigo, le label adulte de DC Comics. Assisté du dessinateur Chris Bachalo et de l’encreur Mark Buckingham, Gaiman nous invite à une ballade onirique surprenante poétique où on ne peut pas savoir ce qui va se passer d’un moment à l’autre. Sexton va-t-il se suicider ? Trouver un sens à sa vie ? Didi est-elle réellement ce qu’elle prétend être ? Et si la mort était quelqu’un de sympathique et d’humain ? Le concept de cette BD réside dans le fait que la mort devienne humaine et expérimente les joies et plaisirs de la vie pour pouvoir mourir comme le font tous les êtres humains, car sans la mort, la vie n’aurait pas de sens.


Cette série et sa suite avait été traduite par les éditions Le Téméraire en Janvier 1997 et a été rééditée par les éditions Panini en 2008 accompagnée d’une histoire sur le port du préservatif intitulée Death talks about Life où la mort, en compagnie de John Constantine/Hellblazer, lutte contre le SIDA.


Christophe COLIN, pour la réunion du 7/06/09.


L'AME ERRANTE

Posté le 23/05/2009 à 14:47 par arcaneslyriques
L’âme errante

SOUVENIRS DES EXISTENCES ANTÉRIEURES


par Maxime DU CAMP (1822-1894)


À mon cher Frédéric F...


L’homme n’est qu’un souffle et une ombre.
(Sophocle.)


J’ai connu autrefois un littérateur qui s’appelait Jean-Marc ; c’était un rêveur qui chérissait les longues chevelures, les parfums, et le soleil. Ainsi que Figaro, il était paresseux avec délices et restait volontiers plusieurs semaines sans toucher une plume, causant tout seul avec ses idées en regardant sauter les étincelles de son feu. Parfois aussi il se mettait au travail, et alors, comme disent les bonnes gens, il abattait beaucoup de besogne.

Un soir, – un beau soir de printemps tout chargé d’étoiles, – il était couché sur son divan, jambe de ci, jambe de là, perdu dans quelque bon souvenir d’amour, fumant un narghilé et vêtu d’une robe de chambre turque, comme il convient à un homme qui a voyagé en Orient. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer les molles tiédeurs de la nuit, la flamme vacillante des bougies se reflétait dans leurs collerettes de cristal, des fleurs s’épanouissaient dans de grands vases, et, sur une large table, des plumes fraîchement taillées s’entassaient entre un encrier plein et des feuilles de papier blanc. Ce soir-là, Jean-Marc devait commencer un roman nouveau.

Il en était arrivé à ce moment terrible où il faut porter une main hardie sur la virginité du papier ; il fallait commencer, il fallait écrire ce premier mot, si difficile, qu’il fait souvent reculer les plus braves, La raison lui criait : « À l’oeuvre ! » et la rêverie – cette bonne soeur des mauvais jours – murmurait à son oreille : « Reste encore, ne me quitte pas ; viens avec moi ; nous irons tous les deux sous les orangers de Scio, vers cette petite maison de marbre blanc où tu voudrais cacher tes amours et ta vie ; viens, je t’emmènerai dans les étoiles, et tu verras de grands regards bleus qui se fixeront sur toi. »

Jean-Marc hésitait, il était tout prêt à composer encore avec sa conscience ; sans doute il allait remettre son oeuvre à des temps moins songeurs, lorsqu’un bruit singulier lui fit tourner la tête. Sur sa table, ses plumes se remuaient. Il crut qu’un gros scarabée, détourné de sa route par l’éclat des lumières, était venu étourdiment tomber chez lui. Comme il avait bon coeur, il se levait déjà pour lui rendre la liberté ; mais il resta immobile et pâle devant le mouvement étrange qui s’agitait sur sa table. Voici ce qu’il vit :

Une plume se dressa toute seule, se regarda à la bougie, se trempa dans l’encre et se mit à écrire ; elle fit un pâté et se jeta au loin avec colère. Jean-Marc, épouvanté, retomba sur son siège. Une autre plume alla s’abreuver à l’encrier et bientôt se prit à courir sur le papier ; parfois elle s’arrêtait avec hésitation sur un mot, faisait une rature et continuait. Lorsqu’un feuillet était écrit, il se mettait de côté, et un autre se présentait comme soulevé par un souffle invisible. Quand une plume était fatiguée, elle se laissait tomber sur le tapis, et une autre la remplaçait. Cela dura longtemps ; Jean-Marc regardait toujours et ne comprenait pas. Enfin une plume, la dernière, écrivit en majuscules le mot FIN et l’accompagna d’un grand parafe ; puis tout resta paisible.

Jean-Marc se rassura ; il quitta la pipe éteinte qu’il fumait machinalement depuis deux heures, il s’approcha de la table, y rassembla toutes les feuilles écrites, les mit en ordre, et ce fut avec des yeux agrandis par l’étonnement qu’il lut ce qui suit :


Je suis une âme errante, une âme en peine ; je vague à travers les espaces en attendant un corps, je vais sur les ailes du vent, dans l’azur du ciel, dans le chant des oiseaux, dans les pâles clartés de la lune : je suis une âme errante.

Je suis une âme éternelle comme le sont toutes mes soeurs. Pendant mes existences différentes, bien souvent j’ai entendu discuter sur nous. – Les uns disaient : « L’âme n’existe pas ! » Les autres disaient : « L’âme est immortelle ! » Ils se trompaient tous, nous sommes éternelles. – Nous coexistons avec Dieu, dont nous sommes une émanation directe, nous sommes une parcelle de son immensité, et plus tard nous remonterons vers lui pour nous y absorber à jamais. Seuls ils ont entendu la voix du Seigneur, seuls ils ont été élus par lui, ceux qui ont confessé notre éternité.

Depuis l’instant où Dieu nous a séparées de lui, nous avons vécu sur terre bien des fois, montant de générations en générations, abandonnant sans regret les corps qui nous sont confiés, et continuant l’oeuvre de notre propre perfectionnement à travers les existences que nous subissons.

Lorsque nous quittons cet hôte incommode qui nous sert si mal, lorsqu’il est allé féconder et renouveler la terre dont il est sorti, lorsqu’en liberté nous ouvrons enfin nos ailes, Dieu nous donne alors de connaître notre but. Nous revoyons nos existences précédentes, nous jugeons des progrès que nous avons faits depuis les siècles, nous comprenons les punitions et les récompenses qui nous ont atteintes par les joies et les douleurs de notre vie, nous voyons notre intelligence croître de naissance en naissance, et nous aspirons vers l’état suprême par lequel nous quitterons cette patrie inférieure pour gagner les planètes rayonnantes où les passions sont plus élevées, l’amour moins oublieux, le bonheur plus tenace, les organes plus développés, les sens plus nombreux, et dont le séjour est réservé aux monades qui, par leurs vertus, ont approché plus que nous de la béatitude.

Lorsque Dieu nous renvoie dans des corps qui doivent vivre par nous leur misérable vie, nous perdons toute conscience de ce qui a précédé ces naissances nouvelles ; le moi, qui s’était réveillé, s’est rendormi, il ne persiste plus, et de nos existences passées il ne nous reste que de vagues réminiscences qui causent en nous les sympathies, les antipathies, et aussi parfois les idées innées.

Je ne parlerai point de toutes les créatures qui ont vécu de mon souffle, mais ma vie dernière a subi un malheur si grand, que de celle-là seule je dirai l’histoire.

Avant que mon imprudence m’eût fait perdre ma forme humaine, je vivais parmi les hommes, et beaucoup eussent envié ma fortune, mon bonheur et ma jeunesse.

Une amie de ma mère avait une fille qui était plus jeune que moi de cinq ans, et qui se nommait Marguerite ; avec elle j’avais partagé tous les jeux de mon enfance ; je l’aimais d’une de ces tendresses vives et prévoyantes, qui empruntent à la paternité sa faiblesse attendrie et ses douces sévérités ; je la traitais en enfant gâté, parfois elle me tyrannisait bien un peu, mais, dès qu’une circonstance grave se présentait, je devenais sérieux, et, par les raisonnements de mon amitié, j’obtenais tous les sacrifices qu’on lui demandait. Marguerite était plus qu’une affection pour moi, c’était une habitude ; nous avions ensemble d’interminables causeries, nous faisions tous deux mille projets d’avenir ; nous avions grandi côte à côte, et il me semblait que nous devions traverser la vie en nous tenant par la main.

Cependant j’arrivais à la jeunesse : j’avais vingt ans et Marguerite en avait quinze. À cette époque je fis un voyage de cinq mois, et, lorsque je revins, tout heureux de la revoir, j’eus peine à la reconnaître. Ce n’était plus cette enfant joyeuse et babillarde, qui sautait sur mes genoux et jouait avec moi comme avec un frère aîné ; c’était une jeune fille sérieuse et pâle, dont les yeux avaient d’ineffables langueurs et devant laquelle je me sentis troublé. Je m’étonnai de ce changement profond, car j’ignorais que les femmes atteignent la gravité de leur sexe tout à coup et presque sans transition.

Maintenant les rôles n’étaient plus les mêmes : c’était elle qui me grondait, et chaque jour elle prenait plus d’ascendant sur moi. À ses côtés ma gaieté s’évanouissait, j’étais triste, embarrassé, et je ne comprenais rien au trouble qui remuait mon coeur. J’en parlai à ma mère.

« Ô ma mère ! lui dis-je, il me semble que je n’aime plus Marguerite, et cependant plus qu’autrefois j’ai besoin de la voir ; j’ai de singuliers affadissements, je sens des émotions que j’ignorais et que je ne puis exprimer ; lorsqu’elle est là, je voudrais lui parler et je ne trouve rien à lui dire. »

Ma mère ne me répondit pas et passa en souriant sa main dans mes cheveux.

Un jour d’hiver qu’il avait beaucoup neigé, j’étais assis au coin de mon feu, l’oeil immobile, la tête abaissée, et je pensais à Marguerite. J’étais la proie d’une mélancolie douloureuse, et j’avais je ne sais quel vague désir de mourir. Une angoisse violente me monta au coeur et je me pris à pleurer. Ce malaise nerveux, que j’éprouvais pour la première fois, fut comme un rayonnement subit, il m’illumina tout entier ; je compris alors que j’aimais et je criai le nom de Marguerite. Je courus vers ma mère et me jetai dans ses bras ; elle sourit encore et me répondit : « Vous êtes bien jeunes, mes enfants ; dans quelques années nous verrons ! »

Lorsque je vis Marguerite, je me mis à genoux devant elle, je pressai ses mains sur mes lèvres et lui racontai cette révélation d’amour qui s’était faite en moi ; elle renversa la tête en fermant les yeux ; puis ramenant vers mon visage son regard humide : « Oh ! dit-elle, ce n’est pas d’aujourd’hui que je t’aime ! »

De ce moment, ses manières changèrent ; elle me traitait avec une réserve pleine de tendresse et de pudeur ; elle perdit ce qu’elle avait encore d’enfantin ; chaque jour la femme se dessinait en elle : c’était une toute petite grande dame de quinze ans !

Oh ! comme nous eussions été heureux ! comme la joie eût toujours habité notre vie, si mes imprudentes curiosités n’avaient attiré sur moi les punitions de Dieu !

J’étais fier d’être amoureux ; j’avais concentré toutes les forces de mon être dans cette passion que j’exagérais à plaisir, et ce jeune amour remplissait ma vie. Je voyais souvent Marguerite, quelquefois tous les jours, et il me semblait que ce n’était jamais assez. J’aurais voulu la suivre, la voir, l’écouter sans cesse. Le soir, surtout, lorsque j’étais seul, je me racontais la journée dans tous ses détails ; je me répétais, en cherchant à imiter sa voix, les mots qu’elle avait prononcés ; je me rappelais mille choses que j’avais oublié de lui dire, et je m’abandonnais avec délices à ces souvenirs charmants qui baisent le coeur comme des lèvres tièdes ; j’invoquais un miracle qui pût me transporter à ses côtés ; je comptais les années, les mois, les jours, les heures, qui nous séparaient encore, et j’aspirais vers elle avec toute la fiévreuse intensité d’un coeur de vingt ans !

Un soir qu’elle avait longtemps fait de la musique, je la quittai tout tremblant d’émotion, serrant sur ma poitrine un bouquet de roses jaunes qu’elle m’avait donné, et je me couchai après avoir mis mes fleurs sous l’oreiller, afin d’avoir de jolis songes. Une indicible inquiétude me tourmentait, je ne pouvais dormir ; des étincelles d’or couraient devant mes yeux, une insupportable chaleur me brûlait, des formes vagues de Marguerite m’apparaissaient, et mon esprit chantait des mélodies étranges, que jamais je n’avais entendues. Je faisais des rêves insensés ; je regrettais ces temps heureux où les fées mignonnes vous donnaient à votre naissance de toutes les vertus et de toutes les beautés ; j’aurais voulu être un de ces enchanteurs des contes orientaux, qui ont des anneaux qui rendent invisibles, des filtres qui font aimer et des paroles mystérieuses qui vous emportent à travers les airs.

À force de désirer, il me sembla qu’une puissance inconnue descendait en moi ; il me sembla que, si je le voulais avec violence, mon âme pourrait se séparer de mon corps et courir vers celle qu’elle aimait. Cette idée s’empara de moi jusqu’à me faire douter de ma raison ; je ne pensais plus au sommeil, qui me fuyait sans relâche. Une sorte de terreur inexpliquée m’avait envahi ; je n’avais plus qu’un besoin : sortir de moi-même pour aller voir Marguerite. Aux premières lueurs du jour, je ne dormais pas encore ; alors, poussé peut-être par un pressentiment fatal, je ne combattis plus mes désirs, je m’y abandonnai, et j’ordonnai à ma volonté d’être assez forte pour obtenir le miracle. – Hélas ! elle m’obéit, et de là sont venues toutes mes infortunes !

Je me sentis tout à coup allégé d’un grand poids, mon corps perdit la faculté de se mouvoir, et mon âme, effrayée de sa liberté, voltigeait dans la chambre au-dessus de celui qu’elle animait tout à l’heure, et qui, maintenant, semblait profondément endormi. – Sans tarder je voulus éprouver ce pouvoir surnaturel qui venait de se révéler en moi, et auquel je ne comprenais rien, sinon que j’en avais peur. – Je traversai les appartements, passant dans les fissures des portes, me glissant sous les draperies, trouvant ma route par les ouvertures les plus étroites.

J’arrivai ainsi chez ma mère ; elle était éveillée et lisait dans son lit. Je fus surpris qu’elle ne s’étonnât pas de me voir entrer chez elle à pareille heure. Je m’approchai d’une glace, je regardai et ne vis rien ; je n’avais plus de reflet ; j’allai voltiger autour de ma mère, elle ne fit aucun mouvement ; je me plaçai entre son livre et ses yeux, elle continua de lire. – J’étais diaphane, invisible, impalpable ; je voyais, j’entendais, je jouissais d’une partie immatérielle de mes sens, mais je ne pouvais les manifester : j’étais un souffle, une essence, une monade ; enfin, j’étais mon âme. – Je retournai dans ma chambre, mon corps dormait toujours ; je me posai sur ses lèvres, je rentrai en lui et mon être complet se réveilla.

Le soleil rayonnait ; le jour, à pleines effluves, pénétrait à travers mes croisées ; il était trop tard pour aller chez Marguerite ; j’attendis la nuit avec anxiété.

Le soir vint enfin et avec lui une appréhension douloureuse ; je prétextai, pour me retirer, une indisposition que justifiait ma pâleur. Ma mère m’accompagna, me dit bonsoir en me donnant le baiser d’habitude, et je restai seul. J’hésitai longtemps, j’étais effrayé de moi-même ; je n’osais tenter une seconde expérience de mon pouvoir, mais une curiosité ardente et immodérée me sollicitait ; comme la veille, je sortis de mon corps, je le laissai immobile sur mon lit, et, me précipitant en liberté, je pris mon chemin dans les airs, vers la demeure de Marguerite.

À peine étais-je entré dans sa petite chambre qu’elle arriva. Je me blottis dans un des coins afin de ne pas attirer ses regards, oubliant déjà que je me perdais dans la transparence de l’air. Elle s’approcha de la glace en fredonnant une ariette italienne, déroula ses cheveux, et, tout en se souriant à elle-même, elle les tressa autour de son front. Elle se considéra ainsi quelques secondes, fit une petite moue et murmura à demi-voix :

« Les tresses ne me vont pas bien ; et puis, ajouta-t-elle, il me préfère en bandeaux ! »

« Ô mon âme, mon âme ! pensais-je, que je vous remercie ! »

Je la vis dépouiller ses vêtements épingle à épingle, je vis apparaître ses bras charmants et ses frêles épaules ; je la contemplai tout entière à la clarté du pâle flambeau qui brûlait près d’elle. Lorsqu’elle eut longtemps sautillé et gazouillé comme une fauvette, qu’elle eut revêtu son costume blanc, lorsqu’ainsi que Gretchen elle eut lentement récité les Litanies de la Vierge, et que sa tête reposa enfin sur l’oreiller, je m’approchai d’elle, caressant son visage et passant comme un souffle dans les nappes de ses cheveux.

« Mes pauvres fleurs sont toutes fanées ! dit-elle en effeuillant quelques roses du Bengale placées auprès d’elles, demain je ferai prendre des violettes de Parme. »

Peu à peu ses yeux se fermèrent ; le sommeil s’étendit sur elle ; et pendant toute la nuit, je voltigeai sur ses lèvres, au souffle tiède et régulier de son haleine. – Au point du jour, j’avais rejoint mon corps endormi, et mon premier soin fut d’envoyer à Marguerite les fleurs qu’elle avait désirées.

Lorsqu’au matin je vis ma mère, elle s’informa avec sollicitude de ma santé.

« Cette nuit, me dit-elle, je ne pouvais dormir ; j’étais inquiète de ton indisposition ; je me suis levée et j’ai été dans ta chambre ; tu ne t’es pas réveillé au bruit ; tu étais couché sur le dos, pâle et sans mouvement ; je n’entendais pas ta respiration, tu dormais si profondément, que tu m’as fait peur ; tu avais l’air d’un mort ; je t’ai embrassé sur le front et tu ne t’en es pas aperçu. »

Chaque soir il en fut ainsi ; en partant, je fermais avec soin les yeux de mon corps afin de faire croire à son sommeil ; chaque soir, invisible pour Marguerite, j’assistais avec amour aux pensées de sa solitude, au charme de son repos, aux songes de ses nuits, au moindre de ses désirs qu’à tout prix je parvenais à réaliser. J’étais certain de sa tendresse, l’espérance chantait ses hosannah dans mon coeur, et cependant une mordante inquiétude me dévorait, une invincible crainte empoisonnait ma vie, me dérobait l’avenir, et, malgré tout mon bonheur, je ne me sentais pas heureux. Mais, lorsque j’étais auprès d’elle, lorsque je passais sur ses lèvres en m’enivrant de sa présence, j’oubliais mes pressentiments, je reniais mon effroi et je ne pensais plus qu’à ma félicité.

Mon temps se passait ainsi, entre mes angoisses et les charmantes niaiseries de ma tendresse. Depuis plus d’une année déjà que j’usais de cette faculté surhumaine, j’avais bien gardé mon secret et nul ne le soupçonnait. Qui donc eût donné croyance à cette merveilleuse histoire ? Une fois, j’avais osé dire que je croyais à la possibilité d’une séparation momentanée de l’âme et du corps, et on avait déclaré en riant que j’avais des idées exagérées qui se modifieraient avec l’âge. – À cela je n’avais rien à répondre, et mes raisonnements ne pouvaient convaincre que moi.

Jamais de frivoles curiosités ne me détournèrent de ma route ; en partant, je n’avais qu’une idée, qu’un désir, qu’un rêve, qu’un amour : Marguerite ! Il y avait en elle une grâce qui agitait mon corps lorsque mon âme lui en apportait le souvenir ; ses traits étaient d’une exquise finesse, et sous la maigreur de la jeune fille on prévoyait l’avenir d’une incomparable beauté. Bien souvent, lorsqu’elle dépouillait ses vêtements et déroulait sa chevelure, j’ai pensé à ces naïades blondes qui riaient au soleil, sur le bord des grands fleuves, en secouant leurs couronnes de roseaux verts. En la voyant, je savourais le bonheur qui m’était promis, je me façonnais une vie remplie de paisibles amours, mes espoirs touchaient à la réalité, je me croyais arrivé à ce terme qui se rapprochait chaque jour davantage, et, dans l’ombre, à mes côtés, le malheur m’attendait pour m’emporter dans son tourbillon.

Un soir que je revenais d’un court voyage pendant lequel je n’avais point entendu parler de Marguerite, je me jetai promptement au lit, et, tout ardent d’impatience, je laissai là mon corps et je partis. Lorsque j’arrivai chez elle, je fus étonné de l’ordre symétrique qui régnait partout. Les meubles étaient enveloppés de housses, les rideaux enlevés, et je ne rencontrai personne dans les appartements déserts. J’attendis. La nuit avançait ; je voulus regarder l’heure aux pendules, elles étaient toutes arrêtées. Je cherchai à oublier pour forcer le temps à passer plus vite ; je courais dans les chambres, je furetais, j’appelais à moi des idées étrangères, mais en vain ! je retombais toujours sur cette pensée : « Pourquoi n’est-elle pas ici ? » J’avais besoin de la voir, depuis deux longues semaines que je ne l’avais pas contemplée. Une horloge voisine sonna et je comptai quatre heures. Une âpre inquiétude me saisit, je redoutais vaguement un malheur que je ne connaissais pas, mais dont la prévision m’épouvantait. Ma pauvre âme ne savait que répondre aux mille questions qu’elle s’adressait. Dans l’espoir de découvrir enfin la cause de cette absence navrante, je parcourus la maison : je la fouillai, et ne découvris rien. Je revins chez Marguerite, espérant que peut-être elle serait rentrée ; non ! Le même silence morne dormait autour de moi ; alors je crus mourir et je me perdis dans les rideaux de ce lit dont l’immobile régularité me désespérait. « Où est-elle ? où est-elle ? » me disais-je avec angoisse. J’étais brisé par un insurmontable effroi. Je peuplais de fantômes le calme qui m’environnait, et, comme ces oiseaux de nuit surpris par une clarté soudaine, je fuyais, je voletais tout effrayé de ma solitude. J’avais tout oublié : mon âme, mon corps, ma mère ; je ne pensais qu’à Marguerite ; je voulais la revoir, à tout prix, à l’instant, et je ne savais où elle était.

Mon anxiété dura jusqu’au matin ; le jour était déjà venu lorsqu’une circonstance imprévue vint m’apprendre que Marguerite, avec sa mère, était à la campagne. Je n’hésitai point ; mes terreurs de la nuit ne me laissaient point réfléchir ; une aspiration désordonnée me poussait vers elle ; j’oubliai l’heure, la distance, le danger, et je partis à tire d’aile.

« Ce soir je serai revenu, me disais-je en volant plus vite ; on croira à un sommeil prolongé que j’expliquerai par la fatigue du voyage. » – Je traversais les prairies, les champs, les bois, les villes et les rivières ; j’allais, sous le ciel, en compagnie des oiseaux, et je les devançais tous dans l’ardeur de mon désir et la rapidité de ma course.

Enfin j’arrivai ! Je trouvai Marguerite agenouillée, dans le jardin, devant une plate-bande, et remuant la terre autour d’une fleur, je me posai sur une touffe d’héliotrope et restai absorbé dans sa contemplation.

Elle se leva, je la suivis ; après avoir marché le long des parterres en murmurant tout bas une romance syracusaine que je lui avais apprise, elle s’assit à l’ombre d’un platane et réunit en faisceau les fleurs qui remplissaient son tablier. Parfois elle s’arrêtait et inclinait imperceptiblement la tête sur son épaule pour considérer le bouquet. Tout à coup elle y prit une large marguerite et arracha un à un ses petits pétales lancéolés en disant :

« Il m’aime ! un peu... beaucoup... passionnément ! »

Elle battit des mains et s’écria avec une joie d’enfant :

« Il m’aime ! il m’aime passionnément ! »

Son visage tout rose de chaleur semblait rayonner ; ses yeux, levés et brillants, souriaient en même temps que ses lèvres ; sa main, pendante sur son genou, tenait encore la fleur découronnée dont l’oracle avait dit si vrai. J’étais plongé dans une extase ineffable ; je regrettais mon corps, j’aurais voulu reprendre une forme et tomber à ses pieds pour y mourir de bonheur.

Je m’arrête avec complaisance sur ces détails frivoles ; j’aime à me les raconter ; eux seuls, dans mes longues souffrances, ont soutenu mon courage ; ils sont maintenant mes dernières jouissances, car demain je ne me souviendrai plus.

Cette journée s’écoula comme un songe heureux, et la nuit vint que j’étais encore perdu dans le crépuscule, contemplant Marguerite qui écoutait les oiseaux chanter et regardait le soleil couchant.

La raison m’ordonnait de fuir et sa voix me criait : « Il est temps ! » mais une invincible attraction me retenait ; dégagé de tous les liens terrestres, mon âme s’était comme infusée en elle : « Je ne veux, je ne peux la quitter, me disais-je, demain il sera bien temps de partir. »

Et le lendemain je ne partis pas !

Je restai à ses côtés ; il s’élevait en moi un frémissement de tendresse et d’enivrement lorsque j’allais sur ses pas, oubliant le monde entier, pour ne plus voir que ma blanche chérie. Quand mon âme seule était auprès d’elle, il y avait dans mes sentiments et dans mes pensées une angélique pureté que je ne retrouvais plus lorsque j’étais redevenu mon être complet.

Le soir de ce second jour, elle chanta, et je me blottis sur son sein pour écouter sa voix. – je l’ai dit, j’avais tout oublié, je ne prévoyais, je ne redoutais rien. – Lorsqu’elle fut retirée chez elle, elle se tressa, avec un enfantillage enchanteur, des couronnes de chèvrefeuille qu’elle posa sur sa tête, et se fit, ainsi parée, de grandes révérences devant sa glace. C’était un spectacle digne d’envie que de la voir, demi-vêtue, le front chargé de fleurs, rire en dansant sur ses petits pieds roses.

Elle s’endormit ; son sommeil fut inquiet ; une sueur glacée mouillait ses tempes, ses mains s’agitaient convulsivement, pendant qu’elle semblait se débattre contre l’oppression d’un cauchemar ; une expression d’épouvante décomposait son visage, et plusieurs fois elle cria mon nom.

Il était déjà tard lorsque sa mère entra chez elle.

« Es-tu souffrante, lui dit-elle en l’embrassant, tu parais fatiguée ?

– Non, ma mère, répliqua Marguerite, mais cette nuit j’ai fait un songe affreux ; j’ai rêvé que j’entendais une voix bien connue qui pleurait sous terre et qu’une autre voix répondait : "Il est trop tard, tu ne reviendras plus !« »

À ces mots, le souvenir revint à ma mémoire. Il y avait bientôt soixante heures que j’avais abandonné mon corps ; une vague terreur passa en moi et je pris mon vol. Le ciel était chargé d’orage ; un vent lourd et chaud m’enveloppait comme l’haleine d’une forge ; les oiseaux se réfugiaient dans les arbres ; des corbeaux sinistres croassaient autour de moi ; je me hâtais, je courais, je dévorais l’espace.

J’atteignis enfin le but de ma course, et bientôt j’allais pouvoir rassurer ma mère. Lorsque j’arrivai devant ma maison, deux spectacles inaccoutumés me frappèrent. Des hommes détachaient une tenture noire suspendue au-dessus de la porte et enlevaient de grands flambeaux de cuivre ; à mes fenêtres ouvertes je distinguai des draps étendus. Que se passe-t-il donc ?

Je me précipitai dans ma chambre ; elle était en désordre et mon corps n’était plus sur mon lit bouleversé. Sur les tapis, j’aperçus un marteau, quelques clous, des linges ensanglantés, et un vase d’argent où trempait une branche de buis. Dans mon effroi je ne compris rien : à travers les appartements déserts je courus et j’entrai chez ma mère.

Oh ! je n’oublierai jamais ce que je vis alors : elle était assise affaissée sur elle-même, les yeux fermés, le visage pâle et les mains jointes ; ses amis étaient à ses côtés ; tout le monde pleurait.

Quelqu’un se pencha à son oreille et lui murmura des paroles que je ne pus entendre. Alors elle renversa sa tête en arrière, et s’écria avec des sanglots :

« Mon enfant ! mon enfant ! qui m’eût dit que tu devais mourir ainsi, si jeune et si cruellement ! »

Je compris alors ; et l’horrible vérité se dévoila tout entière ! Pendant l’absence de mon âme, on m’avait cru mort ; on avait appelé les médecins. Ils avaient longuement discuté, et s’étaient résumés en déclarant que j’avais succombé à une apoplexie foudroyante. Pour s’en assurer, ils firent l’autopsie et pratiquèrent à mon pauvre corps une grande ouverture par laquelle mon âme eût été forcée de s’échapper.

Un dernier espoir me restait ; je volai, j’allai à l’église, au cimetière. Hélas ! il était trop tard ! Les dernières pelletées de terre venaient de résonner sur mon cercueil, et la foule s’écoulait tristement.

Je rentrai chez ma mère éperdu, accablé par un regret immense. Je pleurai mon imprudence et cette faculté maudite qui l’avait causée. Pendant plusieurs jours, absorbé par mon malheur, je restai immobile, contemplant avec désespoir cette douleur que j’avais fait naître.

Depuis quelques jours déjà j’étais mort pour tous, lorsqu’un matin la porte s’ouvrit et Marguerite se jeta dans les bras de ma mère, je vis alors à quel point j’étais aimé, et quel trésor d’amour j’avais bénévolement perdu. Mon bonheur, mon beau bonheur, était maintenant évanoui pour toujours.

Je fis un effort surhumain pour parler et faire comprendre mon invisible présence. Je voulais leur crier : « Ne pleurez plus, femmes chéries, ne pleurez plus. Je suis à vos côtés, invisible, mais toujours aimant ; mon corps est parti, mais mon âme vous reste, jamais elle ne vous quittera. Je me partagerai entre vous deux, j’écouterai vos paroles sans pouvoir y répondre, mais vous me devinerez à l’atmosphère de tendresse que je répandrai autour de vous. »

Mes efforts furent impuissants et je restai muet, invisible, impalpable ; j’enviais le sort de mon corps qui dormait pour toujours et n’avait plus à souffrir. Je me sentais si malheureux, que j’eusse voulu mourir, et je ne le pouvais pas, j’étais en possession de mon éternité !

Voilà deux ans de cela, et, depuis ce temps, je fais partie de ces légions d’âmes voyageuses qui errent dans les espaces sans formes et sans bruit, et qui demeurent inconnues dans les airs jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de les renfermer dans de nouveaux corps.

Pendant de longs jours, je fus sans courage, mon malheur m’avait brisé ; à ma propre infortune, au regret déchirant d’avoir perdu celle pour qui j’étais mort et pour qui j’aurais dû vivre, au remords des souffrances que j’avais répandues sur tous mes amours, se joignait l’épouvante de l’avenir. Au milieu de ces douleurs, je pensais à Marguerite : « Eh bien ! me disais-je, puisqu’il en est ainsi, puisqu’il m’est défendu de reparaître à ses yeux sous la forme qu’elle a aimée, je ne la quitterai plus, je marcherai dans son ombre et je dormirai sur ses paupières. »

De ce moment, je donnai toute mon existence à ma mère et à Marguerite. Je la voyais chaque jour croître en beauté, et je me désespérais.

À sa gracieuse pétulance avait succédé une mélancolie paisible ; bien souvent je l’entendis m’appeler en pleurant, et elle ne se doutait guère que c’était mon âme qui gémissait en elle. En effet, c’est en vertu du don d’ubiquité que nous avons, peut-être à notre insu, pendant notre vie, que nous sommes malheureux en amour et que nous regrettons les morts.

Lorsqu’on aime et qu’on est aimé, l’âme s’échange ; on donne à la créature chérie et on reçoit d’elle une portion égale du souffle divin qui nous anime ; nous sommes à la fois en nous et en elle, nous vivons dans son coeur comme elle vit dans le nôtre ; de cette sorte, la monade ravivée par ces éléments étrangers, fécondée par cette copulation nouvelle, sent ses forces se développer, sa joie grandir, ses facultés s’élever, et alors l’être est heureux.

Mais, lorsqu’un des amants, fatigué de tendresse, poussé vers d’autres jouissances par son inconstance naturelle, rappelle à lui la part de son âme qu’il a donnée, l’équilibre se trouve brisé chez celui qui aime encore ; un grand vide se fait en lui, il se sent dépossédé d’une partie de lui-même ; il est plein d’hésitations, de contractions, de troubles, de douleurs ; il souffre et connaît alors toutes les douleurs de l’amour malheureux, jusqu’à ce qu’il rentre en possession d’une portion d’âme qui remplace celle qui lui a été ravie.

Lorsque la mort a fait élection du corps que nous habitons, lorsque nous le rejetons pour ne jamais le retrouver, nous partons, laissant à ceux que nous avons aimés sur terre la part de nous-mêmes que nous leur avions donnée pendant que nous vivions auprès d’eux, et c’est ainsi qu’ils gardent notre mémoire. Lorsqu’ils se souviennent de nous, c’est notre voix qui parle en eux, c’est l’écho du baiser que leur âme reçoit de la nôtre qui leur rappelle l’être qu’ils ont pleuré. Lorsque l’homme a des tristesses vagues et des aspirations profondes vers les choses inconnues, c’est son âme qui obéit instinctivement à l’appel d’une de ses parties emportées par la mort.

Nous-mêmes, nous emportons aussi des portions d’âme que nos amis nous ont données, et c’est cette agrégation de monades diverses qui servira d’éléments aux instincts nouveaux ou modifiés qui doivent agir en nous dans les créations futures. Donc, l’âme va toujours ainsi, à travers les existences qu’elle parcourt, s’échangeant, se complétant, s’irradiant, grandissant, et devient digne enfin de ces mondes rayonnants où nous devons nous absorber un jour.

Marguerite ne savait pas cela ; elle ignorait qu’elle me portait en elle, et sa douleur accroissait la mienne.

Partout je la suivais ; dans les bals où la conduisait sa mère, je me glissais sur ses pas, je voltigeais autour d’elle et je rafraîchissais de mon souffle ses épaules brûlantes. Ah ! si elle avait pu savoir que souvent, sur les guirlandes de son jeune front, reposait l’âme de celui qu’elle regrettait ! Parfois, j’allais me coucher au soleil dans le calice des fleurs, et je revenais vers elle tout chargé des parfums qu’elle aimait.

En hiver, je suis bien malheureux. Les arbres n’ont plus de feuilles et les fleurs sont mortes ; je ne sais où m’abriter. C’est à peine si quelque hâtif perce-neige peut me donner asile ; alors j’erre, je cours effrayé, cherchant un refuge contre les frimas, et je finis toujours par voler vers Marguerite. Souvent, lorsque je touche à sa demeure, lorsque je vais pouvoir me réchauffer à son haleine, un tourbillon de vent passe et m’emporte. Je ne peux lutter, sa force m’entraîne ; je me trouve en compagnie des mes soeurs les âmes en peine, et sur les ailes des ouragans je traverse des pays désolés, sous un ciel âpre et dur, parmi les pâles bruyères et les ronces déchirantes, dans les forêts mugissantes et sur les flots, où le matelot tremble et invoque Notre-Dame de Bon-Secours, en entendant passer la rafale toute chargée de nos gémissements. Quelquefois je parviens à m’échapper ; tout meurtri de la fureur du vent, bien loin de celle vers laquelle je tends toujours, je vais dans les campagnes, j’entre dans les fermes isolées, et je cours me cacher auprès de l’âtre, dans l’étroite retraite où le grillon chante en s’accompagnant des pétillements du feu.

Ces supplices eussent peut-être duré pendant l’éternité entière si Dieu, dans sa pitié infinie, ne m’avait permis de vivre de nouveau parmi l’humanité. Cette nuit, peut-être, va s’opérer mon incarnation, et je profite d’une dernière grâce que Dieu a concédée à mes prières : je me hâte et j’écris mes mémoires, afin qu’ils servent de leçon aux imprudents de l’avenir.

Un soir, j’étais chez Marguerite lorsque sa mère entra. Elle lui prit la main, la baisa au front et lui dit qu’elle avait vingt ans, que le moment était venu de songer au mariage. À ces mots, la pauvre enfant baissa la tête et sanglota en prononçant mon nom.

Sa mère lui parla longtemps avec de douces remontrances ; une douleur exagérée, un regret inutile, ne devaient pas l’empêcher de prévoir l’avenir, et le souvenir de celui qui n’était plus ne pouvait porter obstacle à une union qui s’offrait avec toutes les conditions que recherchent les jeunes filles.

Marguerite hésitait ; un combat se livrait dans son coeur que j’occupais encore ; elle regardait sa mère sans parler, puis, enfin, se jetant dans ses bras :

« Ô ma mère, dit-elle, je vous obéirai ! »

Que dirai-je ? tout fut conclu, et ce mariage fut décidé.

Elle fut froide d’abord et réservée avec son fiancé ; quelque chose lui disait sans cesse : « Souviens-toi ! souviens-toi ! » Mais cet écho de ma pensée s’affaiblit peu à peu et finit par s’éteindre. Marguerite s’adoucit et se charma de cette nouvelle tendresse. Mon amour avait quitté son coeur, il n’y passait plus que comme une image à demi effacée, ainsi que la chaleur qui reste encore dans le nid lorsque déjà les oiseaux sont envolés.

Cet oubli me désespéra. Je n’avais pas réfléchi que toutes les douleurs se cicatrisent, et que l’amour est comme le phénix, qui meurt souvent et renaît toujours.

Au milieu des tourments de ma jalousie, une idée soudaine m’illumina. Ils allaient se marier, et peut-être obtiendrais-je de Dieu la permission de rentrer sur terre sous une forme adorée de Marguerite. Je montai moi-même porter ma prière au Seigneur, il avait été touché du long martyre qui avait si cruellement puni mon imprudence, et il m’accorda la grâce que je demandais. Maintenant tout est prêt de finir, et demain il y aura dans les désespoirs secrets de l’espace une âme en peine de moins.

Je reviendrai aux yeux de Marguerite sous une apparence qui lui sera plus chère encore que je ne l’ai jamais été. Ce matin le prêtre a béni leur union ; et cette nuit, bientôt, dans quelques minutes, la porte de la chambre nuptiale retombera sur les deux époux. Alors commenceront ces doux mystères de l’alcôve que j’ai tant rêvés, que j’ai tant pleurés ; alors je serai là ; alors, Dieu me l’a promis, ils prendront mon âme entre deux baisers, et moi, qui fus l’amant de Marguerite, bientôt je serai son enfant !

Le manuscrit s’arrêtait là. Lorsque Jean-Marc eut terminé cette lecture, il reconnut qu’il était trop tard pour commencer son roman. Il ralluma son narghilé, et maintenant il croit avec ferveur à la transmigration des âmes.


Paru dans Le Visage vert, numéro 6,
Éditions Joëlle Losfeld et Le Visage vert, 1999.

Illustration : Caspar David Friedrich (1774-1840).


LE BORD DE L'ABIME

Posté le 06/05/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
Le bord de l’abîme



La comtoise lançait, en tenant la cadence,

Son maigre balancier marquant l’instant venu

De figer le futur, le présent et l’enfance

En martelant le temps d’un tic-tac ingénu.


Sur la blancheur du drap se mourait le grand-père,

Ce passeur de mémoire aux souvenirs lointains

Qui portait sur ses chairs les traces en repère

Du sablier filtrant les lustres de ses grains.


De la pièce voisine il perçut le ramage

De ceux qu’il appelait : « ses chers petits sabots »,

Qui venaient remplacer sa souche à l’abattage

Comme font au verger les noyaux d’abricots.


Son regard fatigué consulta son épouse

Pour savoir si vraiment il avait adouci

Ce long hymen passé moins en robe qu’en blouse

Et reçut en retour un sourire en merci.


Les senteurs du jardin passèrent la fenêtre

Pour répandre un adieu d’un bouquet délicat

Et le remercier pour l’endroit de bien-être,

Duquel elles étaient l’enivrant résultat.


De ses doigts tremblotants il caressa la toile

Du lit qui renfermait de tendres souvenirs.

Il se souvint des soirs où s’y hissait la voile

Pour voguer sur Cythère en quête de soupirs.


Quand sonna la comtoise, il sentit dans sa bouche

Monter un goût de terre aux relents de charnier,

Puis pressentant la mort au-dessus de sa couche

Il comprit que son souffle était le tout dernier.



Patrick Duchez, Messas le 11 novembre 2008


Illustration : Louis HERSENT. - Bichat mourant
(entouré de ses amis les Drs. Esparron et Roux)



SOUVENIRS POSTHUMES

Posté le 15/04/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
Souvenirs Posthumes


Deux âmes dans la nuit quittent leur sépulture

Spectres blancs, décharnés, au contour ondoyant

Flottent dans le brouillard dans un bruit d’ossature

Et scrutent les tombeaux d’un regard effrayant.



Éclairés chichement du falot de la lune,

Avançant en silence au milieu des caveaux,

Les deux esprits palots, recouverts par la brune,

Entendent retisser leurs lointains écheveaux.



Ils s’arrêtent pensifs en observant les stèles

Et lisent d’un œil creux le nom du trépassé,

En cherchant par tous ceux ayant laissé séquelles,

A raviver le temps de leur lointain passé.



Souvenirs d’une époque incrustés dans la pierre

Couverte d’un humus, verdoyant cafetan,

Apportent des parfums de fleurs de cimetière

Réveillant des regrets du vieux monde d’antan.



Même l’odeur du buis planté dans chaque allée

Rappelle ce jardin entourant la maison,

Où passaient les printemps sous la voûte étoilée

Et l’effluve répand une amère oraison.



Ils s’approchent, priant, de la Croix suspendue

Sur laquelle est le Christ dans sa crucifixion,

L’implorant d’avancer l’heure tant attendue

Où sonne pour les morts la résurrection.



Puis retournent courbés garnir la catacombe

Pour continuer au noir leurs siècles de trépas

En regrettant, meurtris, qu’au pays d’outre-tombe,

Dans le froid du linceul, les morts ne pleurent pas.



Patrick Duchez, Messas le 14/08/2007.


Illustration : Anne Claire Payet.



LA MANDRAGORE

Posté le 03/04/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
LA MANDRAGORE


La Mandragore, également appelée « Homme du gibet » et « Poupée-dragon », est une espèce de plante herbacée vivace des pays du pourtour méditerranéen c’est à dire de l’Afrique du Nord (l’Algérie, Maroc, Tunisie), de l’Europe méridionale (Italie, Grèce, Espagne, Portugal) et Moyen-Orient ( Israël, Jordanie, Liban, Syrie, Turquie). Mais cette plante est devenue très rare, même dans son aire d’origine. Elle pousse généralement dans un sol profond, non pierreux, frais mais pas trop humide et uniquement la nuit.

Son nom lui vient du grec « Mandra » (Etable) et « Agauros » (nuisible). La plante, haute d’une trentaine de centimètres dégage une odeur très forte. Constituée de cinq pétales soudés à la base, ses fleurs sont de couleurs blanches verdâtre, bleutée ou pourpre suivant les variétés et elles donnent naissance à des baies jaunes ou rouges. Sa forme souvent anthropomorphe (ses ramifications lui donnant une vague apparence humaine avec un tronc, des jambes et même avec un peu d’imagination on peut distinguer une tête et un sexe) ce qui est à l’origine de nombreuses légendes. Sa racine est noire pour la femelle et blanche pour le mâle.

A la fois estimée et crainte, la mandragore est une plante d’une haute valeur symbolique. Elle porte, d’après la tradition, la marque divine, et elle est de ce fait considérée comme un remède universel efficace mais à la fois très dangereux. En effet, cette plante riche en alcaloïdes lui donnent des propriétés mydriatiques et hallucinogènes. Elle se compose également d’éléments nocifs comme l’atropine, la scopolamine (premier sérum de vérité) et surtout d’hyosciamine. Ces molécules peuvent être à l’origine d’une intoxication mortelle.

Les effets hallucinogènes remarquables de la plante ainsi que la capacité qu’ont ses principes actifs de pouvoir traverser la peau et de passer dans la circulation sanguine explique certainement pourquoi les sorcières du Moyen-Age qui s’enduisaient les muqueuses et les aisselles à l’aide d’un onguent à base de mandragore entraient en transe et pensaient s’envoler sur leur balai et voir des créatures diaboliques le jour du Sabbat.

Mais la plante était également utilisée par les guérisseuses, notamment pour faciliter les accouchements mais aussi pour soigner les morsures de vipère.

On utilise aussi la mandragore contre les spasmes (entérocolites, hémorroïdes), l'asthme et le rhume des foins. On la prescrit sous forme de cataplasme pour soigner les rhumatismes et les douleurs arthritiques. Elle est aussi efficace contre les ulcères gastriques. Dès la plus haute antiquité, Hippocrate en conseillait l’usage contre la mélancolie, et pour combattre les idées de suicide

Elle serait aussi somnifère et aphrodisiaque mais elle est bien trop dangereuse pour qu’on l’utilise seul sans l’avis de spécialiste.

La Mandragore Officinale est devenue, au fil des années, tellement mystérieuse dans le folklore, qu'elle a été par la suite considérée non seulement comme la plus puissante mais également comme la plus dangereuse de toutes les herbes magiques. Elle représente tout ce qui est mystérieux et attirant dans le monde étrange des plantes.

Au Moyen-Age, elle est l’objet d’un culte macabre interdit par l’Eglise car elle symbolise la « Main de gloire » c’est à dire qu’elle se soumet à celui qui la possède.

Les Grecs la nommèrent « Plante de Circé la magicienne » car elle est également symbole de fécondité. Elle pouvait aussi révéler l’avenir ou rendre riche son propriétaire et lui porter chance.

Dans la traduction du Bestiaire d'Oxford (manuscrit du Moyen-Age), la mandragore serait « l'arbre de la connaissance » dont Adam et Ève mangèrent le fruit.

La mandragore, comme la belladone ou la jusquiame est une plante de "sorcière". D'après le codex Juliana, le botaniste grec Discoride reçut la mandragore comme remède magique des mains d'Heuresis, déesse de la découverte.

Les précautions lors de la cueillette sont classiquement énoncées dans les écrits de Paracelse (1493-1541) dont il existe diverses variantes décrites, mais figurent dans des manuscrits plus anciens, tels que ceux de Josèphe (37 à 90) ou Théophraste. Pour se procurer la racine de mandragore si dangereuse, il fallait des rituels magiques. Ainsi on doit uniquement la cueillir les nuits de pleine lune et d’orage. On la repère facilement car elle brille dans le noir. On trouve généralement la mandragore au pied des pendus ou des suppliciés. Les mandragores qui poussaient au pied des gibets étaient très prisées car on les disait fécondées par le sperme des pendus, leur apportant vitalité, mais celles des places de supplice ou de crémation faisaient aussi parfaitement l'affaire. Le cueilleur doit tracer avec un poignard trois cercles autour d’elle et creuser pour dégager la racine, tout en chantant des formules magiques. Il passe ensuite une corde autour de la racine et attache l’autre extrémité au cou d’un chien noir affamé. Puis le cueilleur s’éloigne et appelle le chien, qui, en tirant sur la corde, arrache la plante. La plante pousse alors un cri qui tue l’animal. Quand ses cris cessent, on peut la ramasser.

La racine devenait magique après lavage, macération et maturation en linceul ou tissu de soie; elle représentait l'ébauche de l'homme, « petit homme planté » ou homonculus. Ainsi choyée, elle restait éternellement fidèle à son maître et procurait à son possesseur, prospérité prodigieuse, abondance de biens, et fécondité mais négligée rien ne pouvait arrêter sa vengeance. Faute de ces soins, elles poussaient des cris comme des enfants qui auraient souffert de la faim et de la soif, et cette circonstance attirait généralement de grands malheurs. Enfin, on les tenait enfermées dans un lieu spécial, d’où on ne les retirait que pour les consulter.

Bien choyée, après trois jours elle pouvait prendre vie et quarante jours après il fallait la faire boire, manger et l’habiller. Elle était vendue très cher en raison du risque à la cueillette, et ce d'autant plus que la forme était humaine. En 1690, une racine coûtait en moyenne l’équivalent du salaire annuel moyen d’un artisan. Dés qu’on avait le bonheur d’avoir chez soi de pareilles figures (hautes de huit à neuf pouces), on se croyait heureux. On ne craignait plus aucun danger, on attendait la santé et la guérison des maladies les plus rebelles. Chose plus admirable encore : elles faisaient connaître l’avenir ; on les agitait pour cela et on croyait saisir leur réponse dans les hochements de la tête que ce mouvement leur imprimait.

On assure que cette superstition, qui existait chez les anciens Germains, subsiste encore aujourd’hui parmi les peuples de la basse Allemagne, du Danemark et de la Suède.

Dans le limousin et le Poitou, la mandragore était aussi le nom d’une bête fabuleuse à tête d'homme, au buste et aux pattes de lion et à la queue de serpent.

La Mandragore est aussi utilisée dans certaines formes de Vaudou.

Dans les pratiques contemporaines la mandragore a conservé sa réputation et son parfum de mystère continue à fasciner. Même si on ne l'emploie plus dans les onguents ou comme plantes hallucinogène, on en fait pousser dans son jardin de sorcière, on en ajoute quelques fragments pour décupler les effets d'un encens ou d'un sortilège. Il faut savoir que c'est une plante assez fragile et difficile à faire pousser. Cependant, on en trouve relativement facilement, à cause ou grâce à la vague de renouveau de l'ésotérisme. Contrairement à une idée répandue, la mandragore n'est pas interdite à la vente en France.

Encore très répandue dans les légendes folkloriques de nos régions, la mandragore est également le titre d’une pièce écrite par Nicolas Machiavel en 1518. Cette pièce est une courte farce burlesque en 5 actes, un genre qui préfigure le théâtre populaire italien de la « commedia dell'arte » (XVIe siècle).

La Mandragore est écrite comme vengeance contre les Médicis. À la chute de la république, Machiavel, après avoir été accusé de complot contre les Médicis et chassé de Florence, écrit Le Prince (Il Principe) où il se permet de donner des conseils au chef de l’état sur le meilleur mode de gouverner. Il espère de cette manière que Lorenzo de Médicis lui permettra de revenir à Florence. Cependant, Lorenzo ne cèdera jamais. La Mandragore lui est donc dédiée, mais elle est surtout une condamnation satirique de la société florentine de l’époque. C’est une caricature, une polémique sociale qui a été adaptée par deux fois au cinéma : En 1965 par Alberto Lattuada avec Rosanna Schiaffino (Lucrezia) et Philippe Leroy (Callimaco) et en 1972 par Philippe Arnal avec Claude Jade (Lucrezia) et Paul Barge (Callimaco)

La Mandragore et sa légende sont aussi exprimées dans l’univers d’Harry Potter et du film le « Labyrinthe de Pan ».

Elle survit également dans le personnage de fiction Mandrake, de la bande-dessinée créée par Lee Falk, journaliste américain.


Perceval, pour la réunion du 22/02/09.


LE POETE MOURANT

Posté le 18/03/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
Le poète mourant

De Charles-Hubert MILLEVOYE (1782-1816)


Le poète chantait : de sa lampe fidèle
S'éteignaient par degrés les rayons pâlissants ;
Et lui, prêt à mourir comme elle,
Exhalait ces tristes accents :

" La fleur de ma vie est fanée ;
Il fut rapide, mon destin !
De mon orageuse journée
Le soir toucha presque au matin.

" Il est sur un lointain rivage
Un arbre où le Plaisir habite avec la Mort.
Sous ses rameaux trompeurs malheureux qui s'endort !
Volupté des amours ! cet arbre est ton image.
Et moi, j'ai reposé sous le mortel ombrage ;
Voyageur imprudent, j'ai mérité mon sort.

" Brise-toi, lyre tant aimée !
Tu ne survivras point à mon dernier sommeil ;
Et tes hymnes sans renommée
Sous la tombe avec moi dormiront sans réveil.
Je ne paraîtrai pas devant le trône austère
Où la postérité, d'une inflexible voix,
Juge les gloires de la terre,
Comme l'Égypte, aux bords de son lac solitaire,
Jugeait les ombres de ses rois.

" Compagnons dispersés de mon triste voyage,
Ô mes amis ! ô vous qui me fûtes si chers !
De mes chants imparfaits recueillez l'héritage,
Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.
Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne,
Femmes ! vos traits encore à mon oeil incertain
S'offrent comme un rayon d'automne,
Ou comme un songe du matin.
Doux fantômes ! venez, mon ombre vous demande
Un dernier souvenir de douleur et d'amour :
Au pied de mon cyprès effeuillez pour offrande
Les roses qui vivent un jour. "

Le poète chantait : quand la lyre fidèle
S'échappa tout à coup de sa débile main ;
Sa lampe mourut, et comme elle
Il s'éteignit le lendemain.


Illustration : Ana Rasha


LA FEMME NUE DES PYRENEES

Posté le 13/03/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
La femme nue des Pyrénées


Voici une histoire maintenant quasiment oubliée. Mais à son époque, elle a tellement frappé les esprits qu’elle a donné naissance à une multitude de rapports administratifs, d’études scientifiques et d’ouvrages tentant d’en expliquer les mystères. Ce récit a aussi engendré une pléthore de romans, de poèmes et de pièces de théâtre, ainsi que quelques opéras. Et c’est encore sans compter la mythologie persistante, presque la mystique, qui règne autour de cet épisode historique dans la région qui en fut le cadre. Quelle histoire a donc pu être à l’origine de tout ceci ? Pour lui donner un titre, je reprendrai juste celui de l’étude que lui a consacré Christian Bernadac : « La femme nue des Pyrénées ».


Nous sommes au printemps 1807. Napoléon vient d’écraser les armées russes à Eylau lors d’une bataille aussi sanglante qu’inutile. Mais nous ne sommes pas au milieu d’un champ de bataille, nous sommes loin de tout, dans une région reculée de l’Ariège, au fond d’une vallée encaissée entourée de montagnes. Ici, la vie est rude et quand on a un peu d’argent, on s’achète un fusil et on va le dimanche chasser l’isard ou, à défaut, l’ours, ce qui est nettement plus dangereux, surtout s’il s’agit d’une femelle et de ses oursons.


Nous voici donc avec deux chasseurs originaires de Suc, parmi les rochers et les à-pics. Ils sont sur la piste d’un isard qu’ils poursuivent depuis tôt dans la matinée. Tout à coup, l’un des deux épaule son fusil, croyant apercevoir l’animal, et s’apprête à tirer. L’autre lui crie : « Ne tire pas ! C’est une femme ! ». Après quelques instants, la réponse vient, pleine de stupéfaction : « Oui, c’est une femme… »


Une femme, là, au milieu des rochers. Mais dire cela n’est encore rien dire. Elle ne doit pas avoir quarante ans, elle est plutôt bien faite, assez grande, et son visage est avenant. Mais surtout elle est complètement nue, relativement sale et la peau hâlée par le soleil, un soleil qui a dû la brunir depuis longtemps déjà. Seule une très longue et abondante chevelure blonde, détail très inhabituel dans la région, apporte un semblant de décence à la scène, mais si peu. Les deux chasseurs sont abasourdis. On le serait à moins.


Que doivent faire nos deux gaillards ? Ils s’interrogent et hésitent. Ils décident finalement qu’ils pourront être les héros du jour s’ils ramènent cette femme à la civilisation. Pas si facile pourtant. Car à peine la femme a-t-elle repéré les chasseurs qu’elle prend les jambes à son cou et détale aussi vite et aussi agilement que si elle avait été un véritable isard.


Nos chasseurs, qui pensent en avoir vu d’autres, se lancent dans une longue traque. Si longue en fait qu’ils reviendront sans la femme dans la soirée à Suc. Naturellement, l’histoire fait vite le tour du village. Comme il faut bien travailler pour gagner sa vie, on laisse passer la semaine. Cependant, dès le dimanche suivant, une forte troupe de chasseurs part à la recherche de la femme nue.


Les chasseurs sont divisés sur la stratégie à adopter pour parvenir à leurs fins. Doivent-ils ratisser large ou sélectionner des endroits précis de la montagne ? On opte après discussion à un retour vers le lieu où les deux premiers chasseurs avaient vu la femme. Option gagnante, car la beauté nue s’y trouve effectivement. Néanmoins, la scène n’est plus la même qu’une semaine auparavant. Car la femme est au milieu de plusieurs ours, et pas plus mal que si elle était elle-même une ourse.


De nouveau, dès qu’elle voit les chasseurs, la beauté nue détale, tout comme les ours d’ailleurs. La traque recommence. Elle sera difficile, mouvementée et désespérante. Mais les chasseurs ont un atout-maître, des guides de montagne très aguerris. Ils placent des groupes de chasseurs à des points-clés très élevés. Si la femme passe en contrebas, ils la verront à coup sûr. Après une attente usante, la tactique finit par payer. La beauté nue est localisée et une battue est rapidement organisée. Néanmoins, la femme ne se laisse pas rattraper aussi aisément. Elle coure, saute de rocher en rocher, franchit des crevasses. Jusqu’à ce qu’elle se foule légèrement une cheville.


Désormais, les chasseurs se rapprochent d’elle inexorablement et finissent par l’entourer. Mais la femme est une sauvageonne indomptable. On lui tend un manteau, pour qu’elle ne reste pas nue. Elle s’en moque. On essaie de l’attraper. Elle se débat des poings, des ongles et des pieds. Et elle hurle aussi : « Cochons ! Gros porcs ! ». Mais ce n’est pas ces insultes qui étonnent les chasseurs, c’est la langue dans laquelle elles sont prononcées. C’est du français de Paris, pas du tout le langage usité dans la région. C’est la stupeur. Et l’interrogation. Que fait donc une femme nue, blonde, fréquentant les ours comme des frères, bondissant comme un isard, se battant comme une lionne, et parlant le français de Paris en haut des monts dominant les vallées reculées de l’Ariège ? C’est un mystère total.


Après avoir, non sans mal, ligoté la femme, on l’enrobe de vêtements divers et on la porte jusqu’à Suc. Mais là un problème se pose. Que doit-on en faire ? On décide que c’est au maire du village de résoudre la question. Une solution est trouvée. On va la mettre pour la nuit dans la plus haute chambre d’une maison, on va l’y enfermer et on va faire venir les gendarmes, qu’ils se débrouillent ensuite avec elle.


La nuit se passe, les gendarmes arrivent, montent dans la chambre, et là… ne trouvent pas la femme. Où est-elle donc ? La réponse en fait frémir plus d’un. La femme s’est tout simplement, de son point de vue en tout cas, échappée par la fenêtre, surplombant pourtant une falaise impressionnante. Et en prime, elle a abandonné ses vêtements près de la maison avant de s’enfuir. Tout est à recommencer. La femme est à nouveau nue dans ses montagnes en compagnie des ours, les chasseurs effondrés, le maire ridiculisé et les gendarmes se demandant si c’est du lard ou du cochon.


Consciencieux, et puisqu’ils sont maintenant sur place, ils mènent à tout hasard leur petite enquête. Ils vont de petit village en petit hameau et vont même frapper à la porte des maisons les plus isolées afin d’en savoir plus. Et ils découvrent alors que cette femme nue n’est en réalité pas franchement une inconnue. Beaucoup de gens lui ont donné à manger lors de ses mauvais jours. Quand on la voit, on laisse bien en vue du lait, du fromage et du pain et on s’éloigne. Sinon la femme ne vient pas pour s’en nourrir. On lui a même donné plein de noms. Certains l’appellent « La folle de Vicdessos », Vicdessos étant un village proche de celui de Suc. D’autres l’ont baptisé « La biondina », la (femme) blonde. D’autres encore la nomment « La nuda », c'est-à-dire la (femme) nue. Bref, c’est presque une célébrité dans certains coins reculés de l’Ariège !


Mais que peuvent faire quelques gendarmes alors qu’il s’agit de rattraper encore une fois au milieu des montagnes une femme experte à jouer la fille de l’air ? Ils décident d’en référer à leur supérieur, qui affolé, s’adresse encore plus haut. C’est donc à Foix, en haut-lieu, qu’on choisira la suite à donner à cette mystérieuse affaire. Qui devient aussi assez irritante pour beaucoup. Il faut refermer le dossier coûte que coûte et on va y mettre les moyens.


Une véritable expédition de chasse à la femme nue est organisée. Les résultats s’en feront longtemps attendre mais ils viendront. Et on envoie manu militari la femme, dûment rhabillée, à Foix. Victoire ? Pas tant que ça. Cette montagnarde sans pudeur copine des ours a droit à des égards maintenant. Pas question de la loger n’importe où et n’importe comment. D’autant qu’on se doute qu’elle doit avoir de la famille très bourgeoise ou très noble, donc très puissante, quelque part en France. Et la moindre erreur pourrait coûter cher si on n’y prenait pas garde.


On trouve en conséquence un hospice très correct pour prendre soin de la femme. Et on l’interroge aussi. Quel est son nom ? D’où vient-elle ? Comment s’est-elle retrouvée nue en haut des montagnes de l’Ariège ? Son nom, elle ne le dira qu’une seule et unique fois. Mais personne ne le comprendra. Mais c’est une noble, c’est un point largement établi. Quant à son histoire, elle ne veut pas trop s’étaler dessus. Elle donne juste assez de détails pour que, après une longue enquête semée d’embûches, on puisse enfin la reconstituer. Et la voici.


A la révolution, son mari, craignant, sûrement à juste titre pour sa tête et celles des membres de sa famille, a décidé de fuir en Espagne, où il y avait des attaches anciennes. Après une dizaine d’années, estimant que la situation a évolué et qu’il n’y a désormais plus rien de mortel à craindre en France, il choisit de rentrer. Mais lui et sa famille n’ont plus aucun passeport valable à faire valoir pour repasser la frontière. Et même s’il en avait, qui lui dit qu’il ne se fera pas arrêter en tant que noble ? Méfiant, il opte pour un retour discret, lui et sa femme, par les montagnes de l’Ariège. Si tout se passe bien, il sera toujours temps de voir concernant les enfants, pense-t-il.


Hélas, ce retour ne se passe pas du tout comme prévu. A peine sa femme et lui ont-ils franchi la frontière que la charrette qui les transporte est assaillie par des brigands. Ceux-ci tuent le mari, qui a tenté de résister, volent argent, bijoux et tout ce qui a encore de la valeur à leurs yeux, et s’en prennent à la femme, qu’ils jugent très leur goût. Et c’est veuve, violée, mais encore vivante, que cette femme va se retrouver nue, seule et abandonnée au milieu des montagnes d’une région qu’elle ne connaît pas et dont elle ne parle pas la langue.


Cette agression l’a-t-elle rendue folle ? Ou après quelques années, toujours toute nue par tous les temps, compagne des ours, ennemie jurée des hommes désormais, a-t-elle peu à peu sombré dans la folie ? Peut-être les deux ? Oui, peut-être… Mais est-elle seulement folle, cette femme ? Ou peut-on la faire passer pour folle ? C’est la question très intéressée que se posent les autorités à Foix.


Car « La folle du Montcalm » (le Montcalm est l’une des montagnes dominant la région) commence à devenir carrément gênante. Les autorités craignent d’abord une mauvaise publicité. Leur région est-elle celle des folles nues parcourant les montagnes en compagnie des ours ? Un peu de sérieux, quoi. Et puis il y a la menace latente, mais pesante, de la famille, encore inconnue, mais sûrement puissante, on en est convaincu. Il faut absolument se débarrasser de cette femme, qu’elle soit folle ou pas, peu importe. Mais la tenir pour folle a un gros avantage...


En effet, si la folie est avérée – et les autorités de Foix feront tout pour qu’elle soit avérée ! – la loi stipule que cette femme doit être prise en charge par l’Etat – plus rien à payer pour la ville de Foix ! De plus, et c’est ce qui motive le plus les autorités de Foix, la loi précise que c’est à l’Etat de rechercher et de trouver un établissement convenable pour prendre soin de ce femme. Or, les autorités de Foix le savent bien, il n’existe aucun établissement de ce type dans la région. Il faudra donc envoyer cette femme, loin, très loin, dans un établissement spécialisé.


Un rapport très documenté sur la démence reconnue de cette pauvre femme accablée par la vie est acheminé illico vers Paris. On ne doute pas de l’issue positive de ce dossier. Mais il faut attendre la réponse. Et la réponse se fait vraiment attendre. Pendant ce temps-là, notre folle par intérêt des autorités montre qu’elle encore de la vivacité d’esprit à revendre. Car elle parvient à s’échapper de l’hospice dans laquelle elle était enfermée. Cependant, on remet vite la main dessus. Loin de s’être enfuie à toutes jambes vers les montagnes, elle errait tranquillement tout à fait nue dans les rues de Foix. Certes, c’est un camouflet pour les autorités de Foix, incapables aux yeux de tous de garder enfermée une « folle » dans un hospice. Mais c’est aussi, pense-t-on, une nouvelle preuve de la démence lamentable de cette pitoyable femme. Bref, ça va faire avancer le dossier et on n’entendra plus parler d’elle.


En attendant, il faut bien encore la garder quelque part. Plus dans un hospice, c’est clair. Mais où ? Il y a une prison à Foix, dans un ancien château-fort. C’est un peu sordide, d’accord, mais c’est sûr. Et on l’enferme donc dans une cellule. Les autorités sont rassurées. Les gardiens, beaucoup moins. Car il faut bien s’en occuper de cette femme avant qu’on l’expédie on ne sait où. Et là, ça se passe toujours mal. Elle se débat, elle griffe, elle envoie tout valser dans tous les coins. Et si ce n’était que ça. Mais en plus elle n’arrête pas de hurler, de hurler et de hurler encore. Insupportable. Même pour des gardiens très entraînés. Ils la placent donc dans un cachot, dans les sous-sols du château. Là, elle pourra hurler tant qu’elle voudra, personne ne l’entendra.


La réponse arrive enfin, positive. On va enfin pouvoir se débarrasser de cette femme. Mais après qu’on l’ait fait envoyer chercher dans sa prison, ses gardiens n’ont plus personne à aller libérer dans sa cellule. Car la femme est morte. Ils disent qu’elle s’est laissée mourir. Dans son cachot. En bas. Loin de leurs oreilles. La mort de cette femme sans nom et sans famille est attestée par un permis d’inhumer datant du 29 octobre 1808. C’est un document parfaitement officiel. Inattaquable. Fin de l’histoire ? Oui, mais pas des nombreux mystères entourant celle-ci.


Car certains trouvent un peu légère la cause du décès de cette femme. Elle se serait laisser mourir. Voire. Qu’on se souvienne de son passé. Elle a vu son mari être assassiné, on lui a tout pris, on l’a violée, elle a vécu nue dans les montagnes durant des années, elle a déjà été enfermée pendant de nombreux mois et elle a survécu à tout ça, réussissant même à s’évader deux fois. Et là, en attente de son transfert dans un établissement bien plus confortable qu’une prison, elle serait morte de désespoir ? Pour beaucoup c’est tout simplement inconcevable. Qu’on leur dise plutôt que les gardiens on voulu abuser de cette femme toujours toute nue, qu’elle s’est débattue, et qu’ils l’ont tuée par accident…


Mais un fait tout à fait certain dérange aussi beaucoup. On sait que l’ordre de transfert de cette femme est arrivé bien avant, au moins une semaine avant, qu’on ait été la chercher dans sa prison. Pourquoi donc a-t-on attendu toute une semaine alors qu’on s’était montré avant si pressé ? Avait-on décidé d’en finir une fois pour toutes avec elle afin, entre autres griefs, de laver l’affront de son évasion ? Sa mort a-t-elle été une exécution désirée et planifiée ?


Pourtant, malgré un permis d’inhumer parfait dans sa forme, il y manque le fond. Car de tombe, il n’y a point. Ni secrète, ni anonyme, rien. Beaucoup sont partis à sa recherche, toujours en vain. Existe-t-elle seulement, cette tombe ? Ou cette femme n’a-t-elle jamais été enterrée à Foix ou dans sa région ? Beaucoup le pensent. L’hypothèse serait qu’un marché ultra-confidentiel aurait été conclu avec la famille de cette femme. On vous donne tant d’argent, vous la libérez et surtout vous gardez le secret à tout jamais. Nul ne devra jamais savoir, au grand jamais, qu’un membre d’une famille très en vue à Paris se promenait nue dans les montagnes de l’Ariège en compagnie des ours. On a une réputation et un rang à tenir, quoi.


Quelle est finalement la vérité de toute cette histoire et de sa fin tragique ? A vous de vous la forger. Ou alors laissez votre imagination faire. A l’instar de François Salvaing qui s’en est inspiré récemment pour écrire « La Nuda », un roman paru en 1994.


Frédéric Gerchambeau, pour la réunion du 22/02/09.



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