Le baiser
- Maria... Maria... Laissez-moi maintenant. Il faut que je fasse la paix
avec Dieu, avec ma vie... Et avec moi-même...
Maria, la vieille servante inclina lentement la tête pour signifier qu'elle
avait compris, mais ne bougea pas, se demandant si elle devait obéir.
- Maria... S'il vous plaît. Laissez-moi mourir seul... J'en ai besoin, vous
comprenez ? Seul, dans le calme, avec mes souvenirs...
Maria s'affaissa, le coeur lourd et à tout petits pas prit le chemin de la
porte. La main sur la poignée, elle se retourna une dernière fois et ouvrit
la porte. Un crissement strident accompagna sa fermeture, suivi d'un silence
de plomb.
Dans son paisible village du Jura, Paul Després, 72 ans allait mourir. Dans
son lit. Comme son père. Et comme son grand-père. Une guerre, deux accidents
de la route et une méchante grippe ne lui avaient pas barré la route vers ce
moment là. Mourir dans son lit. Presque un rêve dans sa vie.
Et maintenant le moment était venu. Il était là, étendu dans son lit bleu et
blanc, attendant patiemment le dernier instant.
Quel souvenir viendrait-il en premier ?
Le premier sur la ligne fut, curieusement, un souvenir d'école. Il se revit
en culottes courtes, avec son cartable sur le dos. Il venait de voler ses
bonbons à un gamin encore plus petit que lui et savourait son butin.
Pourquoi ce souvenir ?
- J'avais 8 ans, cria-t-il vers Dieu, c'est l'âge des conneries. Je lui ai
juste mis une claque. Pas plus, je le jure !
Dieu ne répondit pas. Peut-être d'ailleurs n'était-il pas là.
Un second souvenir se présenta.
Il avait maintenant 17 ans. Julie était la fille la plus laide du village.
Un jour Paul et ses copains, la croisant dans la rue du marché, lui jetèrent
des fruits pourris qui traînaient encore là.
- J'ai fait comme les autres, s'insurgea le mourant, on était une bande,
quoi.
Presque aussitôt un troisième souvenir affirma sa présence.
Paul avait 28 ans. Il venait de quitter sa fiancée, qu'il avait déjà
copieusement trompée, pour une belle italienne de Milan.
- Elle m'avait fait tourner la tête ! J'ai été faible, je l'avoue. Et puis
elle faisait mieux l'amour, ça compte, non ?
Soudainement, un Ange apparut dans la chambre, voletant puissamment de ses
grandes ailes de soie. Son visage était grave et sa main droite tenait une
longue épée.
Paul écarquilla les yeux pour mieux saisir la vision. Et les ouvrit encore
plus quand il vit un homme s'approcher de son lit.
Il le reconnut après quelques secondes. C'était le gamin qu'il avait giflé
pour lui prendre ses bonbons. Il était là, le visage grave lui aussi.
L'Ange parla à Paul, d'une voix de tonnerre.
- Ce gamin que tu as giflé, il est là, devant toi. Et cette simple gifle lui
a causé tant de complexes et d'amertume que sa vie en a été brisée,
déchirée, anéantie. Lui rendras-tu sa vie ?
Paul resta muet. Comment ? Une simple gifle ? Une vie brisée ? Il ne
comprenait pas.
L'Ange haussa encore la voix.
- Lui rendras-tu sa vie ?
Paul ne put répondre à la question.
L'Ange s'adressa à l'homme devant Paul.
- Reprends-lui tes bonbons.
Le gamin, mesurant 1m80 maintenant, se pencha sur Paul. Un sourire sinistre
barrait son visage.
Il plongea les mains dans le ventre de Paul et en arracha l'estomac. Qu'il
porta à ses lèvres.
Paul hurla, contemplant son ventre dévasté...
Mais c'était désormais une femme qui se tenait devant lui. Une femme très
laide.
L'Ange regardait Paul fixement.
- Cette femme à qui tu as jeté un fruit pourri n'a jamais eu de mari, ni
connu la chaleur d'un amant. Et tu t'en es moqué, alors qu'elle aurait donné
sa vie pour connaître une fois, une nuit, la douceur dans un lit.
Paul souffrit alors moins de son ventre que de l'expression infiniment
froide des yeux de cette femme.
L'Ange questionna Paul.
- Lui donneras-tu tes nuits ?
Que dire ? Que répondre ? Paul ne savait plus. Et son ventre crachait sa
douleur.
L'Ange reposa sa question d'un ton aigre.
- Lui donneras-tu tes nuits ?
Paul était perdu dans son effroi.
L'Ange murmura doucement vers la femme.
- Prends-lui sa beauté.
La femme s'avança vers Paul et d'un geste sec s'empara de la peau du visage
de Paul. Et la plaqua sur le sien.
L'Ange prit un air faussement badin.
- Comment trouves-tu son nouveau visage ? Te plaît-elle à présent ?
Paul était incendié de souffrance. Sa figure n'était plus qu'une large
plaie. Et son ventre, un océan de cris.
C'est alors que sa fiancée se montra, à la place de la femme.
L'ange pointa son index.
- Tu la reconnais, non ? Ta jolie fiancée... Elle pleure encore ton
départ...
Paul était muré dans son supplice.
L'Ange s'emporta.
- Lui donneras-tu enfin ton amour ?
Paul n'entendait plus.
L'Ange demanda encore.
- Lui donneras-tu enfin ton amour ?
Paul ne parlait plus.
L'Ange chuchota à l'oreille de sa fiancée.
- Pose-le sur ton âme.
Sa fiancée marcha jusqu'au lit et traversant de ses doigts raidis par le
chagrin la poitrine de Paul, elle lui extirpa son coeur qu'elle blottit
contre le sien...
Il n'y avait plus d'Ange, ni personne. Plus rien. Un grand noir s'était
fait. Paul sombra....
La chambre apparut de nouveau, vaste et silencieuse.
Une femme, d'une extraordinaire beauté, se tenait sans bouger dans la pièce.
Elle portait une robe faite d'un voile d'un rouge flamboyant mais légèrement
transparent et parcouru de fils d'or.
Sous ce voile, Paul pouvait deviner un corps d'une sublime perfection, un
corps taillé entièrement pour le désir et l'amour.
Paul était nu sur le lit. Il venait de s'en rendre compte.
Ses blessures s'étaient évanouies et sa peau était lisse. En passant la main
dessus, Paul s'aperçut qu'elle était comme lorsqu'il avait 20 ans, ou
quelque chose comme ça.
La femme souriait et ses yeux troublaient Paul au-delà des mots.
La femme prit la parole. Sa voix était plus belle et plus douce que toutes
les voix humaines.
- Tu as fait la paix avec toi maintenant. Tes derniers regrets, tes derniers
remords ne te tourmenteront plus. C'est fini. Il n'y a plus que toi et que
Moi.
La femme monta lentement sur le lit de Paul et s'allongea près de lui.
Elle approcha son visage juste en face du sien.
- Nous pouvons nous aimer à présent...
Elle l'embrassa. Longuement.
Et dit dans un souffle :
- Je suis ta Mort.
Frédéric Gerchambeau
J'ai beaucoup aimé la précision de ton style, l'originalité du thème, et la chute finale fait froid dans le dos ...Brrrrrrr !
Quant à l'image, elle est superbe.