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Cercle littéraire "Arcanes Lyriques" retranscription des réunions.
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ERRANCES

ERRANCES

Posté le 29.09.2007 par Odéliane
ERRANCES


Charlie m’a dit ce matin « fais-le » je ne savais pas trop quoi faire, l’écouter une fois de plus ? Me détourner de lui ? Cela faisait plusieurs années que cela durait, qu’il ne me laissait plus tranquille. Lui disait que c’était pour mon bien, qu’une mission est une mission, qu’il faut aller jusqu’au bout et laisser ses sentiments de côté. C’est facile à dire mais acide à faire, enfin parfois, lorsque j’ai la mauvaise intuition qu’il faut que je me rende sur le bon chemin. Cela n’arrive pas souvent, je m’épanouis pleinement dans ce que je fais. Ma lucidité sur certaines choses ne revient que rarement. Je sais que je ne pourrais jamais revenir en arrière et c’est pas plus mal.

La première fois ça fait tout drôle, on s’y prend mal, on a peur, on est tout tremblotant, mais très vite on y prend goût. On discerne le bon moment pour le faire, comme dans tout métier on acquiert de l’expérience, plus ça va et plus cela devient facile. Cela me démange même la nuit, parfois ça me manque, je ne connais pas de plaisir plus intense, plus exquis que de détruire de ses propres mains ces stupides êtres humains que je rencontre sur ma route. Charlie est cette voix qui me trotte dans la tête, qui me dit « fais-le », qui me donne un peu plus de courage. Au début je croyais que c’était ma conscience mais une conscience qui vous pousse aux crimes ça ne doit pas exister. Charlie est là quand il faut, c’est lui qui m’indique les cibles à atteindre, les pièges à éviter, je n’aurais jamais pu réussir sans lui, cruel et sadique comme je suis j’aurais fini par me faire prendre.

Charlie m’appelle « le boucher », j’avoue que ça me plaît bien, j’aimerai bien qu’un jour les médias me surnomment comme ça. Tout de suite « le boucher » ça impose, ça en « jette » comme ils disent, bref ça fait frissonner dans les chaumières.

Ma première victime fut Jenny, une petite gosse âgée de six à sept ans, j’en sais trop rien. Pourquoi elle ? Je sais pas mais Charlie m’a dit qu’il faut toujours commencer par les gosses c’est plus facile car ils sont plus bêtes, ils ne se méfient de personne.
Jenny a croisé ma route, la pauvre petite elle a pas été déçue ! Elle l’a eu sa raclée, ah ça oui ! Je rentrai chez moi en faisant un petit détour par le bosquet du coin, Charlie m’a toujours dit qu’on trouve du beau gibier humain par-là, je l’ai donc écouté. Jenny jouait au ballon avec un autre gamin de son âge, j’ai patienté, regardé. Jenny me plaisait, un vrai petit ange, j’allai directement foncer sur elle quand Charlie m’a arrêté avant. D’après lui, on doit pas pratiquer comme ça, il faut faire tout un travail de repérage avant et surtout il faut pas de témoin. On sait jamais le petit môme pourrait aller moucharder rapidement. D’accord je patiente donc mais ça traîne, j’en peux plus. La sueur dégouline de mon front, des pulsions étranges prennent vie, c’est super excitant.

D’un coup, le ballon roule loin d’eux, le garçon l’a envoyé trop fort, la petite fille court derrière pour le rattraper, moi aussi je crois bien que c’est mon tour, je vais bien m’occuper d’elle ; me camouflant derrière les arbres je me rapproche de la fille, le ballon a glissé tout droit dans un trou, elle n’arrive pas à le récupérer. Je vais pour le ramasser mais aussitôt je me dis que c’est pas le moment de traîner, le garçon va rappliquer et ce sera trop tard. Je sors des gants de ma poche et bondis sur la petite, elle n’a même pas le temps de crier que déjà je lui bourre la bouche avec un gant. Elle gigote dans tous les sens, se débat et là je lui tords le cou. Crac ça a fait, comme si l’os s’était fendu avec.
Tout content de moi je m’enfuis aussitôt laissant le cadavre étalé par-terre, le ballon à côté. J’entends au loin le garçon qui l’appelle « Jenny, Jenny… » c’est comme ça que j’ai su son nom, Jenny la petite fille dans sa robe toute rose, elle était si mignonne.

Je rentre enfin chez moi mais très vite le goût de la victoire se fait décevant. C’est tellement simple de tuer, c’est vraiment à la portée de tout le monde. Le plaisir est de courte durée, trop courte. Charlie arrive alors et me console, d’après lui, je n’ai pas pratiqué correctement, j’ai tué trop vite, j’ai donc pas eu le temps de jouir. Il faut faire souffrir avant et tuer progressivement, le meilleur, la cerise sur le gâteau c’est quand même de voir la terreur dans les yeux de la victime. Il faut qu’elle ait peur et encore mieux il faut qu’elle supplie de la relâcher. Il ne faut pas inverser les rôles, elles sont les victimes et nous les maîtres. Un maître se respecte, s’honore, il tient leurs vies dans ses mains, c’est lui qui décide de ceux qui doivent vivre et de ceux qui doivent mourir.
Dieu à lui seul ne peut pas gouverner le monde, imposer ses règles. Il a donc besoin de suppléants pour terminer le travail. Les êtres humains sont si insuffisants, si rebutants, si décevants qu’il faut bien leur montrer de temps en temps qui est le maître, qui décide de tout. Il faut supprimer les indésirables de l’humanité, les erreurs de l’existence, faire payer à chacun son droit d’exister.
Jenny n’était pas l’ennemi numéro un de la planète, cela va de soit, mais il faut bien s’entraîner un peu avant. Prendre des faibles puis des plus forts et ainsi de suite jusqu’à trouver un adversaire à sa taille. Se faire la main avant de liquider « les bêtes humaines », les lépreux, les impurs, toutes ces femmes qui vendent leurs corps, tous ces drogués qui arpentent les rues le soir, à la recherche de leur dose quotidienne. Tous ceux-là sont sales et ne servent à rien, le Seigneur me l’a bien fait comprendre.


J’ai donc commencé par des gamins, des gentils comme des morveux, ça m’a calmé un temps puis il a bien fallut que je m’intéresse à des choses plus croustillantes. Des jeunes filles esseulées, des couches-tard après des soirées bien arrosées.
Je me souviens de tout. Des fois je me déplace sur des centaines de kilomètres, histoire de brouiller les pistes, de faire croire qu’on est plusieurs à tuer mais en fait c’est moi qui fait tout, je veux être le plus grand, le plus diabolique, mon message ainsi passera-t-il plus facilement. Cela me permet aussi de voyager, de posséder et de massacrer toutes sortes de victimes. L’éventail est plus large, cela fait beaucoup plus de jouets pour m’amuser. J’erre la nuit, toute ma vie je n’ai fait qu’errer, arpenter des sentiers inconnus.

Les meurtres qui me plaisent le plus sont les plus imprévus, comme qui dirait les accidents de parcours. On croit qu’on va passer une soirée tranquille et comme par coïncidence un imbécile vient vous accoster dans la rue pour vous demander l’heure, l’imbécile… Se jeter dans la gueule du loup, quoi.
Des fois je conserve des éléments de ces assassinats : des cheveux, des ongles, du sang, des cartes d’identités… c’est marrant et je conserve le tout dans mon grenier. Chaque objet est classé, répertorié. D’abord dans mon carnet noir je note tout, les lieux du crime, la date, l’identité de la victime quand c’est possible. Je suis super maniaque et comme on ne se refait pas avec le temps…

Tuer et lire des bouquins ésotériques c’est ce que je préfère faire le plus au monde. Cela passe bien le temps et cela amplifie le désir, la soif sexuelle. Mes maîtresses disent que je suis le plus doux des hommes, à quoi sert de les contredire ?! Je n’ai jamais tué une ancienne amante, non je suis quelqu’un de respectueux moi, on ne mélange pas travail et sentiment. Tuer c’est un passe-temps c’est tout et ce n’est en aucun cas pour régler des comptes.
D’ailleurs je n’ai de compte à rendre à personne, je suis bien aimé, j’ai quelques amis, enfin c’est plus pour avoir une couverture sociale.
Tout de suite dans les sociétés où nous vivons ça fait louche de ne pas avoir de fréquentations, d’être isolé. Je n’aime pas les hommes et je fais tout comme si c’était le contraire. C’est marrant de jouer sur les deux tableaux. C’est Charlie qui a pris le temps de bien tout m’expliquer, il m’a toujours dit que si je refusais de m’intégrer, ils allaient finir par me désintégrer en m’envoyant dans un hôpital psychiatrique. Pas beaux les hôpitaux psychiatriques, pas envie d’y aller. Je veux pas en entendre parler. Les murs sont tout blanc et je déteste le blanc, ça fait fade, enfin c’est mon avis.

Non moi j’ai des amis et ils me font bien rire, si un jour ils analysaient toutes les conneries qu’ils sortent à la minute ça leur ferait tout drôle. « Il faut s’aimer les uns les autres, faire l’amour pas la guerre… » c’est pathétique d’entendre ça et plus ils le disent et plus je tue, ça soulage. Bien sûr je ne m’en prends pas à eux directement car s’ils mouraient il faudrait que je rencontre d’autres personnes, que je me fasse d’autres amis… Je déteste les gens et je ne tiens pas à en rencontrer d’autres. Eux me suffisent, ce sont de vraies calamités.

Je tue surtout la nuit, pour être plus discret, je trouve ça palpitant en plus. Seulement éclairé de la lune dans les ruelles désertes. C’est romantique je trouve. C’est fou toutes les rencontres qu’on peut faire la nuit, pas les mêmes que le jour, ça ouvre des perspectives intéressantes.
Je me suis toujours senti un peu vampire et j’ai essayé d’en avoir l’aspect. Je suis souvent habillé de longs manteaux noirs, des chemisiers blancs. C’est amusant de se travestir, de paraître plus féminin qu’on ne l’est. Cela attire la compagnie des gens aussi et surtout des jeunes filles. Elles aiment me parler, me confier leurs secrets, moi je les aide bien évidemment. Je tue des hommes aussi, je suis quelqu’un de juste moi, il n’y a pas de raison que je m’en prenne à un sexe plus qu’à un autre. Je tue de différente manière aussi : avec une petite cordelette toute noire, une dague, ça c’est mon plus bel instrument de torture, poignard aussi. Cela dépend des jours, de mon humeur, si j’ai envie de voir du sang ou pas, si la personne se laisse faire ou me donne beaucoup de difficulté. Plus elle se rebelle et plus je lui en fait voir, je n’aime pas qu’on contredise mon autorité.

Je suis bouquiniste, pas depuis longtemps, il m’a fallu du temps pour me faire une place dans ce milieu. C’est très plaisant et l’avantage est que je peux étudier toute la journée. Surtout des ouvrages mythologiques, j’aime à incarner différentes divinités, tuer en leur nom. Le satanisme aussi est quelque chose qui m’a toujours attiré. Tuer au nom du mal, attendre l’apocalypse. Un jour avec le sang d’une de mes victimes j’ai même dessiné un pentagramme inversé, cela rendait bien, je voulais laisser ma carte de visite. Je voulais que tous ces imbéciles de flics comprennent qui je suis.

Voilà bientôt dix ans que j’exerce et qu’ils ne se sont même pas encore rendu compte qu’il s’agissait là du même homme. A t-on idée d’être aussi bête ? Il fallait bien que je les mette un peu sur la piste. Depuis quelques temps donc je laisse des petites signatures, des symboles, des hiéroglyphes, des énigmes même. Il faut bien les divertir aussi !
Les journalistes sont idiots aussi, soit disant j’aurais été maltraité dans mon enfance, j’étais le souffre-douleur de mon école, timide, renfermé sur lui-même. Je ne sais vraiment pas où ils ont été pêcher des informations pareilles. Ils ne savent rien de moi et prétendent le contraire, ils veulent vendre à tout prix leurs foutus papiers alors ils font croire qu’ils ont des informations à diffuser. Les psychologues aussi m’amusent, c’est mes préférés ! Alors selon eux je serai impuissant, ma mère m’aurait castré par des paroles assassines… enfin le jargon habituel quoi, les discours tant répétés d’un pauvre obsédé sexuel appelé Freud. S’ils pensent que je suis impuissant ils n’ont qu’à venir m’essayer et ils verront bien, ces rigolos !

Enfin, j’achète tout de même tous les articles qui sortent sur moi, c’est mon petit trophée personnel. Je garde toutes les coupures de journaux et le tout est soigneusement rangé dans un classeur, sous pochettes plastifiées, je rajoute quelques notes aussi parfois. Ils oublient beaucoup de détails dans leurs papiers, je suis donc dans l’obligation de les rajouter. C’est vrai qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
En relisant tout ça, je me rends compte parfois qu’ils aiment bien en rajouter des tonnes, soit disant j’aurais parfois violé. Ah ça non, je ne veux pas me salir ! A croire que mes meurtres ne sont pas si cruels que ça et qu’ils en redemandent ou qu’ils me donnent des conseils pour les prochains. Ah ça les meurtres ils aiment ça, ça fait un peu Halloween tous les jours, ça fait frissonner, mais surtout de plaisir. Encore un interdit qu’une majorité aimerait beaucoup transgresser. Ils disent « quelle horreur ! » Mais au fond d’eux « quel plaisir ! » Cela a le chic au moins de les divertir un peu.

Charlie a parfois peur que je me fasse prendre, il ne m’incite plus autant qu’avant. Il dit qu’un bon tueur doit savoir s’arrêter au bon moment, comme pour les chanteurs, au sommet de sa gloire. Cela permet de rester dans les mémoires plus longtemps. Peut-être bien mais si j’arrête de tuer qu’est-ce que je vais faire ? La vie me paraîtra tellement plus morose. Quand on commence c’est bien ça le problème on ne peut plus s’arrêter !


J’ai parfois l’impression d’être le mal personnifié, je suis voué aux délices des souffrances sans artifice. J’aime le mal pour le mal et ce cher Cioran ne disait-il pas que « la souffrance est la seule véritable sensation que nous ayons d’existé. » Quel homme remarquable c’était, toujours cette verve pointue, ces mots aiguisés comme des rasoirs, sa logique affûtée aux noirceurs les plus profondes. Cette noirceur qui me donne soif, qui me remplie de bonheur et comble les fosses communes de ma vie. Les cruautés me réjouissent, ce sont des jeux qui m’amusent, me désaltèrent. Lorsque je vois mon reflet dans l’œil de ma victime au moment où elle va émettre son dernier souffle, c’est divin, prodigieux. Je me sentirais presque pousser des ailes. C’est le nirvana assuré.

Quand le sublime est insipide là résonne toute ma fierté de jeune intrépide. Je suis vif comme l’aigle, vorace comme le loup, rien ne pourrait m’arrêter dans ces moments-là. On se sent fort, près à déplacer des montagnes.
Je tue pour vivre, pour me sentir vivre, pour savoir que mon existence est remarquée. Et de dérives en vertiges, je virevolte au-dessus de leurs têtes, naïfs tout autant qu’ils sont, fleurs dont j’ai coupé les tiges. Il n’y a plus de raison, plus de morale, pas le temps de s’en accommoder, je suis une erreur fatale, née pour mieux les achever. Je n’ai pas de regret, pas besoin de confession, j’assume ce que je fais. La honte n’est pas un de mes principes. Tant que Charlie sera là, je ne serai jamais seul, il guide mes pas et je le remercie pour tout ce qu’il m’a appris. Ma bonne étoile veille sur moi et je n’aurai pas peur quand ils finiront par me traquer. Je les attends, comme tout assassin qui se respecte je mérite mon jugement, pas pour expier mes fautes mais pour qu’on reconnaisse l’étendue de mon ouvrage. Qu’on sache ce qu’un homme à lui seul peut faire, qu’on sache sa colère envers la médiocrité d’un monde sans couleur. Le pire est à venir, le cauchemar ne s’arrêtera plus là…
Et puis…



- Bon Harry, tu viens ou tu rêvasses ?
- Non, je viens.

Ils avancèrent le long des couloirs sans fin, chaque pièce qu’ils traversaient était constituée d’une porte fermée à clé. Les murs étaient blancs et des cris retentissaient dans l’intégralité des bâtiments. La traversée fut longue avant qu’Harry franchisse la dernière porte, celle qui menait dehors, celle où la lumière au bout perçait. Dans un premier temps il fut aveuglé par celle-ci, cela lui faisait tout drôle de revoir la lumière du jour. Il marcha d’un pas lent, par crainte ou par fatigue, on ne pouvait pas savoir. Son manteau sous la main, il venait de franchir la porte de sortie.


- Bob, tu crois que c’est une bonne chose de remettre ce dingue dehors ?
- C’est le patron qui décide, nous n’y pouvons rien.
- D’accord mais quand même, tu crois que c’est vraiment prudent ? Cela fait quand même dix ans qu’il n’est pas retourné dehors…
- Raison de plus, il faut laisser sa chance à tout le monde, c’était pas humain de le laisser là, en plus pour pas grand chose…
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Eh bien il y a dix ans on nous l’a amené car il avait tout détruit dans son appartement, tout. Même les meubles étaient passés par la fenêtre. Les voisins pris de panique ont appelé les flics, puis ils ont décidé qu’il fallait nous l’emmener.
- Et depuis ? Il a refait des choses bizarres ?
- Non absolument rien, il reste dans son coin, il est très calme. Des fois il se pose sur une chaise et il ne bouge plus pendant des heures. C’est impressionnant à voir. Je crois qu’il a fini par s’inventer une autre vie, un autre monde. C’est son monde à lui et c’est peut-être ça qui le fait tenir. Parfois il a même dessiné de drôles de symboles sur les murs, des hiéroglyphes, des croix inversées, enfin toutes sortes de choses ésotériques.
- C’est incroyable que pour une chose si anodine, on a pu le laisser là dix ans ! Il a pas l’air agressif en plus.
- Faut dire qu’il n’a plus de famille et personne n’est venu le réclamer. Même lui il n’a jamais demandé à sortir, son dossier à donc fini par passer aux oubliettes. Et c’est en refaisant du rangement que le patron est tombé sur son dossier et s’est dit qu’on pouvait pas le laisser là éternellement. Non je me suis toujours occupé de lui personnellement et je peux te dire qu’il est incapable de faire du mal à une mouche !
- Pauvre Harry, et comment il a pris la nouvelle ? Je veux dire cela a dû lui faire un choc de savoir qu’il allait enfin sortir. Moi à sa place j’aurai eu du mal à m’en remettre.
- Il a réagit de manière très calme là encore, il n’a pas posé de question, comme si ça ne lui faisait rien. Je crois qu’il n’attend plus rien de la vie. Il a trop passé de temps ici.
- Il aura un soutien psychologique, quelque chose ?
- Faut pas rêver, quand tu sors d’ici, tu te débrouilles, on veut plus entendre parler de toi. C’est comme ça…


Harry traversa la rue avec aucune expression sur le visage. Il marcha longtemps et ses pas semblaient le mener nulle part. Pourtant au fond de lui, il savait très bien où aller. Comme si l’histoire était écrite, comme s’il ne pouvait pas en être autrement. L’effet des tranquillisants qu’on lui administrait sans aucune raison commençait à s’estomper. Il se sentait à nouveau fort, décidé, le plus dur venait de passer.
Il se retourna vérifiant que la vue de l’hôpital psychiatrique avait bel et bien disparue. Pas beaux les hôpitaux, plus jamais y aller.
Il secoua son long manteau noir et le mit sur ses épaules. Le vent était bien frais en cette période de l’année.
Tout d’un coup il s’arrêta comme s’il venait de reconnaître un lieu.
Il était exactement comme il l’avait imaginé. Rien n’avait changé, tout s’accomplirait enfin comme il l’espérait. Il resta là un moment, penché devant un petit trou de terre que la pluie avait dû engendrer dans la nuit. Il regarda le trou et déjà un rictus effrayant apparu au coin de sa bouche. Le grand jour venait d’arriver il le savait, il en tremblait de bonheur et de délivrance. Il attendit plusieurs minutes comme ça sans bouger. Tout allait se jouer ici, d’une minute à l’autre. Cela ne pouvait pas être autrement. Les rêves finissent toujours par se réaliser.

Des gamins jouaient au loin, faisaient du bruit. De là où il était personne ne pouvait le voir. Il était caché, impassible derrière cet arbre du petit bosquet. Il sortit ses gants de sa poche avec un petit rire de circonstance. Charlie viendrait et l’aiderait, il le savait. Charlie ne l’a jamais abandonné dans une pareille occasion.
Un ballon arriva, roula à rapides cadences et se posa comme par magie directement dans le trou, à deux pas de lui. Il venait juste de se reculer à temps pour libérer le trou et accueillir celle qui devait venir, son invité. Le ballon s’immobilisa de lui-même et il vit la petite fille à la robe rose arriver vers lui. Ce moment était terriblement exaltant, c’était le nirvana assuré.

Quand Jenny se pencha pour rattraper le ballon, on entendit un crac, comme si l’os s’était fendu avec…


Odéliane.




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