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arcaneslyriques
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Cercle littéraire "Arcanes Lyriques" retranscription des réunions.
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Blog Livre
Date de création :
13.07.2007
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Résurgences

Résurgences

Posté le 30.11.2007 par Arianne de Blenniac
Résurgences

Gabrielle est en vacances. Vraiment en vacances : elle a laissé son mari et son fils en ville et, toute seule, est venue rendre visite à ses parents. Elle devrait se sentir heureuse et libre. Pourtant, non. Elle est mal à l’aise, ici, dans cette maison où elle a passé son enfance. Cette maison trop chargée de souvenirs. Cette maison où elle n’aurait jamais dû revenir.
Et puis, il y a ses parents. Plus jamais ils ne seront naturels avec elle. Ils l’aiment sans doute encore, mais elle a trop honte pour s’en rendre compte. De toute façon, elle refuse une affection qu’elle ne mérite plus depuis onze ans, depuis l’anniversaire de ses quatorze ans.

Après le repas avec les parents et quelques voisins – un de ces repas sinistres où la mine faussement réjouie des convives cache mal rancœur, amertume et incompréhension – Gabrielle sort faire un tour.
Elle traverse le bourg. D’abord, il y a l’église. Ensuite, le lavoir et la fontaine. Puis, la station service des années cinquante et ses deux pompes à essence. Après, quelques maisons disséminées bordent encore la route et, enfin, c’est le cimetière. Le bout du village, le bout de la vie.
Gabrielle presse le pas quand elle arrive à son niveau. Elle devrait y entrer, pousser la grille de fonte gémissante et aller jusqu’à la tombe. Oui, elle devrait. Mais elle passe, la tête baissée, les épaules voûtées, le souffle court. Accablée. Elle sent une brûlure dans tout son corps, comme si les croix érigées qui dépassent du mur d’enceinte étaient autant de regards accusateurs et dévorants fixés sur elle.
Gabrielle se met à courir pour échapper à cet endroit, pour disparaître dans le bois tout proche, y être engloutie, sous les frondaisons, par la terre odorante. Elle désire devenir arbre, racine, feuille, humus, pourriture régénératrice. Si seulement elle pouvait se dissoudre dans cette matière sylvestre et participer à son perpétuel renouvellement ! Elle rêve de sentir la stase saisir son corps marcescent ; elle rêve de sentir une sève pure couler dans son corps transformé, apaisé.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme met fin à sa course effrénée. Elle s’assoit sur une souche, protégée par l’imposante ramure d’un vieux hêtre. Elle se détend et ferme les yeux.
Un léger crissement se fait entendre. Des pas dans les feuilles. Un chevreuil, peut-être ? Gabrielle attend, aux aguets. Non, ce n’est pas un chevreuil, mais une silhouette humaine. Une femme qui vient par le même chemin que Gabrielle. Elle sourit en continuant à s’approcher. Ça y est, elle est là. Elle dit bonjour. Sa voie est douce et lointaine. Ethérée. Gabrielle se contente de hocher la tête en réponse : elle est assez mécontente de n’avoir pu rester seule. Elle regarde l’intruse : cette nouvelle venue a l’air dingue. Elle voit ses cheveux très longs, tellement sales et emmêlés qu’ils forment une sorte de gros paquet pendouillant dans son dos. Concernant sa vêture, la bizarrerie est aussi au rendez-vous : elle est endimanchée dans une robe à fleurs défraîchie, totalement démodée et nettement trop petite. Pour couronner le tout, elle a l’air de vouloir faire connaissance. « Je peux m’asseoir à côté de toi ? » demande la jeune femme. « Si vous voulez. Mais je ne vais pas rester longtemps. Je dois rentrer », répond froidement Gabrielle, agacée par cette familiarité inopinée. Décidément, cette rencontre l’ennuie. Le repas avec ses parents a déjà été assez éprouvant, s’il faut encore qu’elle écoute les incongruités d’une inconnue…
- Tu veux pas me tutoyer ? Ça me ferait plaisir, reprend la fille.
- Eh bien, je vais essayer mais on ne se connaît pas, alors…
- Tant pis, si tu veux pas, c’est pas grave. T’habites dans le coin ?
- Oh non, plus maintenant ! Je suis juste en visite chez mes parents.
Le silence se fait. A présent, la fille semble embarrassée. Gabrielle observe attentivement cette figure sans âge qui lui rappelle vaguement quelqu’un. Mue par la curiosité, elle ne peut s’empêcher de reprendre une conversation qu’elle maudissait quelques secondes auparavant.
- Et toi, tu es d’ici ? Je crois t’avoir déjà croisée.
- C’est possible, oui. Je suis née ici et j’y suis également…
- Et tu y es également quoi ?
- Oh, rien, j’ai oublié ce que je voulais dire. En fait, je cherche ma sœur.
- Ah oui ? moi aussi… euh… Moi aussi, avant, j’avais une sœur. Enfin, je ne voudrais pas te sembler indiscrète, mais tu habites toute seule ici ?
- On peut dire ça.
- Et tu fais quoi ? Je veux dire tu travailles ? C’est tellement rare de voir une jeune femme vivre à la campagne de nos jours.
- Non, je fais rien. Je te l’ai dit : pour l’instant, je cherche ma sœur.
- Tu es en vacances comme moi, alors.
- Oui, sauf que pour moi, les vacances durent toujours.
- Tu en as de la chance. Et elle fait quoi ta sœur ?
- Sais pas, je l’ai pas vu depuis onze ans.
Ce dialogue met Gabrielle mal à l’aise. Une foule de sentiments et de sensations étranges l’assaillent, brouillant ses pensées. Elle est sur le point de comprendre quelque chose, elle en est sûre. Quelque chose d’incroyable, d’inconcevable. Mais avant de pouvoir le formuler, elle doit encore poser une question à son interlocutrice.
- Quel âge as-tu ?
- Hein ?
- Je te demande juste ton âge. Moi j’ai vingt-cinq ans.
- Moi aussi, je crois. Désolée d’hésiter ! Ça va te paraître idiot, mais, dans ma tête, tout s’est arrêté au jour de mes quatorze ans.
A ces mots, Gabrielle blêmit, se lève brutalement et s’appuie contre le tronc du hêtre. Des larmes coulent sur ses joues. Elle tourne pudiquement la tête pour les cacher.
- Ecoute, je vais rentrer chez moi, je me sens un peu fatiguée. Si ça te dit, passe me voir ce soir vers vingt heures. C’est la maison accolée à l’église, l’ancien presbytère. Je te présenterai mes parents. Je suis sûre que tu les apprécieras.
- Pas de problème. Je suis ravie. A ce soir !
Gabrielle s’éloigne tandis que la jeune femme lui fait un signe de la main.
Elle n’arrive pas à réfléchir. Elle ne cesse de pleurer, pourtant elle n’est pas triste. Au contraire, elle ressent une immense excitation, une joie intense. C’est impossible, inimaginable et néanmoins elle l’a retrouvée ! Sa soeur est de retour ! Elle savait bien qu’elle finirait par revenir, qu’elle ne pouvait pas être morte comme ça, qu’elle était simplement partie quelques temps. On ne meurt pas d’une dispute d’adolescente un peu trop violente et d’une tempe qui heurte l’angle d’une armoire à cause d’une claque. Même si la claque est vraiment forte et qu’elle ressemble à un méchant coup de poing.

*

La maison familiale.
Sa mère sur le seuil qui la regarde arriver, effarée.
Gabrielle se jette dans les bras tendus et murmure, entre deux sanglots : « Elle va venir ce soir… Tu vois, je ne l’ai pas tuée. Elle me cherchait et m’a trouvée dans le bois. Elle va venir, elle a promis. Cette tombe, ça n’est qu’un mensonge. »

*

Gabrielle est dans son lit de jeune fille, chez ses parents. Il fait grand jour et la vive lumière d’été vient de la réveiller. Elle ne sait plus exactement comment elle a échoué entre ses draps blancs. Elle s’était pourtant juré de ne rester qu’une journée et de repartir par le train de vingt-deux heures.

Elle a dû s’évanouir. Oui, c’est ça. Sa sœur ! Sa soeur n’est pas venue. Gabrielle se souvient maintenant.
Hier soir, malgré les supplications de ses parents, Gabrielle a fait comme si sa sœur était vivante, comme si elle allait venir. Elle l’a attendue toute la soirée, disposant sur la table le quatrième verre que ses parents s’obstinaient à laisser au fond du buffet. Cependant, peu à peu, Gabrielle a pris peur. Vers les onze heures du soir, elle a commencé à avoir de la fièvre et des nausées. Une sueur glacée trempait son dos. Pourquoi donc ne venait-elle pas ? Peut-être n’avait-elle pas retrouvé la maison, depuis le temps… N’y tenant plus, Gabrielle avait fini par aller la chercher. Dans le seul endroit où elle pouvait être : le cimetière.

Elle était assise sur la tombe, avec ses cheveux trop longs, sa robe trop petite, sa peau trop pâle. Pauvre petit être poussiéreux. Gabrielle a couru la rejoindre. Mais, plus elle s’approchait, plus la silhouette de sa sœur s’opacifiait. Elle a voulu la serrer dans ses bras et s’est seulement débattue dans une intense nappe de brouillard. Un brouillard froid et nauséabond qui lui a susurré au creux de l’oreille : « Eh oui, petite peste, vilaine sœur jumelle qui me ressemblait si peu, ta jalousie m’a bien tuée le jours de nos quatorze ans. Tout ça parce que je sortais faire la fête avec des amis alors que toi tu restais seule à la maison. Mais ne t’inquiète pas, je n’ai pas beaucoup souffert : le choc m’ayant fait perdre conscience, j’ai glissé tout doucement dans la mort. Maintenant, mon âme flotte dans un vaste oubli. Ce que tu as cru voir de moi n’existe pas! Mon corps n’a jamais été celui d’une jeune femme et, désormais il ne reste quasiment rien de ma dépouille adolescente. Ce semblant de vie et la voix que tu entends en ce moment sont uniquement des résurgences rendues tangibles par ta culpabilité et ton imagination. Adieu ma sœur. » Se déformant en un mince filament, le brouillard sordide s’était infiltré dans la tombe.


Arianne de Blenniac.



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