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arcaneslyriques
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Cercle littéraire "Arcanes Lyriques" retranscription des réunions.
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Date de création :
13.07.2007
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La torture par l'espérance

Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
La torture par l'espérance

Villiers de l'Isle Adam


Sous les caveaux de l'Official de Saragosse, au tomber d'un soir de jadis, le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, sixième prieur des dominicains de Ségovie, troisième Grand-Inquisiteur d'Espagne, - suivi d'un fra redemptor (maître-tortionnaire) et précédé de deux familiers du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, descendit vers un cachot perdu. La serrure d'une porte massive grinça; l'on pénétra dans un méphitique in pace, où le jour de souffrance d'en haut laissait entrevoir, entre des anneaux scellés aux murs, un chevalet noirci de sang, un réchaud, une cruche. Sur une litière de fumier, et maintenu par des entraves, le carcan de fer au cou, se trouvait assis, hagard, un homme en haillons, d'un âge désormais indistinct.
Ce prisonnier n'était autre que rabbi Aser Abarbanel, juif aragonais, qui, prévenu d'usure et d'impitoyable dédain des Pauvres, - avait, depuis plus d'une année, été, quotidiennement, soumis à la torture. Toutefois, son "aveuglement étant aussi dur que son cuir", il s'était refusé à l'abjuration.
Fier d'une filiation plusieurs fois millénaire, orgueilleux de ses antiques ancêtres, - car tous les juifs dignes de ce nom sont jaloux de leur sang, - il descendait, talmudiquement, d'Othoniel, et, par conséquent, d'Ipsiboë, femme de ce dernier Juge d'Israël: circonstance qui avait aussi soutenu son courage au plus fort des incessants supplices.
Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant que cette âme si ferme s'excluait du salut, que le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, s'étant approché du rabbin frémissant, prononça les paroles suivantes:
-"Mon fils, réjouissez-vous: voici que vos épreuves d'ici-bas vont prendre fin. Si, en présence de tant d'obstination, j'ai dû permettre, en gémissant, d'employer bien des rigueurs, ma tâche de correction fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier rétif qui, trouvé tant de fois sans fruit, encourt d'être séché... mais c'est à Dieu seul de statuer sur votre âme. Peut-être l'infinie Clémence luira-t-elle pour vous au suprême instant! Nous devons l'espérer! Il est des exemples... Ainsi soit! - Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain, de l'auto da fé: c'est-à-dire que vous serez exposé au quemadero, brasier prémonitoire de l'éternelle Flamme; il ne brûle, vous le savez, qu'à distance, mon fils: et la Mort met, au moins, deux heures (souvent trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons soin de préserver le front et le coeur des holocaustes. Vous serez quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptême du feu qui est de l'Esprit-Saint. Espérez donc en La Lumière et dormez."
En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d'un signe, fait désenchaîner le malheureux, l'embrassa tendrement. Puis, ce fut le tour du fra redemptor qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner ce qu'il lui avait fait subir en vue de le rédimer; - puis l'accolèrent les deux familiers, dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut silencieux. La cérémonie terminée, le captif fut laissé, seul et interdit, dans les ténèbres.
........................................
Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de souffrance, considéra d'abord, sans attention précise, la porte fermée. - "Fermée?..." Ce mot, tout au secret de lui-même, éveillait, en ses confuses pensées, une songerie. C'est qu'il avait entrevu, un instant, la lueur des lanternes en la fissure d'entre les murailles de cette porte. Une morbide idée d'espoir, due à l'affaissement de son cerveau, émut son être. Il se traîna vers l'insolite chose apparue! Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues précautions, dans l'entrebâillement, il tira la porte vers lui... O stupeur! par un hasard extraordinaire, le familier qui l'avait refermée avait tourné la grosse clef un peu avant le heurt contre les montant de pierre. De sorte que, le pêne rouillé n'étant pas entré dans l'écrou, la porte roula de nouveau dans le réduit.
Le rabbin risqua un regard au dehors.
A la faveur d'une sorte d'obscurité livide, il distingua, tout d'abord, un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales de marches; - et, dominant, en face de lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce de porche noir, donnant accès en un vaste corridor, dont il n'était possible d'entrevoir, d'en bas, que les premiers arceaux.
S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras de ce seuil. - Oui, c'était bien un corridor, mais d'une longueur démesurée! Un jour blême, une lueur de rêve, l'éclairait: des veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient par intervalles, la couleur terne de l'air; - le fond lointain n'était que de l'ombre. Pas une porte, latéralement, en cette étendue! D'un seul côté, à sa gauche, des soupiraux, aux grilles croisées, en des enfoncées du mur, laissaient passer un crépuscule - qui devait être celui du soir, à cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, le dallage. Et quel effrayant silence!... Pourtant, là-bas, au profond de ces brumes, une issue pouvait donner sur la liberté! La vacillante espérance du juif était tenace, car c'était la dernière.
Sans hésiter donc, il s'aventura sur les dalles, côtoyant la paroi des soupiraux, s'efforçant de se confondre avec la ténébreuse teinte des longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant sur la poitrine - et se retenant de crier lorsqu'une plaie, récemment avivée, le lancinait.
Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait parvint jusqu'à lui dans l'écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua, l'anxiété l'étouffait; sa vue s'obscurcit. Allons! c'était fini, sans doute! Il se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, et, à demi-mort, attendit.
C'était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un arrache-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut. Le saisissement, dont le rabbin venait de subir l'étreinte, ayant comme suspendu les fonctions de la vie, il demeura, près d'une heure, sans pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d'un surcroît de tourments s'il était repris, l'idée lui vint de retourner en son cachot. Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l'âme, ce divin Peut-être, qui réconforte dans les pires détresses! Un miracle s'était produit! Il ne fallait plus douter! Il se remit donc à ramper vers l'évasion possible. Exténué de souffrance et de faim, tremblant d'angoisses, il avançait! - Et ce sépulcral corridor semblait s'allonger mystérieusement! Et lui, n'en finissant pas d'avancer, regardait toujours l'ombre, là-bas, où devait être une issue salvatrice!
-Oh! oh! voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, cette fois, plus lents et plus sonores. Les formes blanches et noires, aux longs chapeaux à bords roulés, de deux inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur l'air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse et paraissaient en controverse sur un point important, car leurs mains s'agitaient.
A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux; son coeur battit à le tuer; ses haillons furent pénétrés d'une froide sueur d'agonie; il resta béant, immobile, étendu le long du mur, sous le rayon d'une veilleuse, immobile, implorant le Dieu de David.
Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s'arrêtèrent sous la lueur de la lampe, - ceci par un hasard sans doute provenu de leur discussion. L'un d'eux, en écoutant son interlocuteur, se trouva regarder le rabbin! Et, sous ce regard dont il ne comprit pas, d'abord, l'expression distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles chaudes mordre encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une plainte et une plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les paupières battantes, il frissonnait, sous l'effleurement de cette robe. Mais, chose à la fois étrange et naturelle, les yeux de l'inquisiteur étaient évidemment ceux d'un homme profondément préoccupé de ce qu'il va répondre, absorbé par l'idée de ce qu'il écoute, ils étaient fixes - et semblaient regarder le juif sans le voir!
En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant à voix basse, vers le carrefour d'où le captif était sorti; ON NE L'AVAIT PAS VU!... Si bien que, dans l'horrible désarroi de ses sensations, celui-ci eut le cerveau traversé par cette idée: "Serais-je déjà mort, qu'on ne me voit pas?" Une hideuse impression le tira de léthargie: en considérant le mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux féroces qui l'observaient!... Il rejeta la tête en arrière en une transe éperdue et brusque, les cheveux dressés!... Mais non! non. Sa main venait de se rendre compte, en tâtant les pierres: c'était le reflet des yeux de l'inquisiteur qu'il avait encore dans les prunelles, et qu'il avait réfracté sur deux taches de la muraille.
En marche! Il fallait se hâter vers ce but qu'il s'imaginait (maladivement sans doute) être la délivrance! vers ces ombres dont il n'était plus distant que d'une trentaine de pas, à peu près. Il reprit donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie douloureuse; et bientôt il entra dans la partie obscure de ce corridor effrayant.
Tout à coup, le misérable éprouva du froid sur ses mains qu'il appuyait sur les dalles; cela provenait d'un violent souffle d'air, glissant sous une porte à laquelle aboutissaient les deux murs. - Ah! Dieu! si cette porte s'ouvrait sur le dehors! Tout l'être du lamentable évadé eut comme un vertige d'espérance! Il l'examinait, du haut en bas, sans pouvoir bien la distinguer à cause de l'assombrissement autour de lui. - Il tâtait: point de verrous! ni de serrure. - Un loquet!... Il se redressa: le loquet céda sous son pouce; la silencieuse porte roula devant lui.
........................................
-"ALLELUIA!..." murmura, dans un immense soupir d'actions de grâces, le rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la vue de ce qui lui apparaissait.
La porte s'était ouverte sur des jardins, sous une nuit d'étoiles! sur le printemps, la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes bleues se profilaient sur l'horizon; - là, c'était le salut! - Oh! s'enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait sauvé! Il respirait le bon air sacré; le vent le ranimait, ses poumons ressuscitaient! Il entendait, en son coeur dilaté, le Veni foras de Lazare! Et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au firmament. Ce fut une extase.
Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se retourner sur lui-même: - il crut sentir que ces bras d'ombre l'entouraient, l'enlaçaient, - et qu'il était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en effet, auprès de la sienne. Confiant, il abaissa le regard vers cette figure - et demeura pantelant, affolé, l'oeil morne, trémébond, gonflant les joues et bavant d'épouvante.
-Horreur! il était dans les bras du Grand-Inquisiteur lui-même, du vénérable Pedro Arbuez d'Espila, qui le considérait, de grosses larmes plein les yeux, et d'un air de bon pasteur qui retrouve sa brebis égarée!...
Le sombre prêtre pressait contre son coeur, avec un élan de charité si fervente, le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et, pendant que rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait d'angoisse entre les bras de l'ascétique dom Arbuez et comprenait confusément que toutes les phases de la fatale soirée n'étaient qu'un supplice prévu, celui de l'Espérance! le Grand-Inquisiteur, avec un accent de poignant reproche et le regard consterné, lui murmurait à l'oreille, d'une haleine brûlante et altérée par les jeûnes:
-Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-être, du salut... vous vouliez donc nous quitter!




--

La ballade de la geôle de Reading

Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
La Ballade de la geôle de Reading

par Oscar Wilde (1854-1900)


7 juillet 1896
1
Plus d’uniforme d’écarlate
Car rouges sont le sang, le vin,
Quand on le prit près de la morte,
Du sang et du vin sur les mains,
La pauvre morte qu’il aimait
Et dont il devint l’assassin.
Il marchait, habit gris râpé,
Parmi les Hommes en Procès,
Une casquette sur la tête.
Son pas semblait gai et léger,
Mais dans ses yeux ouverts au jour
Jamais ne vis tant de regret.
Tant de regret jamais ne vis
Dans les yeux d’un homme, levés
Vers la petite tente bleue
Qu’est le ciel pour les prisonniers,
Vers chaque nuage qui passe
Toutes voiles d’argent gonflées.
Parmi d’autres âmes en peine,
Dans l’autre cercle je marchais,
En me demandant si cet homme
Avait commis un grand forfait,
Quand une voix a dit tout bas :
« Ce gars-là va se balancer ».
Mon Dieu ! Les murs de la prison
Soudain se mirent à tourner ;
Le ciel au-dessus de ma tête
Brûla comme un casque d’acier.
Et bien qu’étant une âme en peine
Ma peine cessai d’éprouver.
Et je savais quelle hantise
Animait son pas et levait
Son regard vers le jour brutal
Tout habité par le regret :
Il avait tué son amour,
Aussi, pour cela, il mourrait.
***
Pourtant chacun tue ce qu’il aime,
Salut à tout bon entendeur.
Certains le tuent d’un oeil amer,
Certains avec un mot flatteur.
Le lâche se sert d’un baiser,
Et d’une épée l’homme d’honneur.
Certains le tuent quand ils sont jeunes,
Certains à l’âge de la mort,
L’un avec les mains du Désir,
Et l’autre avec les mains de l’Or.
Le plus humain prend un couteau :
Sitôt le froid gagne le corps.
Amour trop bref, amour trop long,
On achète, on vend son désir.
Certains le tuent avec des larmes
Et d’autres sans même un soupir.
Car si chacun tue ce qu’il aime,
Chacun n’a pas à en mourir.
***
A en mourir de mort honteuse
Par un sombre jour de disgrâce.
Chacun n’a pas la corde au cou
Ni de chiffon dessus la face.
Sous lui ses pieds ne tombent pas
Dans le grand vide de l’espace.
Il ne s’assied pas avec ceux
Qui restent pour le surveiller,
Au cas où il voudrait soustraire
A la prison son prisonnier,
Quand il laisse couler ses larmes
Ou quand il essaie de prier.
Il ne s’éveille pas pour voir
L’effroi dans le petit matin,
Un aumônier en robe blanche,
Un gendarme dur et chagrin,
Le gouverneur vêtu de noir,
Visage jaune du Destin.
Il ne se lève pas en hâte
Pour se vêtir en condamné,
Sous le rire gras du docteur
Qui note ses tics affolés,
Lui dont la montre fait le bruit
De coups de marteau assénés.
Et il ne ressent pas la soif
Qui vient lui sabler le gosier,
Quand le bourreau pousse la porte
Avec ses gants de jardinier,
Pour l’attacher de trois courroies
Qui tuent la soif de son gosier.
Point ne s’incline pour entendre
L’office funèbre qu’on lit,
Pas plus qu’il ne voit son cercueil
Quand son âme angoissée lui dit
Qu’il n’est pas mort, et qu’il pénètre
Au cœur de cet horrible abri.
Il ne regarde pas le ciel
Au-delà de ce toit de verre,
Et pour que meure son angoisse,
Lèvre d’argile sans prière,
Point ne sent sur sa joue qui tremble
De Caïphe un baiser de pierre.

2
Le soldat, habit gris râpé,
Fut six semaines à marcher,
Une casquette sur la tête.
Son pas semblait gai et léger,
Mais dans ses yeux ouverts au jour
Jamais ne vis tant de regret.
Tant de regret jamais ne vis
Dans les yeux d’un homme, levés
Vers la petite tente bleue
Qu’est le ciel pour les prisonniers,
Vers chaque nuage qui traîne
Sa toison blanche échevelée.
Sans mains tordues, comme ces hommes,
Ces pauvres hommes sans espoir,
Qui osent nourrir l’espérance
Dans le caveau du désespoir :
Il regardait vers le soleil
Et buvait l’air frais jusqu’au soir.
Sans mains tordues, sans une larme,
Sans un regard ni un soupir,
Il buvait l’air comme l’on boit,
Pour oublier, un élixir ;
La bouche pleine de soleil
Comme de vin ou de désir.
Et les âmes en peine et moi,
Dans l’autre cercle nous marchions.
Etions-nous maudits et coupables
D’un crime, d’un forfait ou non ?
Et nous regardions d’un oeil las
Le promis à la pendaison.
Etrange de l’apercevoir,
Passer d’un pas gai et léger.
Etrange ce regret surpris
Dans ses yeux vers le jour levés.
Etrange de penser enfin
Qu’il aurait sa dette à payer.
***
Le chêne et l’orme ont un feuillage
Qui pousse au temps des primevères ;
Lugubre est l’arbre du gibet,
Racine mordue des vipères.
Mais sec ou vert, l’homme y mourra
Avant les fruits que l’on espère.
Là-haut est le siège de grâce,
Où tous nos efforts veulent tendre.
Mais qui, à la corde de chanvre,
Du haut d’un échafaud veut pendre,
Ou par le col du meurtrier
Veut voir en dernier le ciel tendre ?
Danser au son des violons,
La Vie et l’Amour sont précieux.
Au son des luths, au son des flûtes,
Danser est rare et délicieux.
Mais pas de douceur quand on danse
En l’air, d’un pied souple et gracieux.
Nous l’observions, jour après jour,
Lourds de questions, l’œil indiscret,
En craignant que chacun de nous
Ne finisse sur le gibet,
Car qui sait vers quel rouge Enfer
L’âme aveugle peut s’égarer.
Bientôt le mort ne marcha plus
Parmi les Hommes en Procès,
Et je sus qu’il était debout
Dans le banc noir des accusés,
Et que, par bonheur ou malheur,
Jamais je ne le reverrais.
Tels des vaisseaux dans la tempête,
Nos deux chemins s’étaient croisés,
Sans même un signe et sans un mot,
Nous n’avions mot à déclarer ;
Nous n’étions pas dans la nuit sainte
Mais dans le jour déshonoré.
Entourés d’un mur de prison,
Nous n’étions que deux réprouvés,
Chassés tous deux du cœur du monde,
Et de Dieu même abandonnés :
Nous étions pris aux dents de fer
Du piège tendu au péché.

3
Dans la cour les pavés sont durs,
Le mur suintant est élevé.
C’était ici qu’il prenait l’air
Sous le ciel de plomb, escorté
(Car on craignait que l’homme meure),
Par deux gardiens à ses côtés.
Ou il s’asseyait avec ceux
Qui jour et nuit le surveillaient,
Au cas où il voudrait soustraire
A l’échafaud son condamné,
Quand il se levait pour pleurer,
Quand il se baissait pour prier.
Le gouverneur se montrait ferme
Sur le règlement, la pratique.
Le docteur expliquait la mort
Comme un simple fait scientifique.
L’aumônier laissait chaque jour
Un opuscule en viatique.
Deux fois par jour un pot de bière
Et une pipe qu’il fumait,
Et dans son âme résolue
La peur ne pouvait se cacher.
Souvent il se disait heureux
Que le jour du bourreau soit près.
Pourquoi cette parole étrange
Qu’aucun gardien ne demandait ?
Car celui qui a pour destin
D’être gardien, de surveiller,
Doit avoir pour visage un masque
Et garder les lèvres scellées.
Sinon il pourrait s’émouvoir,
Essayer de réconforter.
Que ferait la Pitié Humaine
Dans le Trou clos des Meurtriers ?
Quel mot de grâce en un tel lieu
Dire à son frère pour l’aider ?
Nous nous traînions dans notre cercle
Comme des Fous à la Parade !
Peu importait, car nous étions
Du Diable la triste Brigade :
Tête rasée et pieds de plomb,
Quelle joyeuse mascarade !
Rompre la corde goudronnée
En étoupe, les doigts en sang.
Récurer portes et planchers,
Puis frotter les barreaux brillants,
Sur deux rangs savonner le sol,
Et cogner nos seaux bruyamment.
Coudre des sacs, casser des pierres,
Et, dans la poussière, forer.
Hurler un cantique en heurtant
Nos quarts, et au moulin suer.
Au fond de nos cœurs, immobile,
Une terreur veillait cachée.
Comme une mer alourdie d’algues
Les jours se traînaient lentement.
On oublia le lot amer
De la dupe et du chenapan.
Mais un soir, rentrant de corvée
On passa près d’un trou béant.
La gueule jaune de la tombe
Une proie vivante attendait,
Et la boue réclamait du sang
Au cercle d’asphalte assoiffé.
Nous sûmes qu’avant l’aube claire
Un homme se balancerait.
La Mort, la Peur et le Destin,
Nous laissèrent l’âme occupée.
Le bourreau et son petit sac
Traversèrent l’obscurité :
Chacun trembla en se glissant
Dans sa tombe numérotée.
***
Ce soir-là, des formes de peur
Remplirent les couloirs déserts ;
Des pas glissèrent en silence
Dans toute la cité de fer ;
Près des barreaux, nuit sans étoiles,
Des visages blêmes guettèrent.
Il reposait comme on repose
Et rêve, en un plaisant jardin.
Les gardiens l’observaient dormir
Et se demandaient incertains :
Comment peut-on rester si calme
Quand le bourreau vient au matin ?
Point de sommeil quand vont pleurer
Ceux-là qui n’ont jamais pleuré :
Car nous - escrocs, dupes, fripons -
Toute la nuit avons veillé.
Nos esprits et nos mains de peine
Vivaient la peur du condamné.
***
Eprouver le remords d’un autre !
Comment supporter cette horreur ?
Percés de l’épée du Péché
Jusqu’à sa garde de malheur.
Le sang que nous n’avions versé
Coulait dans le plomb de nos pleurs.
Et les gardiens chaussés de feutre
Venaient aux portes verrouillées
Pour observer, l’œil plein d’effroi,
Des hommes gris agenouillés,
Etonnés de voir en prière
Ceux qui n’avaient jamais prié.
Nuit de prières à genoux,
Comme les veilleurs fous d’un mort !
Les plumets troublés de minuit
Plumets de voiture des morts.
L’éponge trempée de vinaigre
Avait l’âcreté du remords.
Chant du coq gris, puis du coq rouge,
Mais le jour ne s’est pas levé.
Les formes tordues de la peur
Rampaient où nous étions couchés.
Les esprits malins de la nuit
Par devant nous semblaient jouer.
Ils passaient et repassaient vite,
Tels des voyageurs dans la brume,
En délicats tours et détours
D’un rigodon devant la lune.
Au rendez-vous vinrent les spectres,
Grâce formelle, inopportune.
On les vit s’enfuir grimaçants,
Ombres frêles, main dans la main ;
Ici et là, troupe fantôme
Qui menait le bal du Malin.
Arabesques, damnés grotesques,
Le vent sur le sable au matin !
Pirouettes de marionnettes,
Danse des pieds, danse des corps,
Et leurs flûtes soufflaient la peur.
Un chant si long, un chant si fort,
Pour une affreuse mascarade,
Un chant à réveiller le mort.
Ho ! Criaient-ils. Le monde est vaste !
Boiteux sont les pieds entravés !
Jeter les dés une ou deux fois
Est un jeu des plus distingués.
Dans la triste Maison de Honte,
Perd qui joue avec le Péché.
***
Ces bouffons étaient bien réels
Qui folâtraient avec gaîté.
Pour ceux qui étaient dans les fers,
Dont les vies souffraient enchaînées,
Plaies du Christ ! Ils étaient vivants
Et terribles à regarder.
Ici, là, ils valsaient, tournaient ;
Ceux-là, en couple, minaudant ;
Dans l’escalier, une cocotte
A pas menus, allait devant ;
Ricanement, oeillade en coin,
Dans nos prières nous aidant.
***
Le vent du matin a gémi
Mais la nuit poursuivit sa veille,
Car sur son métier géant, l’ombre
Tissait sa trame de merveille.
Et en priant, nous prenions peur
De la justice du Soleil.
Le vent du chagrin vint rôder
Aux murs de la prison des pleurs,
Et une roue d’acier grava
Chaque minute en notre cœur.
Vent du chagrin ! Qu’avions-nous fait
Pour mériter tel commandeur ?
Puis je vis l’ombre des barreaux
Comme un treillis de plomb fondu,
Devant mon lit fait de trois planches,
Trembler sur le mur blanc et nu.
Et, sur le monde, la terrible
Aurore de Dieu répandue.
***
A six heures, grand nettoyage,
A sept heures, tout se calmait.
Mais l’envol d’une aile puissante
Dans la prison sembla vibrer.
Souffle glacé, le Dieu de Mort,
Venait d’y entrer pour tuer.
Il n’avait pas l’éclat du pourpre,
Ne montait pas de blanc coursier.
Rien qu’une corde et une trappe
Que la potence réclamait ;
Le Héraut du lacet de honte
Accomplissait l’acte secret.
***
Comme des hommes qui tâtonnent
Dans l’ordure d’un marais noir,
Nous n’osions dire une prière
Ni montrer notre désespoir.
Une chose était morte en nous
Et cette chose était l’Espoir.
La sinistre Justice humaine
Suit droit sa route rigoureuse.
Fauche le fort, fauche le faible,
D’une démarche malheureuse.
D’un talon de fer tue le fort,
La parricide monstrueuse !
***
Et nous attendions les huit heures,
La langue de soif épaissie ;
Les huit coups sont ceux du Destin
Par lequel un homme est maudit.
Le Destin prend un nœud coulant
Pour le meilleur et le bandit.
Car nous n’avions rien d’autre à faire
Qu’attendre que l’heure ait sonné.
Comme des rochers solitaires
Nous restions sans bouger, muets,
Mais chaque cœur battait très fort
Comme un tambour de forcené !
***
Puis l’horloge de la prison
A fait vibrer l’air brusquement,
Et la geôle émit une plainte
Dans son désespoir impuissant,
Cri de lépreux dans son repaire
Au fond de marais effrayants.
Comme on voit des choses horribles
Dans le cristal d’un rêve enfui,
Nous vîmes la corde de chanvre
Fixée à la poutre noircie,
Et le bourreau qui étranglait
Une prière dans un cri.
Cette douleur qui l’étreignit,
Jusqu’à pousser ce cri hanté,
Regrets violents, sueur de sang,
Nul mieux que moi ne les connaît :
Qui a vécu plus d’une vie,
Plus d’une mort doit éprouver.

4
Pas d’office dans la chapelle
Le jour où un homme est pendu.
L’aumônier a le cœur trop faible
Ou le visage trop tendu,
Ou ce qui s’écrit dans ses yeux
Par aucun ne doit être lu.
On nous boucle jusqu’à midi,
Puis on sonne la cloche vive.
Des gardiens la clef sonore ouvre
Les cellules trop attentives.
Pour prendre l’escalier de fer
De son Enfer chacun s’esquive.
Dans l’air pur de Dieu nous sortons,
Mais pas comme à l’accoutumée,
Car un visage est blanc de peur,
Gris l’autre visage levé,
Mais dans des yeux ouverts au jour
Jamais ne vis tant de regret.
Tant de regret jamais ne vis
Dans les yeux des hommes, levés
Vers la petite tente bleue
Qu’est le ciel pour les prisonniers,
Vers chaque nuage qui passe
Dans une heureuse liberté.
Parmi nous, il y avait ceux
Qui avançaient tête baissée.
Ils savaient qu’une vraie justice
Aurait dû les exécuter.
Il n’avait tué qu’un vivant.
Eux, c’est le mort qu’ils avaient tué.
Car celui qui pèche deux fois
Livre une âme morte aux tourments,
L’extrait de son linceul taché,
Fait à nouveau couler son sang,
Fait couler d’énormes caillots,
Et la fait saigner vainement !
***
Singes, clowns, habits monstrueux
Marqués de flèches étoilées,
Nous tournions, sans fin, en silence,
Glissant dans le cercle asphalté,
Nous tournions, sans fin, en silence,
Sans qu’un seul mot soit prononcé.
Nous tournions, sans fin, en silence,
Et soufflait le terrible vent,
Dans l’esprit vide de chaque homme,
De ses souvenirs effrayants.
Car si l’Horreur rampait derrière,
La Terreur paradait devant.
***
Surveillant leur troupeau de brutes,
Tous les gardiens se rengorgeaient,
Avec leur tenue du dimanche,
L’uniforme qui reluisait ;
Mais la chaux vive de leur bottes
Nous disait ce qu’ils avaient fait.
Il n’y avait que sable et boue
Où s’était ouverte la tombe.
Le long des murs de la prison
On ne voyait aucune tombe.
Un petit tas de chaux ardente
Servait de linceul à cette ombre.
Ce misérable a un linceul
Que peu pourraient revendiquer :
Au fond d’une cour de prison,
Et pour sa honte dénudée,
C’est là qu’il gît, les fers aux pieds,
D’un drap de flamme enveloppé.
Très lentement, la chaux ardente
Ronge chair et os tour à tour ;
Pendant la nuit, les os cassants,
La chair tendre pendant le jour ;
Ronge chair et os lentement,
Mais ronge les cœurs pour toujours.
***
Pendant trois ans, on ne pourra
Ici, ni planter ni semer.
Pendant trois ans, l’endroit maudit
Sera stérile et désolé,
Et, sans reproche, il fixera
Le ciel d’un regard étonné.
Un cœur d’assassin souillerait,
Croient-ils, le grain semé ici.
Faux ! La tendre terre de Dieu
Est plus tendre qu’on ne le dit.
La rose rouge y est plus rouge,
Et la rose blanche y fleurit.
Pour sa bouche une rose rouge
Et une blanche pour son cœur.
Qui peut savoir comment le Christ
Nous dit son chemin de Sauveur ?
Le bâton sec du pèlerin
Devant le pape ouvre ses fleurs.
***
Les roses blanches de lait ou rouges,
Ici, jamais ne fleuriront.
Car on ne veut nous accorder
Que cailloux, silex et tessons.
Ils savent que les fleurs apaisent
Le désespoir de la prison.
Et des roses rouges ou blanches,
Jamais pétales ne tomberont
Sur ce sable et sur cette boue,
Près de l’affreux mur de prison,
Pour dire à ceux qui tournent là :
Christ est mort pour votre pardon.
***
Aussi, bien que le mur affreux
L’entoure de tous les côtés,
Bien qu’un esprit ne puisse errer
La nuit avec les fers aux pieds,
Bien qu’il ne puisse que pleurer
Qui repose en terre damnée,
Il est en paix - ce misérable -
Ou la paix sera vite en lui :
Plus rien ne peut le rendre fou,
Pas de Terreur en plein midi,
Car il n’est ni Soleil ni Lune
Dans la Terre obscure où il gît.
***
Ils l’ont pendu comme une bête :
Le glas n’a même pas sonné,
Un requiem qui eût offert
La paix à son âme angoissée.
Puis ils l’ont emporté très vite
Et dans un trou ils l’ont caché.
Ils lui ont ôté ses habits,
Aux mouches l’ont abandonné :
Ils ont raillé son regard fixe
Et sa gorge rouge et enflée,
Puis ont jeté avec un rire
Leur linceul sur leur condamné.
Et l’aumônier n’a pas prié
Sur sa tombe déshonorée,
Ne l’a pas marquée de la Croix
Qu’aux pécheurs le Christ a donnée ;
Pourtant cet homme était de ceux
Que Jésus descendit sauver.
Mais tout est bien ; il a franchi
La borne à la Vie assignée :
Les larmes d’autrui empliront
L’urne brisée de la Pitié ;
Des réprouvés le pleureront ;
Toujours pleurent les réprouvés.

5
Je ne sais si la Loi a tort
Ou si la Loi est équitable ;
En prison on sait seulement
Que le mur est infranchissable ;
Que chaque jour est une année
Dont les jours sont interminables.
Mais je sais que la Loi conçue
Par l’homme pour l’homme, depuis
Qu’un homme osa tuer son frère
Et que ce triste monde vit,
Jette le grain, garde l’ivraie
Dans le fond de son van maudit.
Je sais aussi - il serait sage
Que chacun en soit informé -
Que les prisons bâties par l’homme
Sont de briques d’iniquité,
De barreaux pour cacher au Christ
L’homme par l’homme mutilé.
Des barreaux la lune est confuse
Et le bon soleil aveuglé ;
Ils ont bien raison de cacher
Leur Enfer, car ce qu’on y fait
Le fils de Dieu, le fils de l’homme
Ne doivent pas le contempler !
***
Les viles actions, comme l’herbe
Empoisonnée s’y épanouissent ;
Seules les qualités de l’homme
S’y épuisent et s’y flétrissent ;
Au lourd portail l’Angoisse veille
Et le Désespoir aux supplices.
Parce qu’ils affament l’enfant
Effrayé, pleurant jour et nuit,
Flagellent le faible et l’idiot,
Raillent le vieux aux cheveux gris,
Certains deviennent fous ou pire
Et cela sans qu’un mot soit dit.
La cellule étroite où l’on vit
Est latrine obscure et souillée ;
Le souffle puant de la mort
Obstrue la lucarne grillée ;
Et tout est réduit en poussière
Dans la machine Humanité.
Ils nous donnent une eau saumâtre
Troublée de limon répugnant ;
Un pain dur, lourd de craie, de chaux,
Que l’on pèse soigneusement ;
Le Sommeil, hagard, ne dort pas,
Il marche en implorant le temps.
***
La faim maigre et la verte soif
Luttent tels vipère et aspic ;
Mais peu importe la pitance,
Ce qui nous glace et nous détruit,
C’est la pierre levée le jour
Qui devient notre cœur la nuit.
Minuit au cœur dans la cellule
Sombre, nous tournons le foret,
Nous rompons la corde en étoupe,
Chacun dans son Enfer privé,
Et le silence est plus affreux
Que la cloche d’airain sonnée.
Et jamais une voix humaine
Ne nous dit un mot d’amitié ;
Car l’œil derrière le judas
Reste sévère et sans pitié.
Là nous pourrissons dans l’oubli,
Le corps et l’âme saccagés.
Et ainsi, nous rouillons la chaîne
De la vie, seuls et dégradés.
Certains jurent et d’autres pleurent,
Lui ne s’est jamais lamenté.
Mais les lois de Dieu sont clémentes,
Un cœur de pierre y est brisé.
***
Dans la cellule ou dans la cour,
De chacun se brise le cœur,
Comme le vase qui donna
Son trésor à notre Seigneur,
Livrant dans l’antre du lépreux
Du nard les précieuses odeurs.
Ah ! Heureux l’homme au cœur brisé
Qui gagne du pardon la paix !
Comment sans réformer sa vie
Laver son âme du péché ?
Comment, sans un cœur qui se brise,
Le Seigneur pourrait-il entrer ?
***
L’homme à la gorge enflée et rouge,
L’homme aux yeux fixes et meurtris,
Attend la main sainte qui s’ouvre
Pour le larron en Paradis ;
Pour le cœur contrit et brisé,
Le Seigneur n’a aucun mépris.
L’homme en rouge qui lit la Loi
Laissa trois semaines de calme.
C’est un temps bien court pour soigner
Son âme en lutte avec son âme,
Et laver les gouttes de sang
Sur la main qui tenait la lame.
Et ses larmes de sang lavèrent
La lame et la main qui la tint ;
Seul le sang peut laver le sang,
Et les larmes donner les soins.
Le sceau du Christ blanc comme neige
Devint la marque de Caïn.

6
Dedans la geôle de Reading
Est une tombe d’infamie.
Dévoré par des dents de flamme,
C’est là qu’un misérable gît,
Il gît dans un linceul ardent
Aucun nom sur sa tombe écrit.
Laissons cet homme reposer.
Que le Christ appelle les morts !
Nul besoin de gâcher vos larmes
Ni d’exhaler de vains remords.
Il avait tué son amour
Aussi pour cela il est mort.
Pourtant chacun tue ce qu’il aime,
Salut à tout bon entendeur.
Certains le tuent d’un oeil amer,
Certains avec un mot flatteur,
Le lâche se sert d’un baiser,
Et d’une épée l’homme d’honneur.




La princesse aux lys rouges

Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
La Princesse aux lys rouges


par
Jean Lorrain (1855-1906) d’abord critique pour différents journaux puis auteur de nouvelles et de poèmes. C’est un personnage provoquant, jugé Dandy et décalé.
Ses œuvres principales : Princesses d’ivoire et d’ivresse et Monsieur de Phocas.

C'était une austère et froide enfant de rois : seize ans à peine, des yeux gris d'aigle sous de hautains sourcils, et si blanche qu'on eût dit ses mains de cire et ses tempes de perles. On l'appelait Audovère.
Fille d'un vieux roi guerrier toujours occupé de lointaines conquêtes, quand il ne bataillait pas à la frontière, elle avait grandi dans un cloître, au milieu des tombeaux des rois de sa race, et sa première enfance avait été confiée à des nonnes : la princesse Audovère avait perdu sa mère à sa naissance.
Le cloître, où elle avait vécu les seize ans de sa vie, était situé dans l'ombre et le silence d'une séculaire forêt ; le roi seul en savait le chemin, et la princesse n'avait jamais vu d'autre face d'homme au monde que celle de son père.
C'était un lieu sévère, à l'abri des routes et des passages de bohémiens, et rien n'y pénétrait que la lumière du soleil, et encore n'y venait-elle qu'affaiblie à travers la voûte épaissie des feuillages des chênes.
A la vesprée, la princesse Audovère sortait parfois hors de l'enceinte du cloître et se promenait à pas lents, escortée de deux rangs de processionnantes nonnes. Elle était sérieuse et pensive, comme accablée sous le poids d'un fier secret, et si pâle qu'on eût dit qu'elle allait bientôt mourir.
Une longue robe de laine blanche à l'ourlet brodé de larges trèfles d'or traînait sur ses pas, et un cercle d'argent ciselé assujettissait sur ses tempes un léger voile de gaze bleue ou s'atténuait la nuance de ses cheveux. Audovère était blonde comme le pollen des lys et le vermeil un peu pâli des vieux vases d'autel.
Et c'était là sa vie. Calme et le coeur empli d'une espérante joie, comme une autre eût attendu un retour de fiancé, elle attendait au cloître le retour de son père ; et c'était son passe-temps et ses plus douces pensées que de songer aux batailles, aux périls des armées et aux princes massacrés dont triomphait le roi.
Autour d'elle, en avril, les hauts talus se fleurissaient de primevères, ils s'ensanglantaient d'argile et de feuilles mortes à l'automne ; et, toujours froide et pâle dans sa robe de laine blanche bordée de trèfles d'or, en avril comme en octobre, en juin ardent comme en novembre, la princesse Audovère passait, toujours silencieuse, au pied des chênes roux ou verts.
L'été, il lui arrivait parfois de tenir à la main de grands lys blancs poussés dans le jardin du cloître, et elle était si frêle et blanche elle-même qu'on eût dit qu'elle était leur soeur. En automne, c'étaient des digitales qu'elle tourmentait entre ses doigts, des digitales violacées cueillies dans l'orée des clairières ; et le rose malade de ses lèvres ressemblait à la pourpre vineuse des fleurs, et, chose étrange, elle n'effeuillait jamais les digitales, mais elle les baisait souvent, comme machinale, tandis que ses doigts semblaient prendre plaisir à déchiqueter les lys. Un sourire cruel entr'ouvrait alors sa bouche, et l'on eût dit qu'elle accomplissait quelque rite obscur correspondant à travers les espaces à quelque oeuvre lointaine, et c'était en effet (les peuples l'ont su plus tard) une cérémonie d'ombre et de sang.
A chaque geste de la princesse vierge étaient liées la souffrance et la mort d'un homme. Le vieux roi le savait bien. Il détenait loin des yeux, dans ce cloître ignoré, cette virginité funeste et la princesse complice le savait bien aussi : d'où son sourire, quand elle baisait les digitales ou déchirait les lys entre ses beaux doigts lents.
Chaque lys effeuillé était un corps de prince ou de jeune guerrier frappé dans la bataille, chaque digitale baisée une blessure ouverte, une plaie élargie livrant passage au sang des cœurs ; et la princesse Audovère ne comptait plus ses lointaines victoires. Depuis quatre ans qu'elle connaissait le charme, elle allait prodiguant ses baisers aux vénéneuses fleurs rouges, massacrant impitoyablement les beaux lys de candeur, donnant la mort dans un baiser, prenant la vie dans une étreinte, funèbre aide de camp et mystérieux bourreau du roi son père. Chaque soir le chapelain du couvent, un vieux barnabite aveugle recevait l'aveu de ses fautes et l'absolvait ; car les fautes des reines ne damnent que les peuples, et l'odeur des cadavres est un encens au pied du trône de Dieu.
Et la princesse Audovère n'avait ni remords ni tristesse. D'abord elle se savait pure par l'absolution, et puis les champs de bataille et les soirs de défaite, où râlent avec d'infâmes moignons, brandis vers le ciel rouge, des agonies de princes, de routiers et de gueux plaisent à l'orgueil des vierges : les vierges n'ont pas pour le sang l'horreur angoissée des mères - les mères toujours frissonnantes pour des fils bien-aimés -, puis Audovère était surtout la fille de son père.
Un soir (comment avait-il pu gagner ce cloître ignoré ?), un misérable fugitif venait s'abattre avec un cri d'enfant à la porte du saint asile ; il était noir de sueur et de poussière et son pauvre corps troué saignait par sept plaies. Les nonnes le recueillirent et l'installèrent au frais, plus encore par terreur que par pitié, dans la crypte des tombeaux.
On déposa près de lui une cruche d'eau glacée pour qu'il y pût boire à sa soif, et un goupillon trempé d'eau bénite avec un crucifix pour l'aider à passer de vie à trépas ; car il hoquetait déjà, la poitrine étranglée d'un commencement d'angoisse. A neuf heures, au réfectoire, la supérieure fit réciter pour le blessé la prière des morts, les nonnes un peu émues regagnèrent leurs cellules et puis le couvent tomba dans le sommeil.
Audovère seule ne dormait pas, elle songeait au fugitif. Elle l'avait à peine entrevu traversant le jardin au bras des deux vieilles sœurs et une pensée l'obsédait : cet agonisant était certainement un ennemi de son père, quelque fuyard échappé au massacre, dernière épave échouée en ce couvent de quelque effroyable panique. La bataille avait dû se livrer dans les environs, plus près que ne le soupçonnaient les nonnes, et la forêt devait être à cette heure pleine d'autres fuyards, d'autres misérables saignant et geignant ; et toute une humanité souffrante et laide de sanie et de moignons envelopperait d'ici l'aube l'enceinte du cloître, où l'accueillerait l'indolente charité des sœurs.
On était alors en plein juillet et de longues plates-bandes de lys embaumaient le jardin ; la princesse Audovère y descendit.
Et, à travers les hautes tiges baignées de clair de lune et dressant dans la nuit comme d'humides fers de lance, la princesse Audovère s'avança et se mit lentement à effeuiller les fleurs.
Mais, ô mystère ! Voici que s'exhalèrent des soupirs et des râles, que pleurèrent des plaintes. Les fleurs, sous ses doigts, avaient des résistances et des caresses de chair ; un moment quelque chose de chaud lui tomba sur les mains qu'elle prit pour des larmes, et l'odeur des lys écœurait, singulièrement changée, devenue fade et lourde, leurs coupes emplies d'un délétère encens.
Et quoique défaillante, acharnée à sa tâche, Audovère poursuivait son oeuvre meurtrière, décapitant sans pitié, effeuillant sans relâche calices et boutons ; mais plus elle en abattait, plus les fleurs renaissaient innombrables. C'était maintenant comme un champ de hautes fleurs rigides, dressées hostiles sous ses pas, une véritable armée de piques et de hallebardes épanouies sous la lune en quadruples pétales, et, cruellement lasse, mais prise d'un vertige, d'une rage de destruction, la princesse allait toujours, déchiquetant, meurtrissant, broyant tout devant elle, quand une étrange vision l'arrêta.
D'une gerbe de fleurs plus hautes, une transparence bleuâtre, un cadavre d'homme émergea. Les bras étendus en croix, les pieds crispés l'un sur l'autre, il étalait dans la nuit les plaies de son flanc gauche et de ses mains saignantes ; une couronne d'épines s'éclaboussait de boue et de sanie à l'entour de ses tempes, et la princesse effarée reconnut le misérable fugitif recueilli le soir même, le blessé agonisant de la crypte. Il souleva péniblement une paupière tuméfiée et d'une voix de reproche : "Pourquoi m'as-tu frappé ? Que t'avais-je fait !" dit-il.
On retrouva le lendemain la princesse Audovère étendue, des lys entre ses mains et serrés sur son cœur, les yeux révulsés, morte. Elle gisait au travers d'une allée, à l'entrée du jardin, mais autour d'elle tous les lys étaient rouges. Ils ne refleurirent jamais blancs dans l'avenir. Ainsi mourut la princesse Audovère pour avoir respiré les lys nocturnes d'un cloître, en un jardin de juillet.








Les petites gens

Posté le 13.07.2007 par Patrick Duchez

Les petites gens



Ils donnent un bonjour plein de timidité
Et fixent en marchant la pointe de leurs pieds
Pour avoir toujours dû garder le dos voûté
Devant ceux qui prenaient plaisir à les ployer.

Ils comptent leur monnaie en faisant attention
Car le sou oublié pourrait bien leur manquer
Pour ce mois bien trop long pour la maigre pension
Assurant simplement une vie étriquée.

Ils voyagent parfois sur des cartes postales
Qu’ils reçoivent l’été de leurs voisins partis
Et gardent leur maison, simple geste amical,
Sans jamais demander une contrepartie.

Leurs vacances ne sont que des jours au jardin,
Des balades le soir à la belle saison
Ou devant leur écran pour voir des baladins
Leur montrer des pays plus loin que l’horizon.

Leur demeure est pleine de petits bibelots
Souvenirs des instants où la vie a souri,
La statue de la foire en forme d’angelot
Et des cadres montrant quelques photographies.

Ils pensent l’avenir en payant sou à sou
Un tombeau ouvragé en marbre d’Italie
Où ils reposeront ayant été absous
Et avoir une mort plus belle que la vie.

Messas le 27 avril 2005


Patrick Duchez

Les trois âmes

Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
Les trois âmes

par
ERCKMANN-CHATRIAN, pseudonyme de deux romanciers et dramaturges lorrains associés dont Emile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890). Œuvres principales : L’illustre Docteur Matheus (1859) et L’ami Fritz.

En 1805, je faisais ma sixième année de philosophie transcendantale à Heidelberg. Vous connaissez l’existence universitaire ; c’est une existence large... une existence de grand seigneur : on se lève à midi, on fume sa vieille pipe d’Ulm, on vide un ou deux petits verres de schnaps, et puis on boutonne sa polonaise jusqu’au menton, on pose sa casquette plate à la prussienne sur l’oreille gauche, et l’on va tranquillement écouter, pendant une demi-heure, l’illustre professeur Häsenkopf, discutant sur les idées a priori ou a posteriori. Chacun est libre de bâiller et même de s’endormir si cela lui convient.
Le cours terminé, on se rend à la brasserie du Roi Gambrinus ; on allonge ses jambes sous la table ; les jolies servantes à corset de taffetas noir accourent avec des plats de saucisses, des tranches de jambon et des canettes de bière forte. On chante l’air des Brigands, de Schiller ; on boit, on mange... L’un siffle son chien Hector, l’autre saisit à la taille Charlotte ou Grédelé... Parfois alors la bataille s’engage, les coups de trique pleuvent, les chopes trébuchent, les canettes tombent. Le wachtmann arrive, il vous empoigne, et vous allez passer la nuit au violon.
Ainsi s’écoulent les jours, les mois et les années !
On rencontre, à Heidelberg, des princes, des ducs et des barons en herbe ; on y rencontre aussi des fils de savetiers, de maîtres d’école et d’honorables commerçants. Messieurs les jeunes seigneurs font bande à part, mais tout le reste se mêle fraternellement.
J’avais alors trente-deux ans, ma barbe commençait à grisonner ; la chope, la pipe et la choucroute déclinaient dans mon estime. J’éprouvais le besoin de changement. Quant à Häsenkopf, à force de l’entendre discourir sur les clartés discursives et les clartés intuitives, sur les vérités apodictiques et les prédicats, tout cela formait un véritable pot-pourri dans ma tête ; il me semblait découvrir le fond de la science : ex nihilo nihil... Souvent je m’écriais en détirant mes bras : « Kasper Zâan ! Kasper Zâan !... il n’est pas bon d’en trop savoir, la nature n’a plus d’illusions pour toi ; tu peux dire d’une voix lamentable avec le prophète Jérémie : Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! »
Telles étaient mes dispositions mélancoliques, lorsque, vers la fin du printemps de cette année 1805, un événement terrible vint m’apprendre que je ne savais pas tout, et que la carrière philosophique n’est pas toujours parsemée de roses.
Au nombre de mes vieux camarades se trouvait un certain Wolfgang Scharf, le plus inflexible logicien que j’aie jamais rencontré sur ma route. Figurez-vous un petit homme sec, les yeux caves, les cils blancs, les cheveux roux coupés en brosse, les joues creuses ornées d’une barbe en broussaille, les épaules larges couvertes de magnifiques guenilles. À le voir se glisser le long des murs, une miche de pain sous le bras, l’œil ardent, l’échine onduleuse, vous eussiez dit un vieux chat en quête de sa belle ; mais Wolfgang ne songeait qu’à la métaphysique : depuis cinq ou six ans, il vivait de pain et d’eau dans un grenier des vieilles boucheries ; jamais une bouteille de bière mousseuse ou de vin du Rhin n’avait calmé son ardeur pour la science ; jamais une tranche de jambon n’avait appesanti le cours de ses méditations sublimes. Aussi le pauvre diable faisait peur à voir ; je dis peur, car, malgré son état de marasme apparent, il y avait dans sa charpente osseuse une force de cohésion épouvantable ; les muscles de ses mâchoires et de ses mains saillaient comme des attaches de fer, et d’ailleurs son regard louche éloignait la pitié.
Cet être étrange, au milieu de son isolement volontaire, semblait avoir conservé pour moi seul un reste de sympathie : il venait me voir de temps en temps, et, gravement assis dans mon fauteuil, les doigts agités de crispations convulsives, il me faisait part de ses élucubrations métaphysiques.
« Kasper, me disait-il d’une voix tranchante et procédant par interrogatoire à la manière de Socrate, Kasper, qu’est-ce que l’âme ? »
Moi, tout fier de déployer à ses yeux mon érudition, je lui répondais d’un air doctoral :
« Selon Thalès, c’est une sorte d’aimant ; selon Platon, une substance qui se meut d’elle-même ; selon Asclépiade, une excitation des sens ; Anaximandre dit que c’est un composé de terre et d’eau ; Empédocle, le sang ; Hippocrate, un esprit répandu par le corps ; Zénon, la quintessence des quatre éléments ; Xénocrate...
– Bien ! Bien ! Mais toi, que penses-tu de la substance de l’âme ?
– Moi, Wolfgang ? Je dis, avec Lactance, que je n’en sais rien. Je suis épicurien de ma nature. Or, d’après les épicuriens, tout jugement vient des sens ; et comme l’âme ne tombe pas sous mes sens, je ne puis en juger.
– Cependant, Kasper, remarque qu’une foule d’animaux tels que les insectes, les poissons, vivent dépourvus d’un ou plusieurs sens. Qui sait si nous les possédons tous ? s’il n’en existe pas dont nous n’avons pas même l’idée ?
– C’est possible, mais dans le doute je m’abstiens de prononcer.
– Crois-tu, Kasper, qu’on puisse savoir quelque chose sans l’avoir appris ?
– Non, toute science procède de l’expérience ou de l’étude.
– Mais alors, camarade, d’où vient que les petits de la poule, au sortir de l’œuf, se mettent à courir, à prendre d’eux-mêmes leur nourriture ? D’où vient qu’ils découvrent l’épervier au milieu des nuages, et qu’ils se cachent sous les ailes de leur mère ? Ont-ils appris à connaître leur ennemi dans l’œuf ?
– C’est un effet de l’instinct, Wolfgang ; tous les animaux obéissent à l’instinct.
– Alors il paraît que l’instinct consiste à savoir ce qu’on n’a jamais appris ?
– Hé ! M’écriais-je, tu m’en demandes trop. Que puis-je te répondre ? »
Il souriait d’un air dédaigneux, rejetait le pan de son manteau troué sur l’épaule, et sortait sans ajouter une parole.
Je le considérais comme un fou, mais un fou de la plus innocente espèce : qui se serait imaginé que la passion de la métaphysique peut être dangereuse ?
Les choses en étaient là, quand la vieille marchande de küchlen, Catherine Wogel, disparut subitement... Cette bonne femme, l’étal suspendu par une faveur rose à son cou de cigogne, se présentait d’habitude à la brasserie du Roi Gambrinus, vers onze heures. Les étudiants plaisantaient volontiers avec elle, lui rappelant quelques fredaines de jeunesse, dont elle ne faisait pas mystère et riait, elle-même, à se tenir les côtes.
« Hé ! Mon Dieu oui, disait-elle, on n’a pas toujours eu cinquante ans... On a passé de jolis quarts d’heure... Eh bien !... après... Est-ce que je m’en repens ? Ah ! Si c’était à recommencer ! »
Elle exhalait un soupir et tout le monde riait.
Sa disparition fut remarquée dès le troisième jour.
« Que diable est donc devenue Catherine ? Serait-elle malade ? C’est étrange, elle qui paraissait joyeuse la dernière fois ! »
On apprit que la police était à sa recherche. Quant à moi, je ne doutais pas que la pauvre vieille, un peu trop émue par le kirschwasser, n’eût trébuché le soir dans la rivière.
Or, le lendemain matin, au sortir du cours de Häsenkopf, je rencontrai Wolfgang, longeant les trottoirs du Münster. À peine m’eut-il aperçu qu’il vint à moi l’œil étincelant et me dit :
« Je te cherche, Kasper... je te cherche... l’heure du triomphe a sonné... Tu vas me suivre. »
Son regard, son geste, sa pâleur trahissaient une agitation extrême ; et, comme il me saisit le bras, m’entraînant vers le carrefour des Tanneurs, je ne pus me défendre d’un sentiment de crainte indéfinissable, sans avoir le courage de résister.
La ruelle que nous suivions à grands pas s’enfonçait derrière le Münster, dans un pâté de maisons aussi vieilles que Heidelberg. Les toits en équerre, les galeries de planche où flotte la lessive des gens du peuple, les escaliers extérieurs à rampes vermoulues... les mille figures déguenillées, hâves, curieuses, la bouche béante, qui s’inclinent aux lucarnes, et regardent d’un air avide les étrangers qui s’enfoncent dans leur cloaque ; les longues perches, allant d’un toit à l’autre, chargées de peaux sanglantes ; et puis l’épaisse fumée qui s’échappe des tuyaux en zigzag à tous les étages : tout cela s’agitait, se succédait devant mes yeux, comme une résurrection du Moyen Âge, et, quoique le ciel fût beau, ses angles d’azur échancrés par les pignons et ses rayons lumineux allongés de loin en loin sur les murailles décrépites ajoutaient à mon émotion par l’étrangeté des contrastes.
Il est de ces instants où l’homme perd toute présence d’esprit. Je n’avais pas même l’idée de demander à Wolfgang où nous allions.
Après le quartier populeux où grouille la misère, nous atteignîmes le carrefour désert des Vieilles-Boucheries. Tout à coup Wolfgang, dont la main sèche et froide semblait rivée à mon poignet, m’introduisit dans une masure à fenêtres effondrées, entre l’ancien hangar du grenier à foin de la Land-wehr, depuis longtemps abandonné, et l’échoppe de l’abattoir.
« Marche en avant », me dit-il.
Je suivis une muraille de terre sèche, au bout de laquelle se trouve un escalier tournant à marches concassées. Nous montâmes à travers les décombres, et, quoique mon camarade ne cessât de me répéter d’une voix impatiente : « Plus haut !... plus haut !... », je m’arrêtais parfois saisi d’épouvante... sous prétexte de reprendre haleine, et d’examiner les recoins de la sombre demeure, mais, dans le fait, pour délibérer s’il n’était pas temps de fuir.
Enfin, nous arrivâmes au pied d’une échelle dont les degrés se perdaient, par une soupente, au milieu des ténèbres. Je suis encore à me demander aujourd’hui comment j’eus l’imprudence de grimper cette échelle, sans exiger la moindre explication de mon ami Wolfgang. Il paraît que la folie est contagieuse.
Me voilà donc à grimper... lui derrière moi... J’arrive tout en haut ; je mets le pied sur le plancher poudreux... Je regarde ; c’était un grenier immense, la toiture percée de trois lucarnes... la muraille grise du pignon montant à gauche jusque dans les combles... une petite table chargée de livres et de papiers au milieu... les poutres se croisant sur notre tête dans la nuit. Impossible de regarder dehors, les lucarnes se trouvaient à dix ou douze pieds au-dessus du plancher.
Je n’aperçus pas, au premier moment, une porte basse et un large soupirail à hauteur d’appui pratiqués dans le mur du pignon.
Wolfgang, sans mot dire, poussa près de moi une caisse qui lui servait de fauteuil, et, prenant des deux mains une cruche d’eau dans l’ombre, il but longuement, tandis que je le regardais tout rêveur.
« Nous sommes dans les combles de l’ancien abattoir, fit-il avec un sourire étrange, en déposant sa cruche à terre ; le conseil a voté des fonds pour en bâtir un autre hors la ville... Moi, je suis ici depuis cinq ans sans payer de loyer... pas une âme n’est venue troubler mes études... »
Et s’asseyant sur quelques bûches amoncelées dans un coin :
« Ah çà, reprit-il, arrivons au fait... Es-tu bien sûr, Kasper, que nous ayons une âme ?
– Écoute, Wolfgang, lui répondis-je d’assez mauvaise humeur, si tu m’as conduit ici pour causer de métaphysique, tu as eu un grand tort... Je sortais justement du cours de Häsenkopf, et je me rendais à la brasserie du Roi Gambrinus, pour déjeuner, lorsque tu m’as intercepté au passage... J’ai pris ma dose d’abstraction de tous les jours... Cela me suffit. Donc, explique-toi clairement, ou laisse-moi reprendre le chemin de la cuisine.
– Tu ne vis donc que pour manger ? Fit-il avec un accent rauque. Sais-tu bien que j’ai passé des journées sans rien mettre sous la dent, par amour de la science ?
– Chacun son goût ; tu vis de syllogismes et d’arguments cornus... Moi, j’aime les saucisses et la bière de mars... Que veux-tu ?... C’est plus fort que moi ! »
Il était devenu tout pâle, ses lèvres tremblaient ; mais dominant sa colère :
« Kasper, dit-il, puisque tu ne veux pas me répondre, écoute au moins mes explications... L’homme a besoin d’admirateurs... et je veux que tu m’admires... Je veux que tu sois en quelque sorte terrassé par la sublime découverte que je viens de faire... Ce n’est pas trop demander, je pense, qu’une heure d’attention pour dix années d’études consciencieuses ?
– Allons, soit... je t’écoute... mais dépêche-toi... »
Un nouveau tressaillement agita sa face et me donna terriblement à réfléchir ; je me repentis d’avoir grimpé l’échelle, et je pris un air grave pour ne pas irriter davantage le maniaque. Ma physionomie méditative parut le calmer un peu, car, après quelques instants de silence, il reprit :
« Tu as faim... Eh bien, voici mon pain... voici ma cruche... mange, bois... mais écoute.
– C’est inutile, Wolfgang, je t’écouterai bien sans cela. »
Il sourit avec amertume et poursuivit :
« Non seulement nous avons une âme, chose admise dès l’origine des temps historiques... Depuis la plante jusqu’à l’homme, tous les êtres vivent... Ils sont animés... donc ils ont une âme... Est-il besoin de six années d’études chez Häsenkopf pour me faire cette réponse : « Oui, tous les êtres organisés "ont une âme au moins..." Mais plus leur organisation se perfectionne, plus elle se complique... et plus les âmes se multiplient... C’est ce qui distingue les êtres animés l’un de l’autre : la plante n’a qu’une âme, l’âme végétale... Sa fonction est simple, unique... elle a pour but la nutrition par l’air, au moyen des feuilles, et par la terre, au moyen des racines. L’animal a deux âmes... D’abord l’âme végétale, dont les fonctions sont les mêmes que chez la plante : la nutrition par les poumons et les intestins, qui sont de véritables végétaux... et l’âme animale proprement dite, qui a pour but la sensibilité, et dont l’organe est le cœur. Enfin l’homme, qui résume jusqu’ici la création terrestre, a trois âmes : l’âme végétale, l’âme animale, dont les fonctions s’exercent comme chez la brute, et l’âme humaine, qui a pour objet la raison, l’intelligence... Son organe est le cerveau. Plus l’animal approche de l’homme par la perfection de son organisation cérébrale, plus il participe à cette troisième âme... Tels sont le chien, le cheval, l’éléphant... Mais l’homme de génie la possède seul dans toute sa plénitude. »
Ici Wolfgang s’arrêta quelques instants, et fixant sur moi ses regards :
« Eh bien, fit-il, qu’as-tu à répondre ?
– Hé ! c’est une théorie comme une autre ; il n’y manque que la preuve. »
Une sorte d’exaltation frénétique s’empara de Wolfgang à cette réponse ; il se dressa d’un bond, les mains en l’air, le front haut, et s’écria :
« Oui... oui... la preuve manquait... Voilà ce qui depuis dix ans me navrait l’âme... Voilà ce qui fut cause de tant de veilles... de souffrances morales... de privations ! Car c’est sur moi, Kasper, sur moi-même que je voulus d’abord expérimenter. Le jeûne enfonçait de plus en plus dans mon esprit cette conviction sublime, sans qu’il me fût possible d’en établir la preuve... Mais, enfin, elle est trouvée... Je la tiens... Tu vas entendre les trois âmes se manifester, se proclamer elles-mêmes... Tu les entendras ! »
Après cette explosion d’enthousiasme, qui me donna le frisson, tant elle annonçait d’énergie... de fanatisme... tout à coup il redevint froid, et s’asseyant, les coudes sur la table, il reprit en indiquant la haute muraille du pignon :
« La preuve est là, derrière ce mur... Je te la ferai voir tout à l’heure... Mais avant tout, il faut que tu suives la marche progressive de mes idées. Tu connais l’opinion des anciens sur la nature des âmes... Ils en admettaient quatre, réunies dans l’homme : caro, la chair, un mélange de terre et d’eau que la mort dissout ; mânes, le fantôme qui se promène autour des tombes... son nom vient de manere... demeurer, rester ; umbra, l’ombre, plus immatérielle que les mânes... elle disparaît après avoir visité ses proches... ; enfin, spiritus, l’esprit, la substance immatérielle qui monte vers les dieux. Cette classification me paraissait juste ; il s’agissait de décomposer l’être humain, pour établir l’existence distincte des trois âmes, abstraction faite de la chair. La raison me disait que chaque homme, avant d’atteindre son dernier développement, avait dû passer par l’état de plante ou d’animal ; en d’autres termes, que Pythagore avait entrevu la réalité, sans pouvoir en fournir la démonstration. Eh bien, moi, je voulus résoudre ce problème... Il fallait éteindre en moi successivement les trois âmes, puis les ranimer... J’eus recours au jeûne rigoureux... Malheureusement, l’âme humaine, pour laisser agir librement l’âme animale, devait succomber la première... La faim me faisait perdre la faculté de m’observer à l’état animal ; en m’épuisant, je me mettais hors d’état de juger. Après une foule d’essais infructueux sur mon propre organisme, je restai convaincu qu’il n’y avait qu’un moyen d’atteindre au but : c’était d’agir sur un tiers ! Mais qui voudrait se prêter à ce genre d’observation ? »
Wolfgang fit une pause, ses lèvres se contractèrent, et d’un ton brusque il ajouta :
« Il me fallait un sujet à tout prix... Je résolus d’expérimenter in anima vili ! »
En ce moment je frémis. Cet homme était donc capable de tout !
« As-tu compris ? fit-il.
– Très bien... Il te fallait une victime...
– À décomposer, ajouta-t-il froidement.
– Et tu en as trouvé une ?
– Oui, je t’ai promis de te faire entendre les trois âmes... Ce sera peut-être difficile maintenant... Mais hier, tu les aurais entendues tour à tour hurler, rugir, supplier, grincer des dents ! »
Un frisson glacial s’étendit sur ma face ; Wolfgang, impassible, alluma une petite lampe qui lui servait d’habitude pour son travail, et s’approchant du soupirail, à gauche :
« Regarde, fit-il, en avançant le bras dans les ténèbres, approche et regarde... et puis écoute ! »
Malgré les plus funestes pressentiments, malgré le frisson intérieur qui m’agitait, entraîné par l’attrait du mystère, je me penchai dans la lucarne sombre. Alors, sous les pâles rayons de la lampe, à quinze pieds environ au-dessous du plancher, m’apparut un réduit obscur, sans autre issue que celle du grenier. Je compris que c’était un de ces bouges où les bouchers entassent les dépouilles de l’abattoir pour les laisser verdir, avant de les livrer aux tanneurs. Il était vide, et, durant quelques secondes, je ne vis que cette fosse pleine d’ombres.
« Regarde bien, me dit Wolfgang à voix basse ; ne vois-tu pas un paquet de hardes ramassées dans un coin ? C’est la vieille Catherine Wogel, la marchande de petits gâteaux qui... »
Il n’eut pas le temps de finir, car un cri perçant, sauvage, semblable au miaulement lugubre d’un chat dont on écrase la patte, se fit entendre dans la fosse. Un être effaré bondit, sembla vouloir grimper des ongles à la muraille. Et moi, plus mort que vif, le front couvert de sueur froide, je me rejetai en arrière, m’écriant :
« Oh ! c’est horrible !
– L’as-tu entendue ? dit Wolfgang, la figure illuminée d’une joie infernale. N’est-ce pas là le cri du chat ? Hé ! Hé ! Hé ! La vieille, avant d’atteindre à l’état humain, a jadis été chatte ou panthère... Maintenant, la bête se réveille... Oh ! la faim... la faim... et surtout la soif font des prodiges... »
Il ne me regardait pas, il se glorifiait. Une satisfaction abominable éclatait dans son regard, dans son attitude, dans son sourire.
Les miaulements de la pauvre vieille avaient cessé. Le fou, ayant déposé sa lampe sur la table, ajouta, sous forme de commentaire :
« Voilà maintenant quatre jours qu’elle jeûne... Je l’avais attirée ici sous prétexte de lui vendre une petite tonne de kirschwasser... Je la fis descendre dans la fosse et je l’enfermai. L’ivrognerie l’a perdue... Elle expie sa soif immodérée... Hé ! Hé ! Hé ! Les deux premiers jours, l’âme humaine était dans toute sa vigueur... Elle me suppliait, elle m’implorait, elle proclamait son innocence, disant qu’elle ne m’avait rien fait, que je n’avais aucun droit sur elle... Puis la rage s’en mêla... Elle m’accabla de reproches, me traita de monstre, de misérable, etc. Le troisième jour, qui était donc hier, mercredi, l’âme humaine disparut complètement... Le chat sortit ses griffes.. Il avait faim... Ses dents devenaient longues... Il se prit à miauler, à hurler... Heureusement, nous sommes dans un endroit écarté. La nuit dernière, les gens du carrefour des Tanneurs durent croire à une véritable bataille de chats : c’étaient des cris à faire frémir ! Maintenant, quand la bête sera épuisée, sais-tu, Kasper, ce qu’il en résultera ? L’âme végétale aura son tour : c’est elle qui périt la dernière. Aussi remarque-t-on que les cheveux et les ongles des cadavres poussent encore sous terre ; il se forme même dans les interstices du crâne une sorte de lichen humain qui s’appelle usnée, et qu’on regarde comme une mousse engendrée par les sucs animiques de la cervelle... Enfin l’âme végétale elle-même se retire. – Tu vois, Kasper que la preuve des trois âmes est Complète. »
Ces paroles frappaient mes oreilles comme les raisonnements du délire, dans le plus horrible cauchemar. Le cri de Catherine Wogel m’avait traversé jusqu’à la moelle des os. Je ne me connaissais plus... Je perdais la tête. Aussi, tout à coup, me réveillant de cette stupeur morale, l’indignation se fit jour... Je me dressai... Je saisis le maniaque à la gorge, et l’entraînant vers la soupente :
« Misérable, lui dis-je, qui t’a permis de porter la main sur ton semblable... sur la créature de Dieu, pour satisfaire ton infâme curiosité ?... Je veux te livrer moi-même à la justice ! »
Il était tellement surpris de mon agression, son acte lui paraissait si simple, qu’il ne fit d’abord aucune résistance, et se laissa traîner jusqu’à l’échelle sans me répondre ; mais là, se retournant avec la souplesse d’une bête fauve, il me saisit à son tour au cou, les yeux étincelants, les lèvres baveuses ; sa main, puissante comme un ressort d’acier, m’enleva de terre, et me cloua contre le mur, tandis que de l’autre il ouvrait le verrou du bouge. Comprenant alors son intention, je fis un effort terrible pour me dégager ; je m’arc-boutai en travers de la porte ; mais cet homme était doué d’une vigueur surhumaine. Après une lutte rapide, désespérée, je me sentis déraciné pour la seconde fois et lancé dans l’espace, tandis qu’au-dessus de moi retentissaient ces paroles étranges :
« Ainsi périsse la chair révoltée ! Ainsi triomphe l’âme immortelle ! »
Et je touchais à peine le fond du bouge, froissé, brisé, rompu, que la lourde porte se refermait à quinze pieds au-dessus de moi, interceptant à mes yeux la lumière grisâtre du grenier.

II
En tombant au fond du bouge et me sentant pris comme un rat dans une ratière, ma consternation fut telle que je me relevai sans exhaler une plainte.
« Kasper, me dis-je en m’adossant contre le mur avec un calme étrange, il s’agit maintenant de dévorer la vieille, ou d’être dévoré par elle... Choisis !... Quant à vouloir sortir de ce cloaque, c’est du temps perdu... Wolfgang te tient sous sa griffe... Il ne te lâchera pas... Les murs sont de pierres de taille et le plancher de gros madriers de chêne... Personne ne t’a vu traverser le carrefour des Tanneurs... Personne ne te connaît dans le quartier des Vieilles-Boucheries... Personne n’aura l’idée de te chercher ici... C’est fini, Kasper... c’est fini... Ta dernière ressource, c’est cette pauvre Catherine Wogel... Ou plutôt vous êtes la dernière ressource l’un de l’autre ! »
Tout cela me passa par l’esprit comme un éclair ; j’en pris un tremblement qui m’est resté plus de trois ans, et quand, au même instant, la tête pâle de Wolfgang, avec sa petite lampe, parut au soupirail, et que, les mains jointes par la terreur, je voulus le supplier... je m’aperçus que je bégayais d’une manière atroce... Pas un mot ne sortit de mes lèvres tremblantes... Lui, me voyant ainsi, se prit à sourire, et je l’entendis murmurer dans le silence :
« Le lâche... il me prie !... »
Ce fut mon coup de grâce ; je tombai la face contre terre, et je serais resté évanoui, si la peur d’être attaqué par la vieille ne m’avait fait revenir à moi. Cependant, elle ne bougeait pas encore. La tête de Wolfgang avait disparu... J’entendis le maniaque traverser son grenier, reculer la table... tousser d’une petite toux sèche... Mon oreille était si tendue que le moindre bruit arrivait à moi et me donnait le frisson : j’entendis la vieille bâiller, et, comme je me retournais, j’aperçus pour la première fois ses yeux scintillant dans l’ombre. J’entendis en même temps Wolfgang descendre l’échelle, et je comptai les marches une à une, jusqu’à ce que le bruit s’éteignît dans le lointain. Où le misérable était-il allé ? Je l’ignore, mais, durant tout ce jour et la nuit suivante, il ne reparut pas. Ce n’est que le lendemain, vers huit heures du soir, au moment où la vieille et moi nous hurlions à faire trembler les murs, qu’il rentra.
Je n’avais pas fermé l’oeil... Je ne me sentais plus de peur et de rage. J’avais faim... une faim dévorante... et je savais que la faim augmenterait toujours.
Pourtant, à peine un faible bruit se fit-il entendre dans le grenier, que je me tus et levai les yeux... Le soupirail s’illuminait... Wolfgang allumait sa lampe... Il allait sans doute venir me voir. Dans cette espérance, je préparai une touchante prière, mais la lampe s’éteignit... Personne ne vint !
Ce fut peut-être le plus affreux moment de mon supplice... Je me dis que Wolfgang, sachant que je n’étais pas encore exténué, ne daignait pas même me donner un coup d’œil... que je n’étais à ses yeux qu’un sujet intéressant, qui ne serait mûr pour la science, qu’à deux ou trois jours de là... entre la vie et la mort... Il me sembla sentir mes cheveux blanchir lentement sur ma tête... Et c’était vrai... ils blanchissaient en ce moment même... Enfin, ma terreur devint telle que je perdis tout sentiment.
Vers minuit, je m’éveillai aux attouchements d’un corps... Je bondis de ma place avec dégoût... La vieille s’était approchée, attirée par la faim... Ses mains s’accrochaient à mes habits... En même temps, le cri de la chatte remplit la fosse et me glaça d épouvante.
Je m’attendais à soutenir un combat terrible, mais la malheureuse n’en pouvait plus : elle en était à son cinquième jour !
Alors les paroles de Wolfgang me revinrent en mémoire : « Une fois l’âme animale éteinte, l’âme végétale aura le dessus... Les cheveux et les ongles poussent sous terre... et la mousse verte... L’usnée prend racine dans les interstices du crâne... » Je me représentai la vieille réduite à cet état... son crâne couvert de lichen moisi... et moi, couché près d’elle... nos âmes filant leur végétation humide l’une près de l’autre, dans le silence !
Cette image s’empara tellement de mon esprit que je ne sentais plus les étreintes de la faim. Étendu contre le mur, les yeux tout grands ouverts, je regardais devant moi sans rien voir.
Et comme j’étais ainsi, plus mort que vif, une vague lueur se promena dans les ténèbres... Je levai les yeux... La face pâle de Wolfgang se penchait au soupirail... Il ne riait pas... Il ne paraissait éprouver ni joie, ni satisfaction, ni remords : il m’observait !
Oh ! Que cette figure me fit peur !... S’il avait ri, s’il avait joui de sa vengeance, j’aurais espéré le fléchir... Mais il observait !
Nous restâmes ainsi les yeux fixés l’un sur l’autre... moi frappé d’épouvante ; lui froid, calme, attentif, comme en face d’un objet inerte. L’insecte percé d’une aiguille, qu’on observe au microscope, s’il pense, s’il comprend l’œil de l’homme, doit avoir de ces visions-là.
Il fallait mourir pour satisfaire la curiosité d’un monstre... Je compris que la prière serait inutile et je ne dis rien.
Après avoir regardé de la sorte, le maniaque, sans doute content de ses observations, tourna la tête pour observer la vieille. Je suivis machinalement la direction de son regard. Ce que je vis n’a pas d’expression dans la langue humaine : une tête hâve, amaigrie, les membres recoquillés et si aigus, qu’ils semblaient devoir percer les haillons qui les couvraient... Quelque chose d’informe, d’affreux... une tête de mort, les cheveux épars autour du crâne comme de grandes herbes desséchées, et, au milieu de tout cela, des yeux brillants allumés par la fièvre... et deux longues dents jaunes.
Chose épouvantable, je distinguai deux limaçons déjà étendus sur ce squelette... Et quand j’eus vu tout cela sous le pâle rayon de la lampe, tombant comme un fil au milieu des ténèbres... alors, fermant les yeux avec un trouble convulsif, je me dis en moi-même : « Voilà comme je serai dans cinq jours ! »
Lorsque je rouvris les yeux, la lampe s’était retirée :
« Wolfgang, m’écriai-je, Dieu est au-dessus de nous... Dieu nous voit... Wolfgang... Malheur aux monstres ! »
Le reste de la nuit se passa dans l’épouvante.
Après avoir rêvé de nouveau, dans le délire de la fièvre, aux chances qui me restaient d’échapper, n’en trouvant aucune, tout à coup je pris la résolution de mourir, et cette résolution me procura quelques instants de calme. Je repassai dans mon esprit les arguments de Häsenkopf relatifs à l’immortalité de l’âme, et, pour la première fois, je leur trouvai une force invincible :
« Oui, m’écriai-je, le passage en ce monde n’est qu’un temps d’épreuve ; l’injustice, la cupidité, les plus funestes passions dominent le cœur de l’homme... Le faible est écrasé par le fort... le pauvre par le riche... La vertu n’est qu’un mot sur terre... mais tout rentre dans l’ordre après la mort. Dieu voit l’injustice dont je suis victime, il me tiendra compte des souffrances que j’endure... il me pardonnera mes appétits déréglés, mon amour excessif de la bonne chère... Avant de m’admettre dans son sein, il a voulu me purifier par un jeûne rigoureux... J’offre mes souffrances au Seigneur... etc. »
Cependant, il faut vous l’avouer, mes chers amis, malgré ma contrition profonde, le regret de la brasserie et de mes joyeux camarades, de cette bonne existence qui s’écoulait au milieu des chansons et du bon vin, me fit exhaler bien des soupirs. J’entendais la crépitation de la friture dans la poêle, le glouglou des bouteilles, le cliquetis des canettes, et mon estomac gémissait comme une personne vivante : il formait en quelque sorte un être à part dans mon être, et protestait contre les arguments philosophiques de Häsenkopf.
La pire de mes souffrances était la soif... Elle était intolérable à ce point, que je humais le salpêtre de la muraille pour me rafraîchir.
Quand le jour parut à la lucarne, vague, incertain, j’eus tout à coup un accès de fureur inouï :
« Le scélérat est là, me disais-je, il a du pain... une cruche d’eau... il boit ! »
Alors je me le représentais levant sa grande cruche à ses lèvres... Il me semblait voir des torrents d’eau passer lentement par sa gorge... C’était un fleuve délicieux qui coulait... coulait à n’en plus finir... et je voyais le gosier du misérable se gonfler d’aise... monter, descendre voluptueusement... son estomac se remplir. La colère, le désespoir, l’indignation s’emparèrent de moi, et je me pris à bégayer, en courant autour du bouge :
« De l’eau !... de l’eau !... de l’eau !... »
Et la vieille, se ranimant, répétait derrière moi comme une folle :
« De l’eau !... de l’eau !... de l’eau !... »
Elle me suivait en rampant... Ses haillons s’agitaient : l’enfer n’a rien de plus terrible.
Au milieu de cette scène, la face blême de Wolfgang apparut pour la troisième fois au soupirail. Il était environ huit heures. Alors, m’arrêtant, je lui dis :
« Wolfgang... écoute... laisse-moi boire seulement une gorgée de ta cruche... et je te permets de me laisser mourir de faim... Je ne t’en ferai pas de reproche ! »
Et je pleurai.
« C’est pourtant trop barbare, repris-je, ce que tu fais là... Ton âme immortelle en répondra devant Dieu... Encore, pour cette vieille... c’est, comme tu disais judicieusement, expérimenter in anima vili... Mais moi, j’ai étudié... et je trouve ton système fort beau... Je suis digne de te comprendre... Je t’admire... Laisse-moi seulement prendre une gorgée d’eau... Qu’est-ce que cela te fait ? – On n’a jamais vu d’aussi sublime conception que la tienne... Il est certain que les trois âmes existent... Oui, je veux le proclamer... Je serai ton plus ferme adhérent... Est-ce que tu ne veux pas me laisser prendre une seule gorgée d’eau ? »
Lui, sans répondre, se retira.
Mon exaspération, alors, ne connut plus de bornes... Je m’élançai contre le mur à me briser les membres... J’apostrophai le misérable dans les termes les plus durs...
Au milieu de cette fureur, je m’aperçus tout à coup que la vieille s’était affaissée sur elle-même, et l’idée me vint de boire son sang. Le besoin extrême porte l’homme à des excès qui font frémir ; c’est alors que se réveille la bête féroce, et que tout sentiment de justice, de bienveillance, s’efface devant l’instinct de la conservation.
« À quoi lui sert-il d’avoir du sang, me dis-je ? Ne doit-elle pas bientôt périr ? Si je tarde, tout son sang sera desséché ! »
Des flammes rouges me passèrent devant les yeux ; heureusement, comme je me baissais vers la pauvre vieille, les forces m’abandonnèrent et je tombai près d’elle, la face dans ses haillons, évanoui.
Combien de temps dura cette absence de tout sentiment ? Je l’ignore, mais j’en fus tiré par une circonstance bizarre, dont le souvenir restera toujours empreint dans mon esprit : j’en fus tiré par le hurlement plaintif d’un chien... ce hurlement si faible... si pitoyable... si poignant... ces cris plus attendrissants que la plainte même de l’homme, et qu’on ne peut entendre sans souffrir. Je me relevai la face baignée de larmes, ne sachant d’où venaient ces plaintes, si conformes à ma propre douleur... Je prêtai l’oreille... et jugez de ma stupeur, lorsque je reconnus que c’était moi-même qui gémissais ainsi sans le vouloir...
À partir de ce moment, toute espèce de souvenir s’efface de ma mémoire. Ce qu’il y a de certain, c’est que je restai deux jours encore dans la fosse, sous l’œil du maniaque, dont l’enthousiasme, en voyant triompher son idée, fut tel, qu’il n’hésita point à convoquer plusieurs de nos philosophes, pour jouir de leur admiration.
Six semaines après, je me réveillai dans ma petite chambre de la rue du Plat-d’Étain, entouré de mes camarades, qui me félicitèrent d’avoir échappé à cette leçon de philosophie transcendante.
Ce fut un moment pathétique lorsque Ludwig Bremer m’apporta le miroir, et que, me voyant plus maigre que Lazarus au sortir de sa tombe, je ne pus me défendre de verser des larmes.
La pauvre Catherine Wogel avait rendu l’âme.
Quant à moi, je faillis conserver une gastrite chronique pour le reste de mes jours ; mais, grâce à ma bonne constitution... grâce surtout aux soins du docteur Aloïus Kilian, j’ai recouvré ma bonne santé d’autrefois. Je me plais à rendre cet hommage à M. Kilian... Il a fait un véritable chef-d’oeuvre, en ressuscitant mon estomac délabré par le jeûne.
Il est inutile d’ajouter que la justice fit main basse sui ce misérable Wolfgang ; mais au lieu de le pendre, selon ses mérites, après six mois de procédure, il fut établi que cet être abominable entrait dans la catégorie des fous mystiques... la plus dangereuse de toutes. En conséquence, on le relégua dans un cabanon de Klingenmünster, où les visiteurs peuvent l’entendre disserter d’une voix brève et péremptoire sur les trois âmes. – Il accuse l’humanité d’ingratitude, et prétend qu’il serait juste de lui élever des statues pour sa magnifique découverte.

Paru dans le Figaro en 1859.

La jeune fille suppliciée sur une étagère

Posté le 13.07.2007 par Erzebeth
La jeune fille suppliciée sur une étagère.

Elle a seize ans, elle vient de mourir. Allongée sur un tatami, elle voit deux hommes arriver et, contre son corps, offrir de l'argent à ses parents.
Dans une grande voiture noire, les deux messieurs déposent son cercueil. A travers les parois, elle voit sa mère s'éloigner, sa ruelle sordide, les passants, le ciel, puis plus tard le porche de l'hôpital. Lentement le long véhicule contourne le bâtiment et entre, discrètement,
par-derrière...

Ce livre est un recueil de nouvelles, deux pour être précise mais je pense que la première est mieux que la seconde même si cette dernière est intéressante. Peut-être est-elle plus bizarre et complexe ce qui ne facilite pas forcément son appréciation. En tout cas pour un premier essai dans la littérature japonaise je dois dire que j'ai été comblée...

La jeune fille suppliciée sur une étagère par Akira Yoshimura aux éditions Actes Sud. 13.60€

La quête de la plume feu

Posté le 13.07.2007 par Olivier Bourdy
La Quête de la Plume-feu

La pièce plongée dans l’obscurité s’éclaira un peu quand Damian entra en poussant la monumentale porte de chêne qui constituait son unique accès. Il resta un petit moment sur le seuil, attendant que ses yeux s’habituent à la pénombre ; ce n’était pas le moment de faire des maladresses.

Le jeune prince avait été choisi par son père pour une mission de la plus haute importance, ramener au Royaume la légendaire Plume-feu, dont on racontait qu’elle apportait joie et prospérité à ses possesseurs. Après avoir perdu ses hommes dans la montagne, bravé les multiples dangers de la forêt, il parvenait enfin au terme de sa quête. Il apercevait au bout de la grande salle l’objet qu’il désirait comme d’autres le Graal, qui trônait sur un autel fait d’or massif. Il se retint de s’élancer bêtement pour le prendre ; le jeune prince était déjà sage, il chercha des yeux un hypothétique gardien du joyau. Son cœur fit soudain un bond dans sa poitrine : le monstre était là.
Posé au beau milieu de la salle, l’immense serpent semblait dormir pour le moment. L’empilement de ses innombrables anneaux bloquait en grande partie le passage vers la Plume-feu. Il était si grand que Damian se jugea heureux de l’avoir trouvé assoupi. S’estimant un peu juste face à une telle force de la nature, il décida d’essayer d’aller chercher l’objet de sa quête sans éveiller le reptile.

Il progressait à tout petits pas, comme s’il devait marcher sur des œufs d’esturgeon sans les casser. Il testait prudemment le sol du pied avant de porter son poids dessus, et s’efforçait de respirer calmement malgré les battements frénétiques qui assaillaient continuellement sa poitrine. Il se concentrait surtout sur l’endroit qu’il foulait, tout en jetant au monstre de fréquents coups d’œil. Passer celui-ci s’avéra le plus difficile ; il dégageait une puanteur atroce qui procura à Damian de violents haut-le-cœur. Il se mit dos à la paroi de la salle et progressa en pas chassés, l’espace laissé par le reptile étant tout juste suffisant pour se faufiler ainsi. Son estomac se rebellait tellement contre l’odeur, qu’il se demandait s’il n’allait pas réveiller le gardien en lui rendant dessus son dernier repas.
Une fois passé l’obstacle, il parvint sans problème jusqu’à l’autel. Après une inspection de routine pour voir si aucun piège n’allait se déclencher, il prit respectueusement l’objet dans ses mains. Il ressentit une grande fierté à le sentir au creux de sa paume : il allait bientôt apporter la prospérité à son père et à son peuple. Après avoir soigneusement rangé la Plume-feu dans sa tunique, il entama le trajet de retour de la même démarche prudente qu’à l’aller.

Plus encore qu’au premier passage, l’appréhension le saisit aux abords de l’énorme bête endormie. Il se colla de nouveau contre le mur et commença de se glisser le long des anneaux. Tout semblait bien se passer ; comme il avait pu le constater à l’aller le sol n’était pas traître, et il devait s’habituer peu à peu à l’odeur écoeurante, car elle lui posait moins de problèmes. Il jeta un regard en direction du reptile et sentit confusément que son énorme tête n’était plus tout à fait la même ; il lui fallut cependant faire encore deux petits pas latéraux pour se rendre compte de ce qui avait changé. Les yeux étaient ouverts. Et ils le fixaient, lui.
Homme et serpent se regardèrent pendant quatre ou cinq secondes, peut-être le temps nécessaire à Damian pour assimiler cette information et ses implications, et au serpent pour se rendre compte que ce n’était pas qu’un rêve. Puis le prince s’élança vers la sortie ; il n’avait dégainé aucune arme, et n’était pas prêt au combat. Sa plus grande chance de s’en sortir vivant était d’atteindre la sortie avant que le monstre ne le rattrape.
Il n’alla pas bien loin. A peine eut-il fait deux foulées qu’une forme dissimulée sous le sol devant lui se souleva et vint à sa rencontre ; La queue du serpent lui faucha les jambes et il tomba durement sur le flanc. Le temps qu’il se relève, un premier anneau s’était enroulé autour de son corps, vite rejoint par un second. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil, celui, aiguisé comme un rasoir, de sa dague dont il était parvenu à saisir la poignée et qu’il avait à moitié dégainée. Elle était sa seule chance ; son épée, longue et encombrante, ne servirait à rien dans ce genre de combat au « corps à corps ».
S’ensuivit une terrible lutte, à la fois de force et de volonté, entre l’homme et l’animal. Le serpent réussit à placer un troisième anneau autour de sa proie, usant de tout le poids de son corps pour le faire basculer. S’arquant de toutes ses forces, Damian tint bon. Il savait que s’il tombait il ne se relèverait pas ; son désir de vivre décuplait ses forces. Centimètre par centimètre, il souleva les anneaux du reptile pour dégager la lame de sa dague ; il crut que cela n’arriverait jamais, et poussa un petit cri de triomphe lorsque, dans un dernier crissement, elle put enfin sortir du fourreau.

Soudain derrière lui la porte à moitié refermée s’ouvrit en grand, et Damian vit avec horreur la haute silhouette de son père se découper dans l’ouverture. L’homme s’avança dans l’atelier de jardin, s’arrêta, interdit, et lança :
« Mais, Damien, qu’est-ce que tu fous avec ce tuyau ? »
Empêtré dans les méandres du tube en caoutchouc, tenant à la main sa dague en noisetier véritable, le garçon ne sut que répondre. Le nouvel arrivant vint à lui et débarrassa prestement son fils du nouveau système d’arrosage qu’il venait d’acquérir.
« Bon sang, Damien, c’est pas possible ! Ça fait trois plombes que je t’ai demandé d’aller chercher l’allume-feu. T’as dix ans, tu dois savoir quand t’arrêter de jouer comme un gamin ! »
Il jeta un coup d’œil à l’établi au fond de l’atelier.
« Tu l’as, l’allume-feu ? »
« Oui ! » et Damien sortit la petite boîte de sa poche, tout fier. Son père le lui prit des mains.
« Heureusement que je suis venu, parce que sinon, on l’aurait mangée au dîner, l’entrecôte ! »
« Mais… j’avais presque fini ! » avança timidement Damien.
La figure paternelle le regarda de travers.
« Tu ranges ce tuyau. Et si tu n’es pas à l’apéro dans deux minutes, ça va barder ! » puis il sortit.
Damien poussa un soupir, et entreprit d’obéir. Et… vite, cette fois-ci. Lorsqu’il eut fini de bien tout remettre en ordre, il sentit que le pistolet d’arrosage qu’il venait de lâcher lui adressait un petit sourire narquois.
« Oh, tu peux te marrer, » lança-t-il, vexé. « T’as vraiment eu de la chance, parce que j’allais gagner ! »
Et il sortit en claquant rageusement la porte.

Olivier ‘1091’ Bourdy.

Les corbeaux

Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
Emile Nelligan (1879-1941)

LES CORBEAUX

J'ai cru voir sur mon coeur un essaim de corbeaux
En pleine lande intime avec des vols funèbres,
De grands corbeaux venus de montagnes célèbres
Et qui passaient au clair de lune et de flambeaux.
Lugubrement, comme en cercle sur des tombeaux
Et flairant un régal de carcasses de zèbres,
Ils planaient au frisson glacé de mes vertèbres.
Agitant à leurs becs une chair en lambeaux.
Or, cette proie échue à ces démons des nuits
N'était autre que ma Vie en loque, aux ennuis
Vastes qui vont tournant sur elle ainsi toujours,
Déchirant à larges coups de bec, sans quartier,
Mon âme, une charogne éparse au champs des jours,
Que ces vieux corbeaux dévoreront en entier.

L'ennemi

Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
L'ennemi

par
Jean Richepin (1849-1926) Poète et écrivain français dont la plume trempée dans le vitriol et le sang est dans la lignée d’Edgar Allan Poe et Villiers de l’Isle d’Adam. Œuvres principales : Les Morts bizarres (1877), Cauchemars (1892) et Le coin des fous (1921)
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Le nom gravé sur cette carte de visite n'éveillait en moi aucun souvenir. En revanche, les quelques lignes tracées à la suite de ce nom me rendaient tout de suite et irrésistiblement sympathique le visiteur inconnu.
Ces lignes, en effet, révélaient, à l'examen graphologique, et sans la moindre hésitation possible, une âme haute, douloureuse et désespérée. A coup sûr, l'homme qui avait écrit ces lignes ne mentait pas en affirmant qu'il venait demander un secours moral et suprême.
Refuser une pareille demande, faite par une telle âme, m'eût paru un véritable crime de lèse-humanité. Même au cas où ce visiteur eût été un fou, ce que ne dévoilait pas son écriture, j'avais le devoir impérieux de le recevoir.
Je le reçus donc, non sans un pressentiment tragique, auquel, d'ailleurs, se complaisait mon anxieuse et frissonnante curiosité.
L'examen graphologique de la carte ne m'avait pas trompé sur l'homme. A le voir, dès son entrée, je reconnus l'âme haute, douloureuse et désespérée que j'avais lue d'avance.
Ses regards en disaient même encore plus que son écriture. Ils montraient à plein une âme arrivée aux pics les plus élevés de la philosophie, descendue aux gouffres les plus profonds de la douleur, et acculée au dernier cul-de-sac du désespoir le plus affreusement désespéré.
- Monsieur, me dit brusquement l'homme, ne me prenez pas pour un fou. Je ne suis pas en proie au délire de la persécution. Quand je vous aurai conté de quoi je suis victime, vous serez forcé de reconnaître que je suis un véritable persécuté et que j'ai le plus abominable ennemi dont quelqu'un ait jamais souffert.
Malgré l'assurance qu'il donnait lui-même, si énergiquement, touchant la solidité de son état mental, malgré l'assurance que m'en donnait d'autre part son écriture ne portant aucun stigmate de démence, j'avoue que je conclus tout de suite à un cas de folie, précisément à celui dont il se défendait, c'est-à-dire au délire de la persécution.
Quelle apparence y avait-il, en effet, à ce qu'un homme comme celui-là eût pu être persécuté réellement par un ennemi sans trouver le moyen de s'en délivrer ?
Sa mise, ses bijoux, son auto de maître arrêtée devant ma porte indiquaient une situation de fortune lui permettant de faire face aux persécutions pécuniaires et prouvaient que de celles-là, du moins, il n'avait pas été victime.
Sa carrure, la fierté virile de son visage, la décision de ses gestes et de sa voix, la flamme de vaillance allumée au fond de ses yeux, en dépit de leur tristesse, ne dénotaient guère un lâche, et affichaient plutôt, au contraire, un gaillard incapable de tolérer une injure sans en tirer prompte et sûre vengeance. Il avait, enfin, ce je ne sais quoi par où se subodore l'homme heureux en amour, voué par la nature à faire souffrir plus qu'à souffrir. D'ailleurs, il n'avait point parlé d'une ennemie, mais d'un ennemi ; je ne pouvais donc songer à une femme ayant empoisonné sa vie irrémédiablement.
Conclusion : l'ennemi dont il se plaignait devait être quelque ennemi purement imaginaire, comme ceux que se forgent les infortunés en proie au délire de la persécution.
Tout ce que j'avais pensé là, très rapidement, il l'avait sans doute lu dans mes regards ; car il y répliqua de la sorte :
- Non, monsieur, détrompez-vous. L'ennemi qui m'a réduit au désespoir n'est pas un ennemi imaginaire. C'est bel et bien un homme, en chair et en os, un homme comme vous et moi.
- Mais enfin, dis-je, que vous a-t-il donc fait ?
- Ce qu'il m'a fait ? s'écria-t-il. Ah ! si vous le saviez ! C'est atroce. C'est l'enfer. C'est un enfer de tous les instants. C'était un enfer qui me suit partout, toujours !
Il avait pris sa tête dans ses deux mains et la secouait avec violence, comme pour en faire sauter au dehors tous les feux de cet enfer. En même temps, il sanglotait. Évidemment, j'avais affaire à un fou.
- Voyons, dis-je doucement, calmez-vous un peu, je vous prie, et précisez. J'ignore encore quel suprême secours moral vous êtes venu me demander, comme le marque votre carte ; mais au moins faut-il, si je dois vous le donner, ce secours, que je sache en quoi il consiste, et d'abord, par conséquent, ce que vous a fait ce terrible ennemi.
L'homme s'était ressaisi, avait cessé de sangloter. Il grinçait des dents, à présent, et mâchonnait des paroles de rage.
- Tenez, par exemple, fit-il, quand j'ai écrit des vers, il me les envoie, avec toutes leurs fautes soulignées au crayon, et fort exactement.
- Bah ! interrompis-je, il n'y a là rien de bien cruel. Et si vous n'avez que de pareils griefs contre votre ennemi...
- Quand j'aime une femme, reprit-il, et quand j'en suis aimé, il me la rend odieuse et me rend détestable à elle.
- Comment cela ?
- C'est son secret.
- Quel est-il ?
- Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il arrive à ses fins, le bourreau, que, grâce à lui, mes amours les plus pures se sont toujours achevées en eaux sales.
De nouveau il se mit à sangloter. De nouveau encore il se reprit, ensuite, à grincer des dents avec colère.
- Mais, continua-t-il, si je vous disais tout ce qu'il ose me faire, vous ne me croiriez pas ! Songez, et ceci vous montrera jusqu'où va son audace de tourmenteur, songez que je ne puis manger d'un plat qui me plaît, sans qu'il crache dedans !
Décidément, et sans l'ombre d'un doute désormais, c'était un aliéné. Il comprit que je le pensais et dit tristement :
- Je le vois, vous me prenez pour un fou, hélas ! Et dès lors, inutile de vous le demander, le suprême secours moral que je venais chercher auprès de vous !
Je répliquai, avec une impatience que je ne dissimulais plus :
- Mon Dieu ! monsieur, de deux choses l'une : ou bien vous avez la tête dérangée, et en ce cas je ne puis rien pour vous, n'étant pas aliéniste ; ou bien vous avez tout votre bon sens, et en ce cas, si votre ennemi, au lieu d'être imaginaire, est bien réel, vous êtes le dernier des lâches de supporter...
Il ne me laissa pas achever ma phrase. Un éclair de joie passa dans ses mornes regards. Il s'écria :
- Oui, n'est-ce pas ? Oui, c'est cela, le dernier des lâches ! A ma place, vous vous en déferiez, de cet ennemi ?
- Dame ! fis-je.
- Mais comment ? interrogea-t-il.
- N'importe comment, répliquai-je. Il y a le duel. Il y a les tribunaux. Cela dépend de vos goûts. A la rigueur, il y a même l'assassinat...
Il se frottait les mains, pressait les miennes, me remerciait ; allait et venait en répétant :
- Oui, oui, voilà l'unique solution. Je le tuerai. Je le tuerai.
Soudain, dans un grand cri.
- C'est dit. Je vais le tuer.
Et il sortit en coup de vent.
- C'est bien un dément, pensais-je, en me remettant au travail, et en oubliant cette demi-heure perdue.
Qui m'eût dit qu'en cette demi-heure j'avais, au contraire, vu le fond, peut-être, de la vraie sagesse ?
Le soir même, en effet, de la même écriture montrant une âme haute, douloureuse et désespérée, je recevais le mot suivant :
«J'ai tué mon ennemi. J'ai tué l'ennemi. Je vous prie de venir le voir et le reconnaitre».
J'y allai. L'homme s'était suicidé, d'une balle en plein coeur.


La tempête

Posté le 13.07.2007 par Patrick Duchez
La tempête

Le bateau enivré tournoie dans la furie
Vomissant aux sabords les eaux bleues qu’il charrie.
La tempête rudoie les marins sur le pont
Et un éclair foudroie le grand mât d’artimon.

A l’assaut du mur d’eau le navire se dresse,
Comme le Don Quichotte, héros de Cervantès,
Voulant charger sans peur les hauts moulins de bois,
La vague puissante, sans effort, le renvoie.

Un homme est à la mer, entouré de requins,
Implorant son salut en tendant une main,
Disparaît aussitôt dans la gueule affamée
Et l’écume rougit, du festin consommé.

Le vent hurle à la mort dans les lambeaux de voiles
Et décroche du ciel les dernières étoiles.
Les rafales en meute attaquent le gréement
Et brise le grand mât dans un cri déchirant.

Les eaux prennent d’assaut le navire blessé
Sur la côte, les vents, tentent de le drosser.
L’équipage aux yeux fous implore le Divin
Et le saint Mathurin, le patron des marins.

Le calme enfin revient, le vent se change en brise,
La mer se fait d’huile, ses vagues agonisent.
Le trident à la main, laissant ces myrmidons,
Passe le dieu des eaux, le grand Poséidon.

Messas le 12 avril 2005

Patrick Duchez


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