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arcaneslyriques
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Cercle littéraire "Arcanes Lyriques" retranscription des réunions.
Catégorie :
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Date de création :
13.07.2007
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05.07.2008
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Le chef et mademoiselle Baron

Le chef et mademoiselle Baron

Posté le 01.09.2007 par Olivier Bourdy
Le Chef et Mademoiselle Baron

Le chef d’orchestre interrompit l’exécution du morceau de plusieurs coups virulents de sa baguette sur le pupitre. Chose intolérable, les musiciens n’obtempérèrent qu’après quelques secondes, ce qui le mit dans une colère noire ; et exceptionnellement, au lieu de tancer à distance la fautive, il descendit de son estrade pour la rejoindre. Il allait une fois pour toutes expliquer sa conception de la musique.
« Ah, Mademoiselle Baron… oui, c’est encore vous, Mademoiselle ! » déclama-t-il en s’arrêtant devant la jeune femme, assise au beau milieu de la seconde rangée des violons. Âgée d’une vingtaine d’années, avec des cheveux noirs coupés courts et de grands yeux noisette qui mangeaient tout son visage, Clotilde lui avait été chaudement recommandée quelques mois plus tôt par un ancien membre de l’orchestre, devenu violoniste de renom. Au nom de l’amitié qui liait les deux hommes, il l’avait prise sous son aile. Et si par bien des côtés transparaissait au fil des répétitions un vrai talent, elle le mettait souvent en rage en ne paraissant pas faire d’efforts pour corriger ses faiblesses. Il avait insisté maintes fois, mais ce coup-ci, finie la manière douce. Une petite mise au point devant ses collègues allait faire bouger les choses.
« Vous, vous, vous… Encore vous, toujours vous, oui ! » dit-il, renforçant d’un geste chacune de ses paroles. Il partait pour une de ces diatribes incendiaires dont il avait le secret contre le médiocre, le trop peu, le bâclé. Et ce soir, il se sentait très inspiré.
« Vous savez ce qu’est le pizzicato, Mademoiselle ? Non, non, ne répondez pas, » l’interrompit-il avant qu’elle aie pu ouvrir la bouche, « je sais que vous connaissez la définition du dictionnaire. Mais je crois que vous avez du mal à comprendre qu’on peut s’en servir pour produire des sons. »
« Eh oui, surprise ! » s’exclama-t-il, les bras écartés, imitant l’ébahissement le plus total. « Un violon, ça peut aussi s’utiliser sans archet ! Certes, je vous l’accorde, c’est peut-être moins pur, moins beau, moins noble ; et en plus, on peut s’y casser les ongles. » Il joignit le geste à la parole, soufflant doucement sur les siens, sa main à moitié fermée. « Mais ça fait partie du travail obscur, c’est le petit quelque chose qui rend le moment beau, angoissant ou frivole. C’est ce qui fait qu’on réussit un concert, ma chère Clotilde ! Alors oui, un ami vous voit déjà soliste, et vous vous imaginez sûrement devant des salles combles aux quatre coins du continent. Mais réveillez-vous ! Ohé, nous sommes là ! Vous êtes au milieu de quinze autres violonistes amateurs, et vous faites semblant de pincer les cordes de votre instrument. Regardez, » s’exclama-t-il en prenant le violon des mains de la jeune fille interdite, « vous entendez, là ? Et là ? Et encore là ? » À chaque phrase, il pinçait fortement une corde après l’autre. Puis il porta sur l’objet qu’il tenait un œil appréciateur. « Il a l’air de marcher aussi bien que les autres, ce dont je me mettais à douter. C’est donc de vous que vient le problème. » Il lui rendit l‘instrument, puis l’exhorta, penché vers elle et les mains crispées devant le visage hagard de son interlocutrice. « Allez-y avec vos tripes ! Donnez ce que vous avez ! Ne le gardez pas pour vous comme vous le faites trop souvent. Car sinon, je vous le dis, mademoiselle : vous n’irez pas bien loin. »
Et voilà qui devait lui remettre les idées en place ! Il avait un peu honte d'aimer effectuer ce genre de démonstration de pouvoir. En ces moments-là, il se sentait invincible, tout-puissant, le centre du monde pour celui ou celle qu'il rabrouait. Il sortit de sa bulle, et jeta un coup d'œil à sa victime pour constater l'effet de sa tirade.
Il fut surpris de ce qu'il découvrit. La jeune fille était en proie à une émotion extrêmement violente, et parvenait tout juste à garder son emprise sur elle-même, elle était au bord des larmes, et prenait énormément sur elle pour ne pas y tomber. Allons bon ! Il y était peut-être allé un peu fort, mais cette petite n’avait manifestement pas beaucoup vécu. Elle subirait bien d’autres réprimandes, et celle-ci ne pouvait que lui être salutaire. Ses défauts devenaient par trop exaspérants. Hier encore, durant la générale…
Ce dernier mot produisit en lui un déclic. Ses pensées s’interrompirent tout net. Sa colère retomba comme un soufflet, remplacée par un affreux sentiment d’incertitude. Il eut de nouveau conscience de la splendeur de la salle de concert, à l’acoustique sans commune mesure avec celle de leur modeste local de répétition ; il comprit enfin les regards effarés des membres de l’orchestre ; et malgré le silence de mort qui régnait derrière lui, il ressentit la présence du bon millier de spectateurs qui l’avait applaudi à tout rompre une demi-heure plus tôt à son entrée sur scène. Des personnes parmi lesquelles les parents et amis de la jeune demoiselle Baron.
Les lèvres du chef d'orchestre dessinèrent un rictus désolé. Cela n'était pas voulu. Doucement, il se retourna vers la jeune femme, qui s'efforçait de se tenir droite sur son siège; il l'avait jugée puérile, mais au vu de la situation dans laquelle elle se trouvait, elle lui inspirait du respect. Ses yeux étaient rouges, brillants, les tremblements dont elle était parcourue révélaient la violence des sentiments qui l'animaient, mais malgré tout, elle restait digne. Il se pencha vers elle.
« Hem...
Elle leva vers lui un regard dur. Il poursuivit à voix basse, pour donner à la conversation un semblant d'intimité.
« Je suis désolé. » À ces mots, elle eut un reniflement de mépris. « Sincèrement. Allez-vous bien ? Si vous ne vous sentez pas de poursuivre, vous pouvez vous retirer... »
Elle lâcha un rire amer. « Vous aimeriez, hein ? Je ne vous donnerai pas ce plaisir. » Elle ramassa archet et instrument, se mit en position puis le fixa fièrement. « Continuons. »
Il comprenait sans peine sa colère. Il voulait se justifier, mais l'heure n'était pas aux excuses. Il remonta sur son estrade, et demanda la reprise du mouvement au début.

La musique repartit, peut-être plus précise mais aussi plus « coincée » ; tous, des cymbales au trombone, s'évertuaient à jouer du mieux possible, n'ayant aucune envie d'être la cible de la prochaine éruption de colère. Mais le chef d'orchestre leur prêtait à peine attention.
Il accomplissait son travail de façon machinale, suivant presque davantage la symphonie que la guidant. Tout au plus remarquait-il que le tambour était brillant, comme d'habitude, et que les clarinettistes étaient à contre temps ; son esprit était tout entier tourné vers celle qu'il venait d’humilier.
Elle donnait l’impression d’avoir oublié l'incident. Droite, déliée, concentrée sur son instrument, elle avait évacué toute la pression qui l'avait habitée ; pour elle, le pire était déjà passé. Là où en de telles circonstances d'autres se seraient recroquevillés sur eux-mêmes et auraient fait semblant de faire courir leur archet, elle donnait libre cours à sa verve.
Vif, aérien, son archet paraissait voler au-dessus des cordes. On aurait dit qu'elle ne les frôlait même pas, mais le son clair, pur et juste qui émanait du violon vous élevait l'âme. Le pizzicato qui avait éveillé le courroux du chef d'orchestre passa comme dans un rêve ; elle appuyait parfaitement chaque note, qui claquait dans l'air avec une précision et une netteté admirables.
Même si elle ne cherchait pas spécialement à se mettre en valeur, jouant rigoureusement le même morceau que ses voisins, il n'entendait qu'elle. Car entre mademoiselle Baron et les autres, il y avait le talent. Eux semblaient besogneux, louchaient sur leurs partitions, s'appliquaient à reproduire fidèlement chaque note; elle faisait corps avec sa musique. On eût dit qu’elle dansait avec son violon. Il se serait bouché les oreilles, le spectacle serait resté gracieux, magnifique.

Elle exécuta la symphonie avec aisance, tour à tour douce et sensible sur les morceaux lents, puis gaie et enlevée sur ceux vifs et rapides. Il était transporté, envahi par une délicieuse ivresse. Arriva le couplet final, qu'elle conclut admirablement. Alors que penchée, les yeux mi-clos, elle écartait l’archet des cordes comme on sort du sommeil, et que la musique laissait place à un silence respectueux, il inspira et lança un « bravo ! » sonore, tendant le bras vers les violons. Ceux-ci se levèrent pendant que les applaudissements commençaient à pleuvoir, étonnés d'être pour une fois l'objet des louanges. Un second « bravo » plus précis fit se rasseoir les premier et dernier rangs, un peu déçus de ne visiblement pas recevoir les congratulations du chef ; seuls les deux voisins de Mademoiselle firent semblant de ne pas avoir compris, afin de profiter des ovations qui se muaient en triomphe. Ils obtempérèrent à la fois suivante, honteux mais contents de leur petit moment de gloire. Restée seule debout, la jeune fille, émerveillée, les yeux brillants, reçut les remerciements et acclamations d'une salle en liesse.

Olivier Bourdy



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