Posté le 13.07.2007 par Patrick Duchez
Les petites gens
Ils donnent un bonjour plein de timidité
Et fixent en marchant la pointe de leurs pieds
Pour avoir toujours dû garder le dos voûté
Devant ceux qui prenaient plaisir à les ployer.
Ils comptent leur monnaie en faisant attention
Car le sou oublié pourrait bien leur manquer
Pour ce mois bien trop long pour la maigre pension
Assurant simplement une vie étriquée.
Ils voyagent parfois sur des cartes postales
Qu’ils reçoivent l’été de leurs voisins partis
Et gardent leur maison, simple geste amical,
Sans jamais demander une contrepartie.
Leurs vacances ne sont que des jours au jardin,
Des balades le soir à la belle saison
Ou devant leur écran pour voir des baladins
Leur montrer des pays plus loin que l’horizon.
Leur demeure est pleine de petits bibelots
Souvenirs des instants où la vie a souri,
La statue de la foire en forme d’angelot
Et des cadres montrant quelques photographies.
Ils pensent l’avenir en payant sou à sou
Un tombeau ouvragé en marbre d’Italie
Où ils reposeront ayant été absous
Et avoir une mort plus belle que la vie.
Messas le 27 avril 2005
Patrick Duchez
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Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
Les trois âmes
par
ERCKMANN-CHATRIAN, pseudonyme de deux romanciers et dramaturges lorrains associés dont Emile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890). Œuvres principales : L’illustre Docteur Matheus (1859) et L’ami Fritz.
En 1805, je faisais ma sixième année de philosophie transcendantale à Heidelberg. Vous connaissez l’existence universitaire ; c’est une existence large... une existence de grand seigneur : on se lève à midi, on fume sa vieille pipe d’Ulm, on vide un ou deux petits verres de schnaps, et puis on boutonne sa polonaise jusqu’au menton, on pose sa casquette plate à la prussienne sur l’oreille gauche, et l’on va tranquillement écouter, pendant une demi-heure, l’illustre professeur Häsenkopf, discutant sur les idées a priori ou a posteriori. Chacun est libre de bâiller et même de s’endormir si cela lui convient.
Le cours terminé, on se rend à la brasserie du Roi Gambrinus ; on allonge ses jambes sous la table ; les jolies servantes à corset de taffetas noir accourent avec des plats de saucisses, des tranches de jambon et des canettes de bière forte. On chante l’air des Brigands, de Schiller ; on boit, on mange... L’un siffle son chien Hector, l’autre saisit à la taille Charlotte ou Grédelé... Parfois alors la bataille s’engage, les coups de trique pleuvent, les chopes trébuchent, les canettes tombent. Le wachtmann arrive, il vous empoigne, et vous allez passer la nuit au violon.
Ainsi s’écoulent les jours, les mois et les années !
On rencontre, à Heidelberg, des princes, des ducs et des barons en herbe ; on y rencontre aussi des fils de savetiers, de maîtres d’école et d’honorables commerçants. Messieurs les jeunes seigneurs font bande à part, mais tout le reste se mêle fraternellement.
J’avais alors trente-deux ans, ma barbe commençait à grisonner ; la chope, la pipe et la choucroute déclinaient dans mon estime. J’éprouvais le besoin de changement. Quant à Häsenkopf, à force de l’entendre discourir sur les clartés discursives et les clartés intuitives, sur les vérités apodictiques et les prédicats, tout cela formait un véritable pot-pourri dans ma tête ; il me semblait découvrir le fond de la science : ex nihilo nihil... Souvent je m’écriais en détirant mes bras : « Kasper Zâan ! Kasper Zâan !... il n’est pas bon d’en trop savoir, la nature n’a plus d’illusions pour toi ; tu peux dire d’une voix lamentable avec le prophète Jérémie : Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! »
Telles étaient mes dispositions mélancoliques, lorsque, vers la fin du printemps de cette année 1805, un événement terrible vint m’apprendre que je ne savais pas tout, et que la carrière philosophique n’est pas toujours parsemée de roses.
Au nombre de mes vieux camarades se trouvait un certain Wolfgang Scharf, le plus inflexible logicien que j’aie jamais rencontré sur ma route. Figurez-vous un petit homme sec, les yeux caves, les cils blancs, les cheveux roux coupés en brosse, les joues creuses ornées d’une barbe en broussaille, les épaules larges couvertes de magnifiques guenilles. À le voir se glisser le long des murs, une miche de pain sous le bras, l’œil ardent, l’échine onduleuse, vous eussiez dit un vieux chat en quête de sa belle ; mais Wolfgang ne songeait qu’à la métaphysique : depuis cinq ou six ans, il vivait de pain et d’eau dans un grenier des vieilles boucheries ; jamais une bouteille de bière mousseuse ou de vin du Rhin n’avait calmé son ardeur pour la science ; jamais une tranche de jambon n’avait appesanti le cours de ses méditations sublimes. Aussi le pauvre diable faisait peur à voir ; je dis peur, car, malgré son état de marasme apparent, il y avait dans sa charpente osseuse une force de cohésion épouvantable ; les muscles de ses mâchoires et de ses mains saillaient comme des attaches de fer, et d’ailleurs son regard louche éloignait la pitié.
Cet être étrange, au milieu de son isolement volontaire, semblait avoir conservé pour moi seul un reste de sympathie : il venait me voir de temps en temps, et, gravement assis dans mon fauteuil, les doigts agités de crispations convulsives, il me faisait part de ses élucubrations métaphysiques.
« Kasper, me disait-il d’une voix tranchante et procédant par interrogatoire à la manière de Socrate, Kasper, qu’est-ce que l’âme ? »
Moi, tout fier de déployer à ses yeux mon érudition, je lui répondais d’un air doctoral :
« Selon Thalès, c’est une sorte d’aimant ; selon Platon, une substance qui se meut d’elle-même ; selon Asclépiade, une excitation des sens ; Anaximandre dit que c’est un composé de terre et d’eau ; Empédocle, le sang ; Hippocrate, un esprit répandu par le corps ; Zénon, la quintessence des quatre éléments ; Xénocrate...
– Bien ! Bien ! Mais toi, que penses-tu de la substance de l’âme ?
– Moi, Wolfgang ? Je dis, avec Lactance, que je n’en sais rien. Je suis épicurien de ma nature. Or, d’après les épicuriens, tout jugement vient des sens ; et comme l’âme ne tombe pas sous mes sens, je ne puis en juger.
– Cependant, Kasper, remarque qu’une foule d’animaux tels que les insectes, les poissons, vivent dépourvus d’un ou plusieurs sens. Qui sait si nous les possédons tous ? s’il n’en existe pas dont nous n’avons pas même l’idée ?
– C’est possible, mais dans le doute je m’abstiens de prononcer.
– Crois-tu, Kasper, qu’on puisse savoir quelque chose sans l’avoir appris ?
– Non, toute science procède de l’expérience ou de l’étude.
– Mais alors, camarade, d’où vient que les petits de la poule, au sortir de l’œuf, se mettent à courir, à prendre d’eux-mêmes leur nourriture ? D’où vient qu’ils découvrent l’épervier au milieu des nuages, et qu’ils se cachent sous les ailes de leur mère ? Ont-ils appris à connaître leur ennemi dans l’œuf ?
– C’est un effet de l’instinct, Wolfgang ; tous les animaux obéissent à l’instinct.
– Alors il paraît que l’instinct consiste à savoir ce qu’on n’a jamais appris ?
– Hé ! M’écriais-je, tu m’en demandes trop. Que puis-je te répondre ? »
Il souriait d’un air dédaigneux, rejetait le pan de son manteau troué sur l’épaule, et sortait sans ajouter une parole.
Je le considérais comme un fou, mais un fou de la plus innocente espèce : qui se serait imaginé que la passion de la métaphysique peut être dangereuse ?
Les choses en étaient là, quand la vieille marchande de küchlen, Catherine Wogel, disparut subitement... Cette bonne femme, l’étal suspendu par une faveur rose à son cou de cigogne, se présentait d’habitude à la brasserie du Roi Gambrinus, vers onze heures. Les étudiants plaisantaient volontiers avec elle, lui rappelant quelques fredaines de jeunesse, dont elle ne faisait pas mystère et riait, elle-même, à se tenir les côtes.
« Hé ! Mon Dieu oui, disait-elle, on n’a pas toujours eu cinquante ans... On a passé de jolis quarts d’heure... Eh bien !... après... Est-ce que je m’en repens ? Ah ! Si c’était à recommencer ! »
Elle exhalait un soupir et tout le monde riait.
Sa disparition fut remarquée dès le troisième jour.
« Que diable est donc devenue Catherine ? Serait-elle malade ? C’est étrange, elle qui paraissait joyeuse la dernière fois ! »
On apprit que la police était à sa recherche. Quant à moi, je ne doutais pas que la pauvre vieille, un peu trop émue par le kirschwasser, n’eût trébuché le soir dans la rivière.
Or, le lendemain matin, au sortir du cours de Häsenkopf, je rencontrai Wolfgang, longeant les trottoirs du Münster. À peine m’eut-il aperçu qu’il vint à moi l’œil étincelant et me dit :
« Je te cherche, Kasper... je te cherche... l’heure du triomphe a sonné... Tu vas me suivre. »
Son regard, son geste, sa pâleur trahissaient une agitation extrême ; et, comme il me saisit le bras, m’entraînant vers le carrefour des Tanneurs, je ne pus me défendre d’un sentiment de crainte indéfinissable, sans avoir le courage de résister.
La ruelle que nous suivions à grands pas s’enfonçait derrière le Münster, dans un pâté de maisons aussi vieilles que Heidelberg. Les toits en équerre, les galeries de planche où flotte la lessive des gens du peuple, les escaliers extérieurs à rampes vermoulues... les mille figures déguenillées, hâves, curieuses, la bouche béante, qui s’inclinent aux lucarnes, et regardent d’un air avide les étrangers qui s’enfoncent dans leur cloaque ; les longues perches, allant d’un toit à l’autre, chargées de peaux sanglantes ; et puis l’épaisse fumée qui s’échappe des tuyaux en zigzag à tous les étages : tout cela s’agitait, se succédait devant mes yeux, comme une résurrection du Moyen Âge, et, quoique le ciel fût beau, ses angles d’azur échancrés par les pignons et ses rayons lumineux allongés de loin en loin sur les murailles décrépites ajoutaient à mon émotion par l’étrangeté des contrastes.
Il est de ces instants où l’homme perd toute présence d’esprit. Je n’avais pas même l’idée de demander à Wolfgang où nous allions.
Après le quartier populeux où grouille la misère, nous atteignîmes le carrefour désert des Vieilles-Boucheries. Tout à coup Wolfgang, dont la main sèche et froide semblait rivée à mon poignet, m’introduisit dans une masure à fenêtres effondrées, entre l’ancien hangar du grenier à foin de la Land-wehr, depuis longtemps abandonné, et l’échoppe de l’abattoir.
« Marche en avant », me dit-il.
Je suivis une muraille de terre sèche, au bout de laquelle se trouve un escalier tournant à marches concassées. Nous montâmes à travers les décombres, et, quoique mon camarade ne cessât de me répéter d’une voix impatiente : « Plus haut !... plus haut !... », je m’arrêtais parfois saisi d’épouvante... sous prétexte de reprendre haleine, et d’examiner les recoins de la sombre demeure, mais, dans le fait, pour délibérer s’il n’était pas temps de fuir.
Enfin, nous arrivâmes au pied d’une échelle dont les degrés se perdaient, par une soupente, au milieu des ténèbres. Je suis encore à me demander aujourd’hui comment j’eus l’imprudence de grimper cette échelle, sans exiger la moindre explication de mon ami Wolfgang. Il paraît que la folie est contagieuse.
Me voilà donc à grimper... lui derrière moi... J’arrive tout en haut ; je mets le pied sur le plancher poudreux... Je regarde ; c’était un grenier immense, la toiture percée de trois lucarnes... la muraille grise du pignon montant à gauche jusque dans les combles... une petite table chargée de livres et de papiers au milieu... les poutres se croisant sur notre tête dans la nuit. Impossible de regarder dehors, les lucarnes se trouvaient à dix ou douze pieds au-dessus du plancher.
Je n’aperçus pas, au premier moment, une porte basse et un large soupirail à hauteur d’appui pratiqués dans le mur du pignon.
Wolfgang, sans mot dire, poussa près de moi une caisse qui lui servait de fauteuil, et, prenant des deux mains une cruche d’eau dans l’ombre, il but longuement, tandis que je le regardais tout rêveur.
« Nous sommes dans les combles de l’ancien abattoir, fit-il avec un sourire étrange, en déposant sa cruche à terre ; le conseil a voté des fonds pour en bâtir un autre hors la ville... Moi, je suis ici depuis cinq ans sans payer de loyer... pas une âme n’est venue troubler mes études... »
Et s’asseyant sur quelques bûches amoncelées dans un coin :
« Ah çà, reprit-il, arrivons au fait... Es-tu bien sûr, Kasper, que nous ayons une âme ?
– Écoute, Wolfgang, lui répondis-je d’assez mauvaise humeur, si tu m’as conduit ici pour causer de métaphysique, tu as eu un grand tort... Je sortais justement du cours de Häsenkopf, et je me rendais à la brasserie du Roi Gambrinus, pour déjeuner, lorsque tu m’as intercepté au passage... J’ai pris ma dose d’abstraction de tous les jours... Cela me suffit. Donc, explique-toi clairement, ou laisse-moi reprendre le chemin de la cuisine.
– Tu ne vis donc que pour manger ? Fit-il avec un accent rauque. Sais-tu bien que j’ai passé des journées sans rien mettre sous la dent, par amour de la science ?
– Chacun son goût ; tu vis de syllogismes et d’arguments cornus... Moi, j’aime les saucisses et la bière de mars... Que veux-tu ?... C’est plus fort que moi ! »
Il était devenu tout pâle, ses lèvres tremblaient ; mais dominant sa colère :
« Kasper, dit-il, puisque tu ne veux pas me répondre, écoute au moins mes explications... L’homme a besoin d’admirateurs... et je veux que tu m’admires... Je veux que tu sois en quelque sorte terrassé par la sublime découverte que je viens de faire... Ce n’est pas trop demander, je pense, qu’une heure d’attention pour dix années d’études consciencieuses ?
– Allons, soit... je t’écoute... mais dépêche-toi... »
Un nouveau tressaillement agita sa face et me donna terriblement à réfléchir ; je me repentis d’avoir grimpé l’échelle, et je pris un air grave pour ne pas irriter davantage le maniaque. Ma physionomie méditative parut le calmer un peu, car, après quelques instants de silence, il reprit :
« Tu as faim... Eh bien, voici mon pain... voici ma cruche... mange, bois... mais écoute.
– C’est inutile, Wolfgang, je t’écouterai bien sans cela. »
Il sourit avec amertume et poursuivit :
« Non seulement nous avons une âme, chose admise dès l’origine des temps historiques... Depuis la plante jusqu’à l’homme, tous les êtres vivent... Ils sont animés... donc ils ont une âme... Est-il besoin de six années d’études chez Häsenkopf pour me faire cette réponse : « Oui, tous les êtres organisés "ont une âme au moins..." Mais plus leur organisation se perfectionne, plus elle se complique... et plus les âmes se multiplient... C’est ce qui distingue les êtres animés l’un de l’autre : la plante n’a qu’une âme, l’âme végétale... Sa fonction est simple, unique... elle a pour but la nutrition par l’air, au moyen des feuilles, et par la terre, au moyen des racines. L’animal a deux âmes... D’abord l’âme végétale, dont les fonctions sont les mêmes que chez la plante : la nutrition par les poumons et les intestins, qui sont de véritables végétaux... et l’âme animale proprement dite, qui a pour but la sensibilité, et dont l’organe est le cœur. Enfin l’homme, qui résume jusqu’ici la création terrestre, a trois âmes : l’âme végétale, l’âme animale, dont les fonctions s’exercent comme chez la brute, et l’âme humaine, qui a pour objet la raison, l’intelligence... Son organe est le cerveau. Plus l’animal approche de l’homme par la perfection de son organisation cérébrale, plus il participe à cette troisième âme... Tels sont le chien, le cheval, l’éléphant... Mais l’homme de génie la possède seul dans toute sa plénitude. »
Ici Wolfgang s’arrêta quelques instants, et fixant sur moi ses regards :
« Eh bien, fit-il, qu’as-tu à répondre ?
– Hé ! c’est une théorie comme une autre ; il n’y manque que la preuve. »
Une sorte d’exaltation frénétique s’empara de Wolfgang à cette réponse ; il se dressa d’un bond, les mains en l’air, le front haut, et s’écria :
« Oui... oui... la preuve manquait... Voilà ce qui depuis dix ans me navrait l’âme... Voilà ce qui fut cause de tant de veilles... de souffrances morales... de privations ! Car c’est sur moi, Kasper, sur moi-même que je voulus d’abord expérimenter. Le jeûne enfonçait de plus en plus dans mon esprit cette conviction sublime, sans qu’il me fût possible d’en établir la preuve... Mais, enfin, elle est trouvée... Je la tiens... Tu vas entendre les trois âmes se manifester, se proclamer elles-mêmes... Tu les entendras ! »
Après cette explosion d’enthousiasme, qui me donna le frisson, tant elle annonçait d’énergie... de fanatisme... tout à coup il redevint froid, et s’asseyant, les coudes sur la table, il reprit en indiquant la haute muraille du pignon :
« La preuve est là, derrière ce mur... Je te la ferai voir tout à l’heure... Mais avant tout, il faut que tu suives la marche progressive de mes idées. Tu connais l’opinion des anciens sur la nature des âmes... Ils en admettaient quatre, réunies dans l’homme : caro, la chair, un mélange de terre et d’eau que la mort dissout ; mânes, le fantôme qui se promène autour des tombes... son nom vient de manere... demeurer, rester ; umbra, l’ombre, plus immatérielle que les mânes... elle disparaît après avoir visité ses proches... ; enfin, spiritus, l’esprit, la substance immatérielle qui monte vers les dieux. Cette classification me paraissait juste ; il s’agissait de décomposer l’être humain, pour établir l’existence distincte des trois âmes, abstraction faite de la chair. La raison me disait que chaque homme, avant d’atteindre son dernier développement, avait dû passer par l’état de plante ou d’animal ; en d’autres termes, que Pythagore avait entrevu la réalité, sans pouvoir en fournir la démonstration. Eh bien, moi, je voulus résoudre ce problème... Il fallait éteindre en moi successivement les trois âmes, puis les ranimer... J’eus recours au jeûne rigoureux... Malheureusement, l’âme humaine, pour laisser agir librement l’âme animale, devait succomber la première... La faim me faisait perdre la faculté de m’observer à l’état animal ; en m’épuisant, je me mettais hors d’état de juger. Après une foule d’essais infructueux sur mon propre organisme, je restai convaincu qu’il n’y avait qu’un moyen d’atteindre au but : c’était d’agir sur un tiers ! Mais qui voudrait se prêter à ce genre d’observation ? »
Wolfgang fit une pause, ses lèvres se contractèrent, et d’un ton brusque il ajouta :
« Il me fallait un sujet à tout prix... Je résolus d’expérimenter in anima vili ! »
En ce moment je frémis. Cet homme était donc capable de tout !
« As-tu compris ? fit-il.
– Très bien... Il te fallait une victime...
– À décomposer, ajouta-t-il froidement.
– Et tu en as trouvé une ?
– Oui, je t’ai promis de te faire entendre les trois âmes... Ce sera peut-être difficile maintenant... Mais hier, tu les aurais entendues tour à tour hurler, rugir, supplier, grincer des dents ! »
Un frisson glacial s’étendit sur ma face ; Wolfgang, impassible, alluma une petite lampe qui lui servait d’habitude pour son travail, et s’approchant du soupirail, à gauche :
« Regarde, fit-il, en avançant le bras dans les ténèbres, approche et regarde... et puis écoute ! »
Malgré les plus funestes pressentiments, malgré le frisson intérieur qui m’agitait, entraîné par l’attrait du mystère, je me penchai dans la lucarne sombre. Alors, sous les pâles rayons de la lampe, à quinze pieds environ au-dessous du plancher, m’apparut un réduit obscur, sans autre issue que celle du grenier. Je compris que c’était un de ces bouges où les bouchers entassent les dépouilles de l’abattoir pour les laisser verdir, avant de les livrer aux tanneurs. Il était vide, et, durant quelques secondes, je ne vis que cette fosse pleine d’ombres.
« Regarde bien, me dit Wolfgang à voix basse ; ne vois-tu pas un paquet de hardes ramassées dans un coin ? C’est la vieille Catherine Wogel, la marchande de petits gâteaux qui... »
Il n’eut pas le temps de finir, car un cri perçant, sauvage, semblable au miaulement lugubre d’un chat dont on écrase la patte, se fit entendre dans la fosse. Un être effaré bondit, sembla vouloir grimper des ongles à la muraille. Et moi, plus mort que vif, le front couvert de sueur froide, je me rejetai en arrière, m’écriant :
« Oh ! c’est horrible !
– L’as-tu entendue ? dit Wolfgang, la figure illuminée d’une joie infernale. N’est-ce pas là le cri du chat ? Hé ! Hé ! Hé ! La vieille, avant d’atteindre à l’état humain, a jadis été chatte ou panthère... Maintenant, la bête se réveille... Oh ! la faim... la faim... et surtout la soif font des prodiges... »
Il ne me regardait pas, il se glorifiait. Une satisfaction abominable éclatait dans son regard, dans son attitude, dans son sourire.
Les miaulements de la pauvre vieille avaient cessé. Le fou, ayant déposé sa lampe sur la table, ajouta, sous forme de commentaire :
« Voilà maintenant quatre jours qu’elle jeûne... Je l’avais attirée ici sous prétexte de lui vendre une petite tonne de kirschwasser... Je la fis descendre dans la fosse et je l’enfermai. L’ivrognerie l’a perdue... Elle expie sa soif immodérée... Hé ! Hé ! Hé ! Les deux premiers jours, l’âme humaine était dans toute sa vigueur... Elle me suppliait, elle m’implorait, elle proclamait son innocence, disant qu’elle ne m’avait rien fait, que je n’avais aucun droit sur elle... Puis la rage s’en mêla... Elle m’accabla de reproches, me traita de monstre, de misérable, etc. Le troisième jour, qui était donc hier, mercredi, l’âme humaine disparut complètement... Le chat sortit ses griffes.. Il avait faim... Ses dents devenaient longues... Il se prit à miauler, à hurler... Heureusement, nous sommes dans un endroit écarté. La nuit dernière, les gens du carrefour des Tanneurs durent croire à une véritable bataille de chats : c’étaient des cris à faire frémir ! Maintenant, quand la bête sera épuisée, sais-tu, Kasper, ce qu’il en résultera ? L’âme végétale aura son tour : c’est elle qui périt la dernière. Aussi remarque-t-on que les cheveux et les ongles des cadavres poussent encore sous terre ; il se forme même dans les interstices du crâne une sorte de lichen humain qui s’appelle usnée, et qu’on regarde comme une mousse engendrée par les sucs animiques de la cervelle... Enfin l’âme végétale elle-même se retire. – Tu vois, Kasper que la preuve des trois âmes est Complète. »
Ces paroles frappaient mes oreilles comme les raisonnements du délire, dans le plus horrible cauchemar. Le cri de Catherine Wogel m’avait traversé jusqu’à la moelle des os. Je ne me connaissais plus... Je perdais la tête. Aussi, tout à coup, me réveillant de cette stupeur morale, l’indignation se fit jour... Je me dressai... Je saisis le maniaque à la gorge, et l’entraînant vers la soupente :
« Misérable, lui dis-je, qui t’a permis de porter la main sur ton semblable... sur la créature de Dieu, pour satisfaire ton infâme curiosité ?... Je veux te livrer moi-même à la justice ! »
Il était tellement surpris de mon agression, son acte lui paraissait si simple, qu’il ne fit d’abord aucune résistance, et se laissa traîner jusqu’à l’échelle sans me répondre ; mais là, se retournant avec la souplesse d’une bête fauve, il me saisit à son tour au cou, les yeux étincelants, les lèvres baveuses ; sa main, puissante comme un ressort d’acier, m’enleva de terre, et me cloua contre le mur, tandis que de l’autre il ouvrait le verrou du bouge. Comprenant alors son intention, je fis un effort terrible pour me dégager ; je m’arc-boutai en travers de la porte ; mais cet homme était doué d’une vigueur surhumaine. Après une lutte rapide, désespérée, je me sentis déraciné pour la seconde fois et lancé dans l’espace, tandis qu’au-dessus de moi retentissaient ces paroles étranges :
« Ainsi périsse la chair révoltée ! Ainsi triomphe l’âme immortelle ! »
Et je touchais à peine le fond du bouge, froissé, brisé, rompu, que la lourde porte se refermait à quinze pieds au-dessus de moi, interceptant à mes yeux la lumière grisâtre du grenier.
II
En tombant au fond du bouge et me sentant pris comme un rat dans une ratière, ma consternation fut telle que je me relevai sans exhaler une plainte.
« Kasper, me dis-je en m’adossant contre le mur avec un calme étrange, il s’agit maintenant de dévorer la vieille, ou d’être dévoré par elle... Choisis !... Quant à vouloir sortir de ce cloaque, c’est du temps perdu... Wolfgang te tient sous sa griffe... Il ne te lâchera pas... Les murs sont de pierres de taille et le plancher de gros madriers de chêne... Personne ne t’a vu traverser le carrefour des Tanneurs... Personne ne te connaît dans le quartier des Vieilles-Boucheries... Personne n’aura l’idée de te chercher ici... C’est fini, Kasper... c’est fini... Ta dernière ressource, c’est cette pauvre Catherine Wogel... Ou plutôt vous êtes la dernière ressource l’un de l’autre ! »
Tout cela me passa par l’esprit comme un éclair ; j’en pris un tremblement qui m’est resté plus de trois ans, et quand, au même instant, la tête pâle de Wolfgang, avec sa petite lampe, parut au soupirail, et que, les mains jointes par la terreur, je voulus le supplier... je m’aperçus que je bégayais d’une manière atroce... Pas un mot ne sortit de mes lèvres tremblantes... Lui, me voyant ainsi, se prit à sourire, et je l’entendis murmurer dans le silence :
« Le lâche... il me prie !... »
Ce fut mon coup de grâce ; je tombai la face contre terre, et je serais resté évanoui, si la peur d’être attaqué par la vieille ne m’avait fait revenir à moi. Cependant, elle ne bougeait pas encore. La tête de Wolfgang avait disparu... J’entendis le maniaque traverser son grenier, reculer la table... tousser d’une petite toux sèche... Mon oreille était si tendue que le moindre bruit arrivait à moi et me donnait le frisson : j’entendis la vieille bâiller, et, comme je me retournais, j’aperçus pour la première fois ses yeux scintillant dans l’ombre. J’entendis en même temps Wolfgang descendre l’échelle, et je comptai les marches une à une, jusqu’à ce que le bruit s’éteignît dans le lointain. Où le misérable était-il allé ? Je l’ignore, mais, durant tout ce jour et la nuit suivante, il ne reparut pas. Ce n’est que le lendemain, vers huit heures du soir, au moment où la vieille et moi nous hurlions à faire trembler les murs, qu’il rentra.
Je n’avais pas fermé l’oeil... Je ne me sentais plus de peur et de rage. J’avais faim... une faim dévorante... et je savais que la faim augmenterait toujours.
Pourtant, à peine un faible bruit se fit-il entendre dans le grenier, que je me tus et levai les yeux... Le soupirail s’illuminait... Wolfgang allumait sa lampe... Il allait sans doute venir me voir. Dans cette espérance, je préparai une touchante prière, mais la lampe s’éteignit... Personne ne vint !
Ce fut peut-être le plus affreux moment de mon supplice... Je me dis que Wolfgang, sachant que je n’étais pas encore exténué, ne daignait pas même me donner un coup d’œil... que je n’étais à ses yeux qu’un sujet intéressant, qui ne serait mûr pour la science, qu’à deux ou trois jours de là... entre la vie et la mort... Il me sembla sentir mes cheveux blanchir lentement sur ma tête... Et c’était vrai... ils blanchissaient en ce moment même... Enfin, ma terreur devint telle que je perdis tout sentiment.
Vers minuit, je m’éveillai aux attouchements d’un corps... Je bondis de ma place avec dégoût... La vieille s’était approchée, attirée par la faim... Ses mains s’accrochaient à mes habits... En même temps, le cri de la chatte remplit la fosse et me glaça d épouvante.
Je m’attendais à soutenir un combat terrible, mais la malheureuse n’en pouvait plus : elle en était à son cinquième jour !
Alors les paroles de Wolfgang me revinrent en mémoire : « Une fois l’âme animale éteinte, l’âme végétale aura le dessus... Les cheveux et les ongles poussent sous terre... et la mousse verte... L’usnée prend racine dans les interstices du crâne... » Je me représentai la vieille réduite à cet état... son crâne couvert de lichen moisi... et moi, couché près d’elle... nos âmes filant leur végétation humide l’une près de l’autre, dans le silence !
Cette image s’empara tellement de mon esprit que je ne sentais plus les étreintes de la faim. Étendu contre le mur, les yeux tout grands ouverts, je regardais devant moi sans rien voir.
Et comme j’étais ainsi, plus mort que vif, une vague lueur se promena dans les ténèbres... Je levai les yeux... La face pâle de Wolfgang se penchait au soupirail... Il ne riait pas... Il ne paraissait éprouver ni joie, ni satisfaction, ni remords : il m’observait !
Oh ! Que cette figure me fit peur !... S’il avait ri, s’il avait joui de sa vengeance, j’aurais espéré le fléchir... Mais il observait !
Nous restâmes ainsi les yeux fixés l’un sur l’autre... moi frappé d’épouvante ; lui froid, calme, attentif, comme en face d’un objet inerte. L’insecte percé d’une aiguille, qu’on observe au microscope, s’il pense, s’il comprend l’œil de l’homme, doit avoir de ces visions-là.
Il fallait mourir pour satisfaire la curiosité d’un monstre... Je compris que la prière serait inutile et je ne dis rien.
Après avoir regardé de la sorte, le maniaque, sans doute content de ses observations, tourna la tête pour observer la vieille. Je suivis machinalement la direction de son regard. Ce que je vis n’a pas d’expression dans la langue humaine : une tête hâve, amaigrie, les membres recoquillés et si aigus, qu’ils semblaient devoir percer les haillons qui les couvraient... Quelque chose d’informe, d’affreux... une tête de mort, les cheveux épars autour du crâne comme de grandes herbes desséchées, et, au milieu de tout cela, des yeux brillants allumés par la fièvre... et deux longues dents jaunes.
Chose épouvantable, je distinguai deux limaçons déjà étendus sur ce squelette... Et quand j’eus vu tout cela sous le pâle rayon de la lampe, tombant comme un fil au milieu des ténèbres... alors, fermant les yeux avec un trouble convulsif, je me dis en moi-même : « Voilà comme je serai dans cinq jours ! »
Lorsque je rouvris les yeux, la lampe s’était retirée :
« Wolfgang, m’écriai-je, Dieu est au-dessus de nous... Dieu nous voit... Wolfgang... Malheur aux monstres ! »
Le reste de la nuit se passa dans l’épouvante.
Après avoir rêvé de nouveau, dans le délire de la fièvre, aux chances qui me restaient d’échapper, n’en trouvant aucune, tout à coup je pris la résolution de mourir, et cette résolution me procura quelques instants de calme. Je repassai dans mon esprit les arguments de Häsenkopf relatifs à l’immortalité de l’âme, et, pour la première fois, je leur trouvai une force invincible :
« Oui, m’écriai-je, le passage en ce monde n’est qu’un temps d’épreuve ; l’injustice, la cupidité, les plus funestes passions dominent le cœur de l’homme... Le faible est écrasé par le fort... le pauvre par le riche... La vertu n’est qu’un mot sur terre... mais tout rentre dans l’ordre après la mort. Dieu voit l’injustice dont je suis victime, il me tiendra compte des souffrances que j’endure... il me pardonnera mes appétits déréglés, mon amour excessif de la bonne chère... Avant de m’admettre dans son sein, il a voulu me purifier par un jeûne rigoureux... J’offre mes souffrances au Seigneur... etc. »
Cependant, il faut vous l’avouer, mes chers amis, malgré ma contrition profonde, le regret de la brasserie et de mes joyeux camarades, de cette bonne existence qui s’écoulait au milieu des chansons et du bon vin, me fit exhaler bien des soupirs. J’entendais la crépitation de la friture dans la poêle, le glouglou des bouteilles, le cliquetis des canettes, et mon estomac gémissait comme une personne vivante : il formait en quelque sorte un être à part dans mon être, et protestait contre les arguments philosophiques de Häsenkopf.
La pire de mes souffrances était la soif... Elle était intolérable à ce point, que je humais le salpêtre de la muraille pour me rafraîchir.
Quand le jour parut à la lucarne, vague, incertain, j’eus tout à coup un accès de fureur inouï :
« Le scélérat est là, me disais-je, il a du pain... une cruche d’eau... il boit ! »
Alors je me le représentais levant sa grande cruche à ses lèvres... Il me semblait voir des torrents d’eau passer lentement par sa gorge... C’était un fleuve délicieux qui coulait... coulait à n’en plus finir... et je voyais le gosier du misérable se gonfler d’aise... monter, descendre voluptueusement... son estomac se remplir. La colère, le désespoir, l’indignation s’emparèrent de moi, et je me pris à bégayer, en courant autour du bouge :
« De l’eau !... de l’eau !... de l’eau !... »
Et la vieille, se ranimant, répétait derrière moi comme une folle :
« De l’eau !... de l’eau !... de l’eau !... »
Elle me suivait en rampant... Ses haillons s’agitaient : l’enfer n’a rien de plus terrible.
Au milieu de cette scène, la face blême de Wolfgang apparut pour la troisième fois au soupirail. Il était environ huit heures. Alors, m’arrêtant, je lui dis :
« Wolfgang... écoute... laisse-moi boire seulement une gorgée de ta cruche... et je te permets de me laisser mourir de faim... Je ne t’en ferai pas de reproche ! »
Et je pleurai.
« C’est pourtant trop barbare, repris-je, ce que tu fais là... Ton âme immortelle en répondra devant Dieu... Encore, pour cette vieille... c’est, comme tu disais judicieusement, expérimenter in anima vili... Mais moi, j’ai étudié... et je trouve ton système fort beau... Je suis digne de te comprendre... Je t’admire... Laisse-moi seulement prendre une gorgée d’eau... Qu’est-ce que cela te fait ? – On n’a jamais vu d’aussi sublime conception que la tienne... Il est certain que les trois âmes existent... Oui, je veux le proclamer... Je serai ton plus ferme adhérent... Est-ce que tu ne veux pas me laisser prendre une seule gorgée d’eau ? »
Lui, sans répondre, se retira.
Mon exaspération, alors, ne connut plus de bornes... Je m’élançai contre le mur à me briser les membres... J’apostrophai le misérable dans les termes les plus durs...
Au milieu de cette fureur, je m’aperçus tout à coup que la vieille s’était affaissée sur elle-même, et l’idée me vint de boire son sang. Le besoin extrême porte l’homme à des excès qui font frémir ; c’est alors que se réveille la bête féroce, et que tout sentiment de justice, de bienveillance, s’efface devant l’instinct de la conservation.
« À quoi lui sert-il d’avoir du sang, me dis-je ? Ne doit-elle pas bientôt périr ? Si je tarde, tout son sang sera desséché ! »
Des flammes rouges me passèrent devant les yeux ; heureusement, comme je me baissais vers la pauvre vieille, les forces m’abandonnèrent et je tombai près d’elle, la face dans ses haillons, évanoui.
Combien de temps dura cette absence de tout sentiment ? Je l’ignore, mais j’en fus tiré par une circonstance bizarre, dont le souvenir restera toujours empreint dans mon esprit : j’en fus tiré par le hurlement plaintif d’un chien... ce hurlement si faible... si pitoyable... si poignant... ces cris plus attendrissants que la plainte même de l’homme, et qu’on ne peut entendre sans souffrir. Je me relevai la face baignée de larmes, ne sachant d’où venaient ces plaintes, si conformes à ma propre douleur... Je prêtai l’oreille... et jugez de ma stupeur, lorsque je reconnus que c’était moi-même qui gémissais ainsi sans le vouloir...
À partir de ce moment, toute espèce de souvenir s’efface de ma mémoire. Ce qu’il y a de certain, c’est que je restai deux jours encore dans la fosse, sous l’œil du maniaque, dont l’enthousiasme, en voyant triompher son idée, fut tel, qu’il n’hésita point à convoquer plusieurs de nos philosophes, pour jouir de leur admiration.
Six semaines après, je me réveillai dans ma petite chambre de la rue du Plat-d’Étain, entouré de mes camarades, qui me félicitèrent d’avoir échappé à cette leçon de philosophie transcendante.
Ce fut un moment pathétique lorsque Ludwig Bremer m’apporta le miroir, et que, me voyant plus maigre que Lazarus au sortir de sa tombe, je ne pus me défendre de verser des larmes.
La pauvre Catherine Wogel avait rendu l’âme.
Quant à moi, je faillis conserver une gastrite chronique pour le reste de mes jours ; mais, grâce à ma bonne constitution... grâce surtout aux soins du docteur Aloïus Kilian, j’ai recouvré ma bonne santé d’autrefois. Je me plais à rendre cet hommage à M. Kilian... Il a fait un véritable chef-d’oeuvre, en ressuscitant mon estomac délabré par le jeûne.
Il est inutile d’ajouter que la justice fit main basse sui ce misérable Wolfgang ; mais au lieu de le pendre, selon ses mérites, après six mois de procédure, il fut établi que cet être abominable entrait dans la catégorie des fous mystiques... la plus dangereuse de toutes. En conséquence, on le relégua dans un cabanon de Klingenmünster, où les visiteurs peuvent l’entendre disserter d’une voix brève et péremptoire sur les trois âmes. – Il accuse l’humanité d’ingratitude, et prétend qu’il serait juste de lui élever des statues pour sa magnifique découverte.
Paru dans le Figaro en 1859.
Posté le 13.07.2007 par Erzebeth
La jeune fille suppliciée sur une étagère.
Elle a seize ans, elle vient de mourir. Allongée sur un tatami, elle voit deux hommes arriver et, contre son corps, offrir de l'argent à ses parents.
Dans une grande voiture noire, les deux messieurs déposent son cercueil. A travers les parois, elle voit sa mère s'éloigner, sa ruelle sordide, les passants, le ciel, puis plus tard le porche de l'hôpital. Lentement le long véhicule contourne le bâtiment et entre, discrètement,
par-derrière...
Ce livre est un recueil de nouvelles, deux pour être précise mais je pense que la première est mieux que la seconde même si cette dernière est intéressante. Peut-être est-elle plus bizarre et complexe ce qui ne facilite pas forcément son appréciation. En tout cas pour un premier essai dans la littérature japonaise je dois dire que j'ai été comblée...
La jeune fille suppliciée sur une étagère par Akira Yoshimura aux éditions Actes Sud. 13.60€
Posté le 13.07.2007 par Olivier Bourdy
La Quête de la Plume-feu
La pièce plongée dans l’obscurité s’éclaira un peu quand Damian entra en poussant la monumentale porte de chêne qui constituait son unique accès. Il resta un petit moment sur le seuil, attendant que ses yeux s’habituent à la pénombre ; ce n’était pas le moment de faire des maladresses.
Le jeune prince avait été choisi par son père pour une mission de la plus haute importance, ramener au Royaume la légendaire Plume-feu, dont on racontait qu’elle apportait joie et prospérité à ses possesseurs. Après avoir perdu ses hommes dans la montagne, bravé les multiples dangers de la forêt, il parvenait enfin au terme de sa quête. Il apercevait au bout de la grande salle l’objet qu’il désirait comme d’autres le Graal, qui trônait sur un autel fait d’or massif. Il se retint de s’élancer bêtement pour le prendre ; le jeune prince était déjà sage, il chercha des yeux un hypothétique gardien du joyau. Son cœur fit soudain un bond dans sa poitrine : le monstre était là.
Posé au beau milieu de la salle, l’immense serpent semblait dormir pour le moment. L’empilement de ses innombrables anneaux bloquait en grande partie le passage vers la Plume-feu. Il était si grand que Damian se jugea heureux de l’avoir trouvé assoupi. S’estimant un peu juste face à une telle force de la nature, il décida d’essayer d’aller chercher l’objet de sa quête sans éveiller le reptile.
Il progressait à tout petits pas, comme s’il devait marcher sur des œufs d’esturgeon sans les casser. Il testait prudemment le sol du pied avant de porter son poids dessus, et s’efforçait de respirer calmement malgré les battements frénétiques qui assaillaient continuellement sa poitrine. Il se concentrait surtout sur l’endroit qu’il foulait, tout en jetant au monstre de fréquents coups d’œil. Passer celui-ci s’avéra le plus difficile ; il dégageait une puanteur atroce qui procura à Damian de violents haut-le-cœur. Il se mit dos à la paroi de la salle et progressa en pas chassés, l’espace laissé par le reptile étant tout juste suffisant pour se faufiler ainsi. Son estomac se rebellait tellement contre l’odeur, qu’il se demandait s’il n’allait pas réveiller le gardien en lui rendant dessus son dernier repas.
Une fois passé l’obstacle, il parvint sans problème jusqu’à l’autel. Après une inspection de routine pour voir si aucun piège n’allait se déclencher, il prit respectueusement l’objet dans ses mains. Il ressentit une grande fierté à le sentir au creux de sa paume : il allait bientôt apporter la prospérité à son père et à son peuple. Après avoir soigneusement rangé la Plume-feu dans sa tunique, il entama le trajet de retour de la même démarche prudente qu’à l’aller.
Plus encore qu’au premier passage, l’appréhension le saisit aux abords de l’énorme bête endormie. Il se colla de nouveau contre le mur et commença de se glisser le long des anneaux. Tout semblait bien se passer ; comme il avait pu le constater à l’aller le sol n’était pas traître, et il devait s’habituer peu à peu à l’odeur écoeurante, car elle lui posait moins de problèmes. Il jeta un regard en direction du reptile et sentit confusément que son énorme tête n’était plus tout à fait la même ; il lui fallut cependant faire encore deux petits pas latéraux pour se rendre compte de ce qui avait changé. Les yeux étaient ouverts. Et ils le fixaient, lui.
Homme et serpent se regardèrent pendant quatre ou cinq secondes, peut-être le temps nécessaire à Damian pour assimiler cette information et ses implications, et au serpent pour se rendre compte que ce n’était pas qu’un rêve. Puis le prince s’élança vers la sortie ; il n’avait dégainé aucune arme, et n’était pas prêt au combat. Sa plus grande chance de s’en sortir vivant était d’atteindre la sortie avant que le monstre ne le rattrape.
Il n’alla pas bien loin. A peine eut-il fait deux foulées qu’une forme dissimulée sous le sol devant lui se souleva et vint à sa rencontre ; La queue du serpent lui faucha les jambes et il tomba durement sur le flanc. Le temps qu’il se relève, un premier anneau s’était enroulé autour de son corps, vite rejoint par un second. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil, celui, aiguisé comme un rasoir, de sa dague dont il était parvenu à saisir la poignée et qu’il avait à moitié dégainée. Elle était sa seule chance ; son épée, longue et encombrante, ne servirait à rien dans ce genre de combat au « corps à corps ».
S’ensuivit une terrible lutte, à la fois de force et de volonté, entre l’homme et l’animal. Le serpent réussit à placer un troisième anneau autour de sa proie, usant de tout le poids de son corps pour le faire basculer. S’arquant de toutes ses forces, Damian tint bon. Il savait que s’il tombait il ne se relèverait pas ; son désir de vivre décuplait ses forces. Centimètre par centimètre, il souleva les anneaux du reptile pour dégager la lame de sa dague ; il crut que cela n’arriverait jamais, et poussa un petit cri de triomphe lorsque, dans un dernier crissement, elle put enfin sortir du fourreau.
Soudain derrière lui la porte à moitié refermée s’ouvrit en grand, et Damian vit avec horreur la haute silhouette de son père se découper dans l’ouverture. L’homme s’avança dans l’atelier de jardin, s’arrêta, interdit, et lança :
« Mais, Damien, qu’est-ce que tu fous avec ce tuyau ? »
Empêtré dans les méandres du tube en caoutchouc, tenant à la main sa dague en noisetier véritable, le garçon ne sut que répondre. Le nouvel arrivant vint à lui et débarrassa prestement son fils du nouveau système d’arrosage qu’il venait d’acquérir.
« Bon sang, Damien, c’est pas possible ! Ça fait trois plombes que je t’ai demandé d’aller chercher l’allume-feu. T’as dix ans, tu dois savoir quand t’arrêter de jouer comme un gamin ! »
Il jeta un coup d’œil à l’établi au fond de l’atelier.
« Tu l’as, l’allume-feu ? »
« Oui ! » et Damien sortit la petite boîte de sa poche, tout fier. Son père le lui prit des mains.
« Heureusement que je suis venu, parce que sinon, on l’aurait mangée au dîner, l’entrecôte ! »
« Mais… j’avais presque fini ! » avança timidement Damien.
La figure paternelle le regarda de travers.
« Tu ranges ce tuyau. Et si tu n’es pas à l’apéro dans deux minutes, ça va barder ! » puis il sortit.
Damien poussa un soupir, et entreprit d’obéir. Et… vite, cette fois-ci. Lorsqu’il eut fini de bien tout remettre en ordre, il sentit que le pistolet d’arrosage qu’il venait de lâcher lui adressait un petit sourire narquois.
« Oh, tu peux te marrer, » lança-t-il, vexé. « T’as vraiment eu de la chance, parce que j’allais gagner ! »
Et il sortit en claquant rageusement la porte.
Olivier ‘1091’ Bourdy.
Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
Emile Nelligan (1879-1941)
LES CORBEAUX
J'ai cru voir sur mon coeur un essaim de corbeaux
En pleine lande intime avec des vols funèbres,
De grands corbeaux venus de montagnes célèbres
Et qui passaient au clair de lune et de flambeaux.
Lugubrement, comme en cercle sur des tombeaux
Et flairant un régal de carcasses de zèbres,
Ils planaient au frisson glacé de mes vertèbres.
Agitant à leurs becs une chair en lambeaux.
Or, cette proie échue à ces démons des nuits
N'était autre que ma Vie en loque, aux ennuis
Vastes qui vont tournant sur elle ainsi toujours,
Déchirant à larges coups de bec, sans quartier,
Mon âme, une charogne éparse au champs des jours,
Que ces vieux corbeaux dévoreront en entier.
Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
L'ennemi
par
Jean Richepin (1849-1926) Poète et écrivain français dont la plume trempée dans le vitriol et le sang est dans la lignée d’Edgar Allan Poe et Villiers de l’Isle d’Adam. Œuvres principales : Les Morts bizarres (1877), Cauchemars (1892) et Le coin des fous (1921)
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Le nom gravé sur cette carte de visite n'éveillait en moi aucun souvenir. En revanche, les quelques lignes tracées à la suite de ce nom me rendaient tout de suite et irrésistiblement sympathique le visiteur inconnu.
Ces lignes, en effet, révélaient, à l'examen graphologique, et sans la moindre hésitation possible, une âme haute, douloureuse et désespérée. A coup sûr, l'homme qui avait écrit ces lignes ne mentait pas en affirmant qu'il venait demander un secours moral et suprême.
Refuser une pareille demande, faite par une telle âme, m'eût paru un véritable crime de lèse-humanité. Même au cas où ce visiteur eût été un fou, ce que ne dévoilait pas son écriture, j'avais le devoir impérieux de le recevoir.
Je le reçus donc, non sans un pressentiment tragique, auquel, d'ailleurs, se complaisait mon anxieuse et frissonnante curiosité.
L'examen graphologique de la carte ne m'avait pas trompé sur l'homme. A le voir, dès son entrée, je reconnus l'âme haute, douloureuse et désespérée que j'avais lue d'avance.
Ses regards en disaient même encore plus que son écriture. Ils montraient à plein une âme arrivée aux pics les plus élevés de la philosophie, descendue aux gouffres les plus profonds de la douleur, et acculée au dernier cul-de-sac du désespoir le plus affreusement désespéré.
- Monsieur, me dit brusquement l'homme, ne me prenez pas pour un fou. Je ne suis pas en proie au délire de la persécution. Quand je vous aurai conté de quoi je suis victime, vous serez forcé de reconnaître que je suis un véritable persécuté et que j'ai le plus abominable ennemi dont quelqu'un ait jamais souffert.
Malgré l'assurance qu'il donnait lui-même, si énergiquement, touchant la solidité de son état mental, malgré l'assurance que m'en donnait d'autre part son écriture ne portant aucun stigmate de démence, j'avoue que je conclus tout de suite à un cas de folie, précisément à celui dont il se défendait, c'est-à-dire au délire de la persécution.
Quelle apparence y avait-il, en effet, à ce qu'un homme comme celui-là eût pu être persécuté réellement par un ennemi sans trouver le moyen de s'en délivrer ?
Sa mise, ses bijoux, son auto de maître arrêtée devant ma porte indiquaient une situation de fortune lui permettant de faire face aux persécutions pécuniaires et prouvaient que de celles-là, du moins, il n'avait pas été victime.
Sa carrure, la fierté virile de son visage, la décision de ses gestes et de sa voix, la flamme de vaillance allumée au fond de ses yeux, en dépit de leur tristesse, ne dénotaient guère un lâche, et affichaient plutôt, au contraire, un gaillard incapable de tolérer une injure sans en tirer prompte et sûre vengeance. Il avait, enfin, ce je ne sais quoi par où se subodore l'homme heureux en amour, voué par la nature à faire souffrir plus qu'à souffrir. D'ailleurs, il n'avait point parlé d'une ennemie, mais d'un ennemi ; je ne pouvais donc songer à une femme ayant empoisonné sa vie irrémédiablement.
Conclusion : l'ennemi dont il se plaignait devait être quelque ennemi purement imaginaire, comme ceux que se forgent les infortunés en proie au délire de la persécution.
Tout ce que j'avais pensé là, très rapidement, il l'avait sans doute lu dans mes regards ; car il y répliqua de la sorte :
- Non, monsieur, détrompez-vous. L'ennemi qui m'a réduit au désespoir n'est pas un ennemi imaginaire. C'est bel et bien un homme, en chair et en os, un homme comme vous et moi.
- Mais enfin, dis-je, que vous a-t-il donc fait ?
- Ce qu'il m'a fait ? s'écria-t-il. Ah ! si vous le saviez ! C'est atroce. C'est l'enfer. C'est un enfer de tous les instants. C'était un enfer qui me suit partout, toujours !
Il avait pris sa tête dans ses deux mains et la secouait avec violence, comme pour en faire sauter au dehors tous les feux de cet enfer. En même temps, il sanglotait. Évidemment, j'avais affaire à un fou.
- Voyons, dis-je doucement, calmez-vous un peu, je vous prie, et précisez. J'ignore encore quel suprême secours moral vous êtes venu me demander, comme le marque votre carte ; mais au moins faut-il, si je dois vous le donner, ce secours, que je sache en quoi il consiste, et d'abord, par conséquent, ce que vous a fait ce terrible ennemi.
L'homme s'était ressaisi, avait cessé de sangloter. Il grinçait des dents, à présent, et mâchonnait des paroles de rage.
- Tenez, par exemple, fit-il, quand j'ai écrit des vers, il me les envoie, avec toutes leurs fautes soulignées au crayon, et fort exactement.
- Bah ! interrompis-je, il n'y a là rien de bien cruel. Et si vous n'avez que de pareils griefs contre votre ennemi...
- Quand j'aime une femme, reprit-il, et quand j'en suis aimé, il me la rend odieuse et me rend détestable à elle.
- Comment cela ?
- C'est son secret.
- Quel est-il ?
- Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il arrive à ses fins, le bourreau, que, grâce à lui, mes amours les plus pures se sont toujours achevées en eaux sales.
De nouveau il se mit à sangloter. De nouveau encore il se reprit, ensuite, à grincer des dents avec colère.
- Mais, continua-t-il, si je vous disais tout ce qu'il ose me faire, vous ne me croiriez pas ! Songez, et ceci vous montrera jusqu'où va son audace de tourmenteur, songez que je ne puis manger d'un plat qui me plaît, sans qu'il crache dedans !
Décidément, et sans l'ombre d'un doute désormais, c'était un aliéné. Il comprit que je le pensais et dit tristement :
- Je le vois, vous me prenez pour un fou, hélas ! Et dès lors, inutile de vous le demander, le suprême secours moral que je venais chercher auprès de vous !
Je répliquai, avec une impatience que je ne dissimulais plus :
- Mon Dieu ! monsieur, de deux choses l'une : ou bien vous avez la tête dérangée, et en ce cas je ne puis rien pour vous, n'étant pas aliéniste ; ou bien vous avez tout votre bon sens, et en ce cas, si votre ennemi, au lieu d'être imaginaire, est bien réel, vous êtes le dernier des lâches de supporter...
Il ne me laissa pas achever ma phrase. Un éclair de joie passa dans ses mornes regards. Il s'écria :
- Oui, n'est-ce pas ? Oui, c'est cela, le dernier des lâches ! A ma place, vous vous en déferiez, de cet ennemi ?
- Dame ! fis-je.
- Mais comment ? interrogea-t-il.
- N'importe comment, répliquai-je. Il y a le duel. Il y a les tribunaux. Cela dépend de vos goûts. A la rigueur, il y a même l'assassinat...
Il se frottait les mains, pressait les miennes, me remerciait ; allait et venait en répétant :
- Oui, oui, voilà l'unique solution. Je le tuerai. Je le tuerai.
Soudain, dans un grand cri.
- C'est dit. Je vais le tuer.
Et il sortit en coup de vent.
- C'est bien un dément, pensais-je, en me remettant au travail, et en oubliant cette demi-heure perdue.
Qui m'eût dit qu'en cette demi-heure j'avais, au contraire, vu le fond, peut-être, de la vraie sagesse ?
Le soir même, en effet, de la même écriture montrant une âme haute, douloureuse et désespérée, je recevais le mot suivant :
«J'ai tué mon ennemi. J'ai tué l'ennemi. Je vous prie de venir le voir et le reconnaitre».
J'y allai. L'homme s'était suicidé, d'une balle en plein coeur.
Posté le 13.07.2007 par Patrick Duchez
La tempête
Le bateau enivré tournoie dans la furie
Vomissant aux sabords les eaux bleues qu’il charrie.
La tempête rudoie les marins sur le pont
Et un éclair foudroie le grand mât d’artimon.
A l’assaut du mur d’eau le navire se dresse,
Comme le Don Quichotte, héros de Cervantès,
Voulant charger sans peur les hauts moulins de bois,
La vague puissante, sans effort, le renvoie.
Un homme est à la mer, entouré de requins,
Implorant son salut en tendant une main,
Disparaît aussitôt dans la gueule affamée
Et l’écume rougit, du festin consommé.
Le vent hurle à la mort dans les lambeaux de voiles
Et décroche du ciel les dernières étoiles.
Les rafales en meute attaquent le gréement
Et brise le grand mât dans un cri déchirant.
Les eaux prennent d’assaut le navire blessé
Sur la côte, les vents, tentent de le drosser.
L’équipage aux yeux fous implore le Divin
Et le saint Mathurin, le patron des marins.
Le calme enfin revient, le vent se change en brise,
La mer se fait d’huile, ses vagues agonisent.
Le trident à la main, laissant ces myrmidons,
Passe le dieu des eaux, le grand Poséidon.
Messas le 12 avril 2005
Patrick Duchez
Posté le 13.07.2007 par Erzebeth
De la mythologie à la médecine, le sang à l'honneur.
Le sang est, depuis la nuit des temps, le sujet de beaucoup de croyances, mythes, légendes et faits de tout genre. C'est un fluide qui attire l'attention rien que par la symbolique qu'il revêt, et ce, dans n'importe quelle civilisation. De plus c'est un vecteur potentiel de bien des maladies et affections transmissibles ou non, ce qui en fait l'objet, à la fois, d'admiration, d'envie et de crainte.
Ainsi, les sentiments que les hommes éprouvent à l'égard du sang sont diversifiés. Ce qui entraîne le dégoût chez l'un, peut très bien donner lieu à de l'envie et de la convoitise chez l'autre.
Comme dit auparavant, le sang joue un rôle dans bien des domaines et ce, depuis la nuit des temps.
Il est toujours intéressant de se pencher un peu plus sur des mythes et légendes ainsi que sur des faits historiques plus ou moins glorieux pour nourrir un peu plus notre curiosité sanguine qui est bien naturelle puisque ce fluide répulsif ou attractif nous fait vivre chaque jour…
I Des Scandinaves aux Celtes, un sang chargé d'histoires.
Le monde entier regorge de mythes et légendes concernant le sang, sa symbolique et son usage. Toutes les périodes historiques ont donné le jour à des légendes et des pratiques qui nous intriguent et nous fascinent encore aujourd'hui. Des civilisations précolombiennes, au Moyen-âge en passant par l'Antiquité ou encore le Néolithique, le sang est un déclencheur universel de bien des faits.
Il serait trop long pour l'heure d'établir une chronologie exhaustive des croyances et actes liés au sang de par le monde. C'est pourquoi nous allons nous intéresser essentiellement aux civilisations Nordiques partageant notre héritage Indo-Européen.
Intéressons nous donc rapidement à quelques mythes scandinaves qui ont formé les croyances de bien des peuples en matière de cosmogonie.
Il est dit dans l'Edda et dans la mythologie nordique en général, que l'origine du monde tel que nous le connaissons passe par la création de Midgard (qui signifie en gros Terre du Milieu) par Odin et ses frère. Cependant, on connaît moins souvent l'origine de la formation de Midgard.
Au départ était le néant comme dans beaucoup de cosmogonies, c'est presque un principe universel de la démiurgie, puis vint la naissance d'Ymir issue des gouttes que produisit la rencontre entre le souffle chaud de la lave en fusion et du givre. Ymir était le premier des géants du givre. C'était un être mauvais de même que tous ses descendants.
Les fils de Bor, (né de la digestion de la vache Audhumla), Odin, Vili et Vé décidèrent de se débarrasser de la cruauté d'Ymir en le tuant. Lorsqu'ils le tuèrent, il jaillit tellement de sang de ses blessures qu'ils noyèrent toute la race des géants du givre (sauf deux qui seront là pour le Ragnarok). Odin et ses frères prirent ensuite ce sang pour créer les lacs et la mer de leur monde, Midgard. Ils utilisèrent le sang qui coulait en abondance du cadavre du géant pour ceindre la Terre (composée de la chair d'Ymir) et la maintenir en place. Ainsi donc on apprends que la grande mer qui entoure le monde est à l'origine le sang d'Ymir. C'est pourquoi, les hommes considéraient qu'il était impossible de traverser la mer.
La naissance du monde selon la mythologie nordique est très organique puisque chaque élément qui forme la Terre est issu du cadavre du géant, comme le résume le poème issu de l'Edda de Snorri Sturluson :
De la chair d'Ymir
La Terre fut créée,
De son sang la mer,
De ses os les montagnes,
De ses cheveux les arbres,
Et de son crâne le ciel.
De ses cils, ils firent,
Les dieux cléments, Midgard
Pour les fils des hommes.
Mais de son cerveau
Furent crées
Tous les nuages cruels.
Ainsi donc dès la naissance du monde, la mythologie nordique donne une importance primordiale au sang, qui sera présent dans plusieurs aventures mythiques par la suite. Le sang est alors soit bénéfique ou mauvais selon sa provenance. Du Géant Ymir jaillit un torrent de sang qui sera la perte de toute sa race et la frontière tantôt rassurante tantôt effrayante du monde d'Odin. Mais le sang qui s'écoulent des plaies d'un dragon peut lui s'avérer être un don pour celui qui s'y baigne.
C'est ce que raconte le Nibelungenlied avec la lutte entre Siegfried et Fafner (ou Fafnir) le dragon. Siegfried est confié, à la mort de sa mère, au nain Alberic, personnage cupide et malsain si il en est. Siegfried est un enfant né d'un amour incestueux. Il est voué à un destin tragique qui le lie à Odin et à sa fille Brunehilde la Walkyrie. C'est poussé par la cupidité et les pulsions meurtrière du nain Alberic que Siegfried va affronter le dragon Fafner. Et c'est en répendant son sang et en s'y baignant qu'il va recevoir l'immortalité et l'invulnérabilité tout comme Achille la reçu des eaux du Styx, seule une partie de son corps sera vulnérable, là où une feuille s'est déposé durant le bain, entre les omoplates, privant ainsi le héros de protection à ce niveau là. L'histoire de Siegfried et de sa destinée est profondément tournée vers les luttes fratricides et le meurtre. Rien ne peut se dérouler sans l'épanchement de sang. Sa mort conduira même sa veuve Kriemhilde à commettre un sacrifice et a offrir son fils en repas à son nouveau mari, par folie et colère.
Les cultures scandinaves ont souvent été considérée, à leurs origines, comme barbare à juste titre lorsque l'on considère ces quelques données mythologiques et certaines traditions Vikings.
Pour exemple, sans passer par l'ingestion de sang des vaincus servi dans leurs crânes, on peut citer la tradition funéraire, proche de celle du Sâti en Inde, qui était de mise lors de la mort d'un chef de guerre viking. Afin que ce dernier puisse passer le restant de ses jours dans le Whalalla, à festoyer en permanence en compagnie d'Odin, les guerriers devaient, tandis que l'enveloppe charnelle du chef brûlait sur un bûcher, violer sa veuve et l'égorger afin d'assurer le passage de l'âme sans encombre vers le domaine d'Asgard. Seul le sang répandu de sa femme sacrifiée pouvait permettre une telle récompense au chef guerrier.
On admettra facilement que c'était assez cruel, cependant, les vikings n'étaient pas les seuls à pratiquer les sacrifices et à apporter une importance primordiale au sang versé.
Les Celtes, proches des vikings par leurs origines, considéraient le sang comme un principe vital par excellence, le dépositaire de l'âme et de l'énergie d'un être. Le sang associait, pour eux, les principes lunaires et solaires, le liquide et le feu, l'humain et l'universel.
Ces considérations formaient les bases de la religion celte : le Druidisme. Le système de gouvernement scindait le pouvoir entre le spirituel et le temporel. Le spirituel étant bien sûr administré par les Druides (qui étaient à la fois prêtres, sacrificateurs, enseignants, devins, médecins, généalogistes, musiciens, poètes, architectes…). Les sacrifices, que les druides ne pratiquaient de leurs mains pour ne pas souiller leur âme et leur corps, rythmaient la vie des celtes tout au long de l'année. Ils étaient considérés comme un pilier fondateur de la société. Le plus souvent on se servait d'animaux et de leur fluide vital pour officier mais on pouvait aussi utiliser des hommes, victimes consentantes, prisonniers de guerre, femmes et enfants selon la symbolique que revêtait le sacrifice au moment de son exécution.
Parfois le sang répandu étaient utilisés pour asperger des criminels en vue de les purifier. Il pouvait également être utilisé comme outil de divination selon la façon dont il s'épanchait du corps du sacrifié. On offrait hommes et animaux après une victoire guerrière ou avant une guerre au dieu Ogme. On sacrifiait femme, enfant ou homme pour Samain (Samonios) qui correspond à la Toussaint de nos jours, pour Fêter la rencontre de la fin de l'année et du début de la nouvelle. L'année commençant le premier novembre chez les celtes, Samain avait un effet purificateur et salvateur. Offrir le corps et le sang d'un humain le jour de la nouvelle année évitait les problèmes avec les morts et offrait des perspectives positives pour les mois à venir.
On peut se dire en pensant aux celtes, que les sacrifices druidiques n'ont plus cours de nos jours, pourtant, même si le Druidisme est à l'agonie et ne regroupe plus que quelques adorateurs cueillant du gui de temps en temps (à part quelques exceptions), Ce n'est qu'au début du 20ème siècle avec l'emprise du gouvernement que les Bretons ont pratiquement fini de rejeter les sacrifices et les coutumes liées au sang. En parcourant La légende de la mort chez les Bretons Armoricain d'Anatole Le braz, on se rend compte que les sacrifices avaient lieu il n'y a pas encore si longtemps.
Dans la région de Quimperlé, par exemple, il était de coutume de sacrifier un coq et d'arroser ensuite les fondations d'une maison neuve pour éviter que l'Ankou n'emporte la première âme qui traverserait le seuil de la construction. Cette coutume est commune à toutes les régions de Bretagne mais avec des variantes selon que l'on se retrouve dans l'Armor ou ailleurs.
De plus, les Bretons utilisaient beaucoup les intersignes, des signes annonciateurs de la mort d'un parent et l'un deux veut toujours que trois gouttes de sang froid tombant du nez annoncent la mort d'un parent proche dans les prochain jours. Il faut d'ailleurs préciser que cet intersigne est également utilisé en Ecosse.
De fait, le sang est, chez les celtes comme chez les scandinaves un élément fondamental de leur culture. Quelle soit d'aujourd'hui ou d'hier. La mythologie et la réalité se sont toujours entremêlées de diverse façon concernant des éléments théologiques, ethnologiques ou autres et le sang n'échappe pas à la règle. Nombreux sont les témoignages, légendes et faits que l'on retrouve dans La légende de la mort ou d'autres ouvrages qui ont été et sont encore narrés avec réalisme et foi.
II Le sang vecteur de mythes mais aussi d'affections.
Il est toujours intéressant de voir combien le sang fait partie de nos cultures et de nos histoires. Cependant, ce qui est plus intéressant encore et d'observer ce que le sang à de primordial dans notre vie. Il ne faut quand même pas oublier que c'est le fluide corporel qui irrigue tous les tissus et y transporte oxygène et nutriments ! Ainsi donc nous allons nous intéresser à l'hématologie pour observer les fonctions du sang et surtout ce qu'il peut générer comme désagrément si sa synthèse est déficiente.
On peut décomposer le sang en lui-même en quatre partie. La partie liquide qui est le plasma et contient les autres éléments qui forment ce fluide. Les particules en suspension dans le plasma sont les leucocytes ou globules blancs (qui se décompose en plusieurs familles et interviennent au niveau du système immunitaire), les thrombocytes ou plaquettes et surtout, ce qui nous intéresse le plus ici, les hématies ou globules rouges qui sont composés d'une partie protéique, la globine et d'une partie ferrique, l'hème. Ces deux éléments combiné forment l'hémoglobine.
L'hémoglobine n'est donc pas un synonyme générique du sang mais bien l'un des éléments qui entre dans la composition de notre fluide vital.
Il faut également savoir que c'est l'élément le plus présent dans le sang car si l'on considère un millimètre cube de sang, on trouve cinq millions de globules rouges contre cinq à dix mille leucocytes et deux à trois cent mille thrombocytes… De plus c'est l'hémoglobine qui pigmente notre sang et transporte l'oxygène.
Pour revenir à la composition de l'hémoglobine, on va s'intéresser de plus près à la partie non protéique contenu dans l'hématie. L'hème donc, qui renferme un atome de fer à l'état ferreux et de la porphyrine (une molécule organique) est une composante primordiale pour fixer l'oxygène dans le sang. Elle peut être responsable, si elle est déficiente, d'une maladie que certains appellent la maladie des vampires : la porphyrie ou plutôt les porphyries.
Les porphyries sont des maladies génétiques héréditaires rares dues à des déficiences enzymatiques qui gênent la fabrication de l'hème. En effet, pour que l'hème soit synthétisé et associée à la globine sans encombre, il faut l'action combiné de huit enzymes. Si l'une des huit enzymes est manquante, la fabrication de l'hème devient problématique. 85% des enzymes entrant dans la composition de l'hème proviennent de la moelle épinière, les 15% restant sont fabriquées au niveau du foie.
C'est grâce à cette dissociation que l'on peut différencier deux grandes familles de porphyries.
Les porphyries hépatiques, induisant donc la déficience d'une enzyme créée au niveau du foie et les porphyries érythropoïetiques qui sont relative au manque d'une enzyme produite au niveau de la moelle.
Ces deux grands groupes de porphyries se ramifient ensuite en sous groupes que nous n'évoqueront pas ici pour simplifier l'explication. Les porphyries hépatiques s'accompagnent généralement de troubles neurologiques avec des faiblesse musculaires, visuelles, de douleurs abdominales et de nausées ainsi que de troubles mentaux. (Il faut rappeler que l'hème étant essentielle au transport de l'oxygène dans le sang, si elle devient déficiente, entraîne forcément une mauvaise oxygénation du cerveau et donc des troubles mentaux…).
Les porphyries érythropoïetiques entraînent quant à elles plus souvent des troubles cutanés, une pâleur excessive, une extrême photosensibilité en partie due au manque de pigmentation de l'hémoglobine.
Toutefois, on constate généralement chez les personnes atteintes de porphyries, l'apparition de nausées, de reflux gastro-œsophagiens, de dérèglements hormonaux (forte pilosité), d'asthénie intense, de pâleur ou encore de photosensibilité très douloureuse qui peut, à plus ou moins long terme, mettre le pronostique vital du malade en danger si il reste trop longtemps au soleil. Les radiations provoquent une atrophie de la peau qui peut mener à la perte des oreilles, de phalanges, de doigts, de la main entière ou encore des pieds.
Les malades atteints de porphyries le sont dès la naissance et souffrent de crises plus ou moins aigües. C'est lors de ces crises que les malades doivent recevoir des soins hospitaliers avec administration intraveineuse de sérum glucosé pour la ré-hydratation, d'antispamodique (type spafon) pour calmer les douleurs stomacales, de morphine pour les douleurs et spasmes musculaires, d'antiémétique pour calmer les nausées…
On peut également administrer du normosang au patient. Mais ceci reste encore rare puisque le laboratoire fournissant ce produit est situé en Finlande, qu'il est légal en France depuis 1995 seulement et reste encore inconnu dans bon nombre de pays. Le normosang est un substitut à l'hème qui est administré en perfusion. Cependant, le normosang reste un produit difficile à administrer dans la mesure où il faut avoir des veines saines pour le recevoir et qu'il faut rincer la veine qui à servit à la perfusion avec du sérum physiologique puisque le produit est invasif est donc agressif envers l'organisme.
L'origine étymologique du mot "porphyrie" vient du terme grec signifiant pourpre car les personnes atteintes de cette maladie ont les urines qui sont teintées de rouge foncé lors des crises. Le premier cas à avoir été recensée par le corps médical date de 1920. Toutefois, un pavé fut jeté dans la mare lorsqu'en 1985, le professeur David Dolphin présenta une théorie selon laquelle les malades atteints de porphyrie sont à l'origine des peurs et hystéries médiévales concernant les vampires. Le professeur arguait que les malades du Moyen-âge présentant tous les stigmates du vampire (pâleurs déformations physique, pilosité très développé, dents allongées, photosensibilité, etc.) n'avaient alors d'autre solution que de boire du sang humain pour tenter de calmer les douleurs et effets pervers du mal et attiraient immanquablement l'attention de par leur aspect. Cette théorie fut à l'époque très critiquée et huée.
Pour information, la famille Stuart compte trois personnes atteintes de ce mal, La reine Anne, George III et George IV d'Angleterre. Fréderic II de Prusse était également atteint de porphyrie.
Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
LA MORTE
De Guy de Maupassant (1850-1893)
Je l'avais aimée éperdument ! Pourquoi aime-t-on ? Est-ce bizarre de ne plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une pensée, dans le coeur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom : un nom qui monte incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on dit, qu'on redit, qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.
Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une, toujours la même. Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j'avais vécu pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné dans tout ce qui venait d'elle, d'une façon si complète que je ne savais plus s'il faisait jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur la vieille terre ou ailleurs.
Et voilà qu'elle mourut. Comment ? Je ne sais pas, je ne sais plus.
Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait. Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.
Que s'est-il passé ? Je ne sais plus.
Des médecins venaient, écrivaient, s'en allaient. On apportait des remèdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais, elle me répondait. Que nous sommes-nous dit ? Je ne sais plus. J'ai tout oublié, tout, tout ! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit soupir, son petit soupir si faible, le dernier.
La garde dit :"Ah!" Je compris, je compris ! Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot : " Votre maîtresse." Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle était morte on n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.
On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus.
Je me rappelle cependant très bien le cercueil, le bruit des coups de marteau quand on la cloua dedans. Ah ! mon Dieu !
Elle fut enterrée ! enterrée ! Elle ! dans ce trou ! Quelques personnes étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus.
Je marchai longtemps à travers des rues. Puis je rentrai chez moi.
Le lendemain je partis pour un voyage.
Hier, je suis rentré à Paris.
Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d'un être après sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que le faillis ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermée, abritée, et qui devaient garder dans leurs imperceptibles
fissures mille atomes d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me sauver. Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande glace du vestibule qu'elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure.
Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui l'avait souvent reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû garder aussi son image.
J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entière, possédée autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que j'aimais cette glace - je la touchai, - elle était froide ! Oh ! le souvenir ! le souvenir ! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant, miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures ! Heureux les hommes dont le coeur, comme une glace où glissent et s'effacent les reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant lui, tout ce qui s'est contemplé, miré dans son affection, dans son amour ! Comme je souffre ! Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le cimetière.
Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre, avec ces quelques mots: "Elle aima, fut aimée, et mourut."
Elle était là, là-dessous, pourrie ! Quelle horreur ! Je sanglotais, le front sur le sol.
J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait. Alors un désir bizarre, fou, un désir d'amant désespéré s'empara de moi. Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire ?
Je fus rusé. Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J'allais, J'allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l'autre, celle où l'on vit l Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l'eau des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.
Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de l'humanité descendue jusqu'à nous, presque rien, un champ, presque rien ! La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu !
Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.
J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai tout entier, entre ces branches grasses et sombres.
Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.
Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de morts.
J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même, j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer, des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées ! Je lisais les noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit ! quelle nuit ! Je ne la retrouvais pas !
Pas de lune! Quelle nuit! J'avais peur, une peur affreuse dans ces étroits sentiers, entre deux lignes de tombes ! Des tombes ! des tombes ! des tombes. Toujours des tombes ! A droite, à gauche, devant moi, autour de moi, partout, des tombes ! Je m'assis sur une d'elles, car je ne pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient.
J'entendais battre mon coeur ! Et j'entendais autre chose aussi ! Quoi ? un bruit confus innommable ! Etait-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains, ce bruit ? Je regardais autour de moi!
Combien de temps suis-je resté là ? Je ne sais pas. J'étais paralysé par la terreur, j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir.
Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eût soulevée. D'un bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un squelette nu qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais, je voyais très bien, quoique la nuit fut profonde. Sur la croix je pus lire : "Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du Seigneur."
Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait, lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles étaient gravées; et du bout de l'os qui avait été son index, il écrivit en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout d'une allumette :
"Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand il le put et mourut misérable."
Quand il eut achevé d'écrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et je m'aperçus, en me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.
Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs, envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux, tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces hommes et ces femmes dits irréprochables.
Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde ignore ou feint d'ignorer sur la terre.
Je pensai qu'elle aussi avait dû la tracer sur sa tombe.
Et sans peur maintenant, courant au milieu des cercueils entrouverts, au milieu des cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la trouverais aussitôt.
Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire.
Et sur la croix de marbre où tout à l'heure j'avais lu : " Elle aima, fut aimée, et mourut. "
J'aperçus :
"Etant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la pluie, et mourut. "
Posté le 13.07.2007 par Erzebeth
Macchabées
La vie mystérieuse des cadavres
Mary Roach
On est toujours curieux de savoir ce qui va arriver à notre enveloppe charnelle quand on meurt. En effet, le corps humain à toujours fait l’objet de recherches et d’expérimentations diverses au cours des siècles. C'est en explorant cette enveloppe corporelle que les principales découvertes relatives à la chirurgie et à la médecine ont été faites. C’est en bravant les interdits de la dissection que des hommes comme Léonard de Vinci et Ambroise Paré ont pu (re)découvrir le fonctionnement du cœur ou la ligature des vaisseaux sanguins.
Dans cet ouvrage, Mary Roach, journaliste, s’attache à faire découvrir les études et expériences menées sur le corps humain au fil des siècles. Elle détaille tout, l'approche de la résurrection, les exercices «grandeur nature» des futurs chirurgiens esthétiques ou les études balistiques en lien avec la criminologie ou le monde automobile. Mary Roach a à cœur de ne négliger aucune piste et même le cannibalisme à «vertu thérapeutique» est abordé sans tabou. Il ne faut pas oublier les différentes méthodes d’inhumation, de conservation, d’incinération qui sont également détaillées avec beaucoup de soin. De plus, pour donner une tonalité pour le moins brute, Roach n’a pas hésité à décrire ses expériences face à des dissections ou des études de décomposition corporelle en plein air. Tout est décrit avec précision mais sans pour autant réserver l’ouvrage à des professionnels et l’auteur ne se prive pas de donner une petite touche d’humour noir pour dédramatiser les faits ou exorciser des peurs primales. Ainsi rien n’est épargné, de la chirurgie à l’incinération, tout y passe. Roach fini même par se demander ce qui sera le mieux pour son corps, un don à la médecine, un cercueil en chêne ou un tour au columbarium. La question reste en suspens et ce, même pour le lecteur.