Posté le 13.02.2008 par arcaneslyriques
MIDI
De Charles-Marie Leconte de Lisle (1818-1894)
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine ;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
L’étendue est immense, et les champs n’ont point d’ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.
Seuls, les grands blés mûris, tels qu’une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ;
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.
Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S’éveille, et va mourir à l’horizon poudreux.
Non loin, quelques bœufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais.
Homme, si, le cœur plein de joie ou d’amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis ! la nature est vide et le soleil consume :
Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l’oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté,
Viens ! Le soleil te parle en paroles sublimes ;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.
Posté le 13.02.2008 par arcaneslyriques
Stanislas, l’équilibre instable
Stanislas est un chanteur de variété française aux allures de Dandy romantique. Il possède de nombreuses cordes à son arc car il est à la fois chanteur, chef d’orchestre, compositeur, musicien, arrangeur et professeur de musique.
De son véritable nom Louis Stanislas Renoult, il est né à Paris en 1973 et va très vite se passionner pour la musique classique. A 11 ans il s’intéresse au solfège et à la théorie musicale puis fera partie de la chorale des solistes de l’opéra de Paris. A 12 ans, il montera même sur la scène du Palais Garnier pour y interpréter « Macbeth » puis « La Tosca » aux côtés de Luciano Pavarotti. Ce qui ne l’empêchera pas par la suite de chanter dans un groupe de rock, intitulé Lacrima.
Etudiant à l’école normale de Musique, il décroche son diplôme de direction d’orchestre tout en gardant le désir de pouvoir sortir un album en solo. Ses premières maquettes de chansons se font avec son frère Thibault mais celles-ci ne parviennent pas à convaincre les maisons de disques qui trouvent les chansons trop compliquées et la voix de Stanislas trop aiguë.
C’est finalement sa rencontre avec le chanteur Calogero qui va lui ouvrir bien des portes en lui faisant découvrir le monde des variétés. Parallèlement à son futur projet d’album en solo, Stanislas va fonder Pure Orchestra, un groupe d’électro-dance avec Gioacchino, le frère de Calogero.
En 2004 il commence l’écriture de son propre album et décide d’entamer une nouvelle collaboration avec son frère Thibault avec qui il écrira l’album « Les pas perdus ». Mais c’est en novembre 2007, que son tout premier album « L’équilibre instable » sortira enfin chez Polydor/Universal. Les 13 chansons qui le composent puisent leur inspiration musicale dans des genres très différents comme U2, Gainsbourg, Chopin, Vivaldi, Aha, Tears for Fears, Debussy… alliant à merveille la musique classique à une sonorité Pop et contemporaine.
« Le Manège » est le premier extrait de cet album très remarqué par les critiques. La mélodie est aérienne, planante et le texte léger et envoûtant à la fois. Le refrain est facile à retenir et la voix du chanteur très pure, dégagée de tout artifice vocal.
Le clip, quant à lui, vient renforcer les images qui peuvent se dégager de la chanson. On y voit Stanislas dans un décor enneigé. Il semble isolé comme abandonné sur un morceau de glace entouré par les eaux et il tournoie, tournoie sur ce manège précaire qu’il associe volontiers au déroulement de la vie, à son côté étourdissant et surprenant.
Le deuxième extrait « La Débâcle des sentiments » en duo avec Calogero est beaucoup plus rythmée et vient casser la mélodie très douce du départ pour donner un style beaucoup plus rock, plus vif qui va se retrouver en totale harmonie avec le texte de la chanson. Le vocabulaire qui en émerge reprend l’imagerie associée à la guerre, à la violence de ses combats mais aussi à son côté absurde.
C’est une histoire d’amour qui nous est raconté mais une histoire d’amour qui finit mal, comme sur un champ de bataille…
Il est à souligner que la voix des deux chanteurs se marient prodigieusement et qu’il devient parfois difficile de les distinguer.
Tous les titres de l’album sont chantés d’une voix cristalline, épurée et presque aérienne alors que les textes sont plutôt empruntés à une mélancolie langoureuse, bien ancrée et parfois saillante à bien des égards. L’écriture de l’album oscille entre une solitude douloureuse et les aléas d’une vie amoureuse pourtant déstabilisante. D’autres thèmes sont également abordés comme la nostalgie de l’enfance dans la chanson « L’âge bête », la peur face aux lendemains dans « Nouveau Big Bang », au temps qui fuit et qu’on ne peut rattraper dans « Mémoire Morte ». Mais généralement la plupart des chansons fait référence à toutes les étapes d’un amour déçu, manqué ou qui finit par s’éteindre de lui-même comme dans les chansons suivantes : « La Belle de mai », « Les lignes de ma main », « La débâcle des sentiments », « Entre deux femmes », « Ana quand bien même », « Le temps des roses » et « A d’autres » où le chanteur se désole avec poésie d’avoir connu l’amour, de l’avoir pourtant laisser filer pour ensuite voir avec amertume son âme-sœur se blottir dans d’autres bras.
De toutes ces chansons entêtantes et mélodieuses on en garde un souvenir nostalgique et précieux, où le temps d’un album la magie des mots évanescents s’est associée à la voix d’un ange…
Odéliane.
Posté le 06.02.2008 par arcaneslyriques
L'isolement
D'Alphonse De Lamartine (1790-1869)
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.
Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis : " Nulle part le bonheur ne m'attend. "
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puîs-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi !
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand là feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
Posté le 23.01.2008 par arcaneslyriques
LE MASQUE DE LA MORT ROUGE
D’Edgar Allan Poe (1809-1849)
Traduction de Charles Baudelaire
La Mort Rouge avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'était le sang, la rougeur et la hideur du sang. C'étaient des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progrès, le résultat de la maladie, tout cela était l'affaire d'une demi-heure.
Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d'amis vigoureux et allègres de cœur, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de ses abbayes fortifiées. C'était un vaste et magnifique bâtiment, une création du prince, d'un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue aux frénésies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion. Le monde extérieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant, c'était folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la sécurité. Au-dehors, la Mort Rouge.
Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqué de la plus insolite magnificence.
Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept, une enfilade impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s'enfonce jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on pouvait s'y attendre de la part du duc et de son goût très vif pour le bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées que l’œil n'en pouvait guère embrasser plus d'une à la fois. Au bout d'un espace de vingt à trente yards il y avait un brusque détour, et à chaque coude un nouvel aspect. A droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui suivait les sinuosités de l'appartement. Chaque fenêtre était faite de verres colorés en harmonie avec le ton dominant dans les décorations de la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrémité orientale, par exemple, était tendue de bleu, et les fenêtres étaient d'un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d'orange, était éclairée par une fenêtre orangée, la cinquième, blanche, la sixième, violette.
La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates, d'une couleur intense de sang.
Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d'or éparpillés à profusion çà et là où suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de candélabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumière de cette sorte dans cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manière éblouissante. Ainsi se produisait une multitude d'aspects chatoyants et fantastiques. Mais dans la chambre de l'Ouest, la chambre noire, la lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange, que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique.
C'était aussi dans cette salle que s'élevait, contre le mur de l'Ouest, une gigantesque horloge d'ébène. Son pendule se balançait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'élevait des poumons d'airain de la machine un son clair, éclatant, profond et excessivement musical, mais d'une note si particulière et d'une énergie telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre étaient contraints d'interrompre un instant leurs accords pour écouter la musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcément leurs évolutions; un trouble momentané courait dans toute la joyeuse compagnie; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie délirante. Mais quand l'écho s'était tout à fait évanoui, une légère hilarité circulait, par toute l'assemblée; les musiciens s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la même émotion; et puis, après la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c'étaient le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.
Mais en dépit de tout cela, c'était une joyeuse et magnifique orgie. Le goût du duc était tout particulier. Il avait un oeil sûr à l'endroit des couleurs et des effets. Il méprisait le décorum de la mode. Ses plans étaient téméraires et sauvages et ses conceptions brillaient d'une splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jugé fou. Ses courtisans sentaient bien qu'il ne l'était pas. Mais il fallait l'entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu'il ne l'était pas.
Il avait, à l'occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à la décoration mobilière des sept salons, et c'était son goût personnel qui avait commandé le style des travestissements. A coup sûr, c'étaient des conceptions grotesques. C'était éblouissant, étincelant; il y avait du piquant et du fantastique, beaucoup de ce qu'on a vu depuis dans Hernani. Il y avait des figures vraiment grotesques, absurdement équipées, incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu de terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c'était comme une multitude de rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres, et l'on eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs étranges de l'orchestre étaient l'écho de leur pas.
Et de temps en temps on entend sonner l'horloge d'ébène dans la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté la voix de l'horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs postures. Mais les échos de la sonnerie s'évanouissent, ils n'ont duré qu'un instant, et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère et mal contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais, reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trépieds. Mais dans la chambre qui est là-bas tout à l'Ouest aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance, et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui met le pied sur le tapis funèbre l'horloge d'ébène envoie un carillon plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des autres salles.
Quant à ces pièces-là, elles fourmillent de monde, et le cœur de la vie y battait fiévreusement. Et la tête tourbillonnait toujours, lorsque s'éleva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit, la musique s'arrêta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de l'horloge avait cette fois douze coups à sonner; aussi il se peut bien que plus de pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps de s'apercevoir de la présence d'un masque qui jusque-là n'avait aucunement attiré l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion s'étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s'éleva de toute l'assemblée un bourdonnement, puis, finalement de terreur, d'horreur et de dégoût.
Dans une réunion de fantômes telle que je l'ai décrite, il fallait sans doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à peu près illimitée; mais le personnage en question avait dépassé l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes, cependant complaisantes, du décorum imposé par le prince. Il y a dans les cœurs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans émotion. Même chez les plus dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir prondément le mauvais goût et l’inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le personnage était grand et décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait difficilement découvert l'artifice. Et cependant, tous ces fous joyeux auraient peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le masque avait été jusqu'à adopter le type de la Mort rouge. Son vêtement était barbouillé de sang, et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable écarlate.
Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de spectre qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les danseurs, on le vit d'abord convulsé par un violent frisson de terreur ou de dégoût; mais une seconde après, son front s'empourpra de rage.
- Qui ose, demanda-t-il, d'une voix enrouée, aux courtisans debout près de lui; qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoire? Emparez-vous de lui, et démasquez-le; que nous sachions qui nous aurons à prendre aux créneaux, au lever du soleil!
C'était dans la chambre de l'Est ou chambre bleue, que se trouvait le prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent fortement et clairement à travers les sept salons, car le prince était un homme impétueux et robuste, et la musique s'était tue à un signe de sa main.
C'était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de pâles courtisanes à ses côtés. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de l'intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant, d'un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du prince. Mais par suite d'une certaine terreur indéfinissable que l'audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince; et, pendant que l'immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l'avait tout d'abord caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre, de la chambre pourpre à la chambre verte, de la verte à l'orange, de celle-ci à la blanche, et de celle-là à la violette, avant qu'on eût fait un mouvement décisif pour l'arrêter.
Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et la honte de sa lâcheté d'une minute, s'élança précipitamment à travers les six chambres, où nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'était emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'était approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l'extrémité de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui le poursuivait. Un cri aigu partit, et le poignard glissa avec un éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une seconde après.
Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques se précipita à la fois dans la chambre noire ; et, saisissant l'inconnu, qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre de l'horloge d'ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu'ils avaient empoigné avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme palpable.
On reconnut alors la présence de la Mort rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l'orgie inondées d'une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.
Et la vie de l'horloge d'ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expièrent. Et les Ténèbres, et la Ruine, et la Mort rouge établirent sur toutes choses leur empire illimité.
FIN
Posté le 09.01.2008 par arcaneslyriques
PREMIER CHAGRIN
De Charles Dovalle (1807-1829)
Le bassin est uni : sur son onde limpide
Pas un souffle de vent ne soulève une ride ;
Au lever du soleil, chaque flot argenté
Court, par un autre flot sans cesse reflété ;
Il répète ses fleurs, comme un miroir fidèle ;
Mais la pointe des joncs sur la rive a tremblé...
Près du bord, qu'elle rase, a crié l'hirondelle...
Et l'azur du lac s'est troublé !
Au sein du bois humide, où chaque feuille est verte,
Où le gazon touffu boit la rosée en pleurs,
Où l'espoir des beaux jours rit dans toutes les fleurs,
Aux baisers du printemps, la rose s'est ouverte ;
Mais au fond du calice un insecte caché
Vit, déchirant la fleur de sa dent acérée...
Et la rose languit, pâle et décolorée
Sur son calice desséché !
Posté le 05.01.2008 par arcaneslyriques
Petit Verglas
Petit verglas est une série de Bande-dessinée en 3 Tomes qui mêle subtilement l’univers scientifique et rationnel au fantastique d’inspiration druidique et celtique.
C’est en Vendée, au début du 20ème siècle que l’histoire commence et nous dévoile l’enfance particulière d’une petite fille âgée de dix ans environ et surnommée « Petit verglas ». En effet, très vite l’on apprend que cet enfant sert de cobaye à une expérience scientifique mené par son père le professeur Bernard Mervent, qui dirige un asile d’aliénés. Selon lui, rien est héréditaire, aucun don ni aucune difficulté n’est transmissible d’une génération à une autre, tout est conditionné par l’environnement. Et afin de démontrer sa théorie à d’autres scientifiques, il retient sa fille isolée de tout contact extérieur dans une vaste bibliothèque et ceci depuis le début de sa jeune existence ! La petite fille est donc privée de parole, d’affection et de présence humaine. Seule Mathilde, domestique de la maison, a le droit d’approcher l’enfant pour lui apporter ses repas mais n’a bien sûr pas le droit de lui parler.
C’est expérience inhumaine fait semble t-il référence aux prémices de la psychanalyse du début de ce siècle où l’on s’interroge sur les mécanismes de l’apprentissage et de l’éternel débat entre l’acquis et l’inné.
Parallèlement à ce huis clos malsain et oppressant, le lecteur s’immisce dans l’existence de François, fils de paysan, qui mène une existence tout à fait normale jusqu’au jour où il va découvrir accidentellement qu’il possède un pouvoir de guérison par juxtaposition des mains et qu’il va décider de cultiver en toute humilité.
Son destin le mènera naturellement à rencontrer Petit Verglas mais saura t-il lui venir en aide ?
C’est donc avec un scénario solide et intrigant que Corbeyran distille des théories et des hypothèses scientifiques qui bientôt vont être bouleversées par des éléments surnaturels émergeants d’un mystérieux Dolmen. Quant aux dessins de Sattouf, ils renforcent à merveille les caractères attachants des deux principaux personnages et soulignent les traits tortueux des scientifiques en perte d’humanisme.
Petit Verglas, Edition Delcourt, 2001.
Scénario : Corbeyran
Illustration : Riad Sattouf
Tome 1 : l’enfance volée
Tome 2 : La table de Pierre
Tome 3 : le pacte du naufrageur
Odéliane.
Posté le 19.12.2007 par arcaneslyriques
Les Séparés
De Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)
N'écris pas - Je suis triste, et je voudrais m'éteindre
Les beaux été sans toi, c'est la nuit sans flambeau
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon cœur, c'est frapper au tombeau
N'écris pas !
N'écris pas - N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes
Ne demande qu'à Dieu ... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais
N'écris pas !
N'écris pas - Je te crains; j'ai peur de ma mémoire;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire
Une chère écriture est un portrait vivant
N'écris pas !
N'écris pas ces mots doux que je n'ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur;
Et que je les voix brûler à travers ton sourire;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur
N'écris pas !
Posté le 15.12.2007 par arcaneslyriques
Interview d’Arianne de Blenniac
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Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?
Je suis étudiante et je profite de mon temps libre pour faire quelques illustrations.
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Quand et comment t’est venue l’envie de dessiner ?
Je ne sais pas exactement, je crois qu’il s’agit plus d’un besoin que d’une envie, besoin qui remonte à l’enfance !
-
Quels sont les dessinateurs, peintres ou photographes qui t’ont influencée ?
Je vais être obligée de faire un tri…
Pour les peintres, j’apprécie avant tout l’école préraphaélite (Burne Jones et Rossetti par exemple) et l’expressionnisme allemand (Otto Dix particulièrement). Mais j’ai des goûts assez éclectiques et j’aime aussi Frida Kahlo, Tamara de Lempika, Goya, Géricault, Delacroix, Giger, et bien d’autres encore…
Pour les dessinateurs, je peux citer Olivier Ledroit, Frank Frazetta et Sandrine Gestin.
Pour les photographes, même si je ne crois pas qu’ils m’aient vraiment influencée, j’avoue que j’aime beaucoup Jeffery Scott et Désirée Dolson.
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Concrètement, quelles techniques utilises-tu ? Et quelle est-celle que tu préfères ?
Je dessine au fusain, à la mine de plomb ou à l’encre de chine ; je peins avec de l’acrylique et, parfois, je fais quelques retouches à l’ordinateur. J’aime les trois techniques qui se compètent bien !
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Y a-t-il des thèmes récurrents dans tes illustrations (personnages, sujets, ambiance…) ?
Je dessine surtout des personnages (notamment des vampires, des elfes sombres, des fées et autres créatures mystérieuses…) car je suis fascinée par la diversité des visages.
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D’où te vient l’inspiration ?
De mes lectures essentiellement…
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Et justement, pourrais-tu nous parler de tes lectures ?
Les auteurs qui j’apprécie sont très nombreux, je ne vais pas pouvoir tous les citer ! (Je crois que toutes nos lectures finissent par se mélanger dans notre esprit, chacune apportant une pierre à notre « édifice intérieur »).
J’apprécie beaucoup :
- les récits d’amour et de chevalerie médiévaux (Tristan et Yseult de Béroul, Le Roman du Comte d’Anjou de Jean Maillart…)
- Les romans de cape et d’épée et les romans populaires (notamment de Paul Féval, Alexandre Dumas, Eugène Sue…)
- Les romans gothiques anglais (Camilla et l’oncle Silas de Sheridan le Fanu par exemple) et, d’une façon plus générale, les romans et nouvelles fantastiques, la fantasy et, éventuellement la science fiction. Ce qui me plaît, c’est l’ambiance qui se dégage de ses ouvrages, une ambiance qu’on n’oubliera pas, même longtemps après les avoir lus. J’aime beaucoup Tolkien, Lovecraft, Marion Zimmer Bradley, Anne Rice…Mais les auteurs que je préfère sont Claude Louis-Combet, Léa Silhol, Patrick McGrath, Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle Adam…
(Pour la poésie, c’est très classique : Apollinaire, Baudelaire…)
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Quel est le dessin dont tu es la plus fière et pourquoi ?
Question difficile !
J’aime beaucoup le dessin intitulé « mariage vampirique ». L’ambiance me plaît, je me verrais bien à la place d’un des protagonistes et je voudrais bien savoir ce qui va arriver !
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Quels sont tes projets en matière de dessin?
Avant tout, avoir du temps pour continuer à en faire… Sinon, revisiter le thème du vampire, mais il s’agit davantage d’un rêve que d’un projet !
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A part l’illustration, quelles sont tes autres passions ?
Lire, écrire et sillonner la campagne à la recherche de ruines et de forêts enchantées !
Propos recueillis par Odéliane
Illustration ci-dessus "Mariage vampirique" d'Arianne de Blenniac.
Posté le 12.12.2007 par arcaneslyriques
CONTRALTO
De Théophile Gautier (1811-1872)
On voit dans le Musée antique,
Sur un lit de marbre sculpté,
Une statue énigmatique
D'une inquiétante beauté.
Est-ce un jeune homme ? Est-ce une femme,
Une déesse, ou bien un dieu ?
L'amour, ayant peur d'être infâme,
Hésite et suspend son aveu.
Dans sa pose malicieuse,
Elle s'étend, le dos tourné
Devant la foule curieuse,
Sur son coussin capitonné.
Pour faire sa beauté maudite,
Chaque sexe apporta son don.
Tout homme dit : C'est Aphrodite !
Toute femme : C'est Cupidon !
Sexe douteux, grâce certaine,
On dirait ce corps indécis
Fondu, dans l'eau de la fontaine,
Sous les baisers de Salmacis.
Chimère ardente, effort suprême
De l'art et de la volupté,
Monstre charmant, comme je t'aime
Avec ta multiple beauté !
Bien qu'on défende ton approche,
Sous la draperie aux plis droits
Dont le bout à ton pied s'accroche,
Mes yeux ont plongé bien des fois.
Rêve de poète et d'artiste,
Tu m'as bien des nuits occupé,
Et mon caprice qui persiste
Ne convient pas qu'il s'est trompé.
Mais seulement il se transpose,
Et, passant de la forme au son,
Trouve dans sa métamorphose
La jeune fille et le garçon.
Que tu me plais, ô timbre étrange !
Son double, homme et femme à la fois,
Contralto, bizarre mélange,
Hermaphrodite de la voix !
C'est Roméo, c'est Juliette,
Chantant avec un seul gosier ;
Le pigeon rauque et la fauvette
Perchés sur le même rosier ;
C'est la châtelaine qui raille
Son beau page parlant d'amour ;
L'amant au pied de la muraille,
La dame au balcon de sa tour ;
Le papillon, blanche étincelle,
Qu'en ses détours et ses ébats
Poursuit un papillon fidèle,
L'un volant haut et l'autre bas ;
L'ange qui descend et qui monte
Sur l'escalier d'or voltigeant ;
La cloche mêlant dans sa fonte
La voix d'airain, la voix d'argent ;
La mélodie et l'harmonie,
Le chant et l'accompagnement ;
A la grâce la force unie,
La maîtresse embrassant l'amant !
Sur le pli de sa jupe assise,
Ce soir, ce sera Cendrillon
Causant prés du feu qu'elle attise
Avec son ami le grillon ;
Demain le valeureux Arsace
A son courroux donnant l'essor,
Ou Tancrède avec sa cuirasse,
Son épée et son casque d'or ;
Desdemona chantant le Saule,
Zerline bernant Mazetto,
Ou Malcolm le plaid sur l'épaule ;
C'est toi que j'aime, ô contralto !
Nature charmante et bizarre
Que Dieu d'un double attrait para,
Toi qui pourrais, comme Gulnare,
Etre le Kaled d'un Lara,
Et dont la voix, dans sa caresse,
Réveillant le cœur endormi,
Mêle aux soupirs de la maîtresse
L'accent plus mâle de l'ami !
Posté le 12.12.2007 par arcaneslyriques
L'oeuvre de Claude LOUIS-COMBET
Est-ce sa maîtrise de la langue, au service d’un style visionnaire et envoûtant, ou l’originalité des thèmes qu’il aborde – cheminements intérieurs d’êtres bouleversés et bouleversants, quêtes mystiques et érotiques - qui rendent les œuvres de Claude LOUIS-COMBET inoubliables ? Difficile de répondre à cette question ! Toujours est-il qu’on ne ressort pas indemne de la lecture de ses textes, chacun constituant à lui seul une expérience hors-norme de la littérature.
On pourrait évoquer en détail chacun des ouvrages de Claude LOUIS-COMBET. Nous nous contenterons d’évoquer un instant deux d’entre eux, qui, semble-t-il, sont représentatifs de l’ensemble de son œuvre : Blesse, ronce noire et Les Errances Druon .
Blesse, ronce noire. Tels sont les mots que Claude LOUIS-COMBET fait prononcer à la sœur de Georg Trakl, poète allemand expressionniste, dans le poème Révélation et anéantissement, écrit peu avant sa mort en 1914, et à partir desquels Claude LOUIS-COMBET réinvente la tragique liaison incestueuse – faite de complicité charnelle et spirituelle ainsi que de culpabilité et de déréliction - que Georg Trakl entretint avec sa sœur Margarethe. Dans ce récit, l’auteur s’interroge sur la maturation de l’amour interdit, sur le processus d’écriture et sur la conjonction de ces deux phénomènes:
« L’écriture exigeait de sa part des conditions de plus en plus contraignantes, obsédantes. Il ne pouvait avancer un mot s’il n’avait, au fond de lui-même, l’assurance que sa sœur connaissait déjà le mot dont il allait user et qu’elle le lui inspirait. L’élaboration de tout poème s’accomplissait dans le cours d’un véritable dialogue intérieur où il s’entretenait avec elle, la proche-lointaine, l’amante, du sens à quêter, du hasard de l’aventure de l’inflexion du nombre, de la nécessité de l’image ; où il s’interrogeait sur le rythme, le symbole, la croissance interne du texte comme si ce fût celle-même qui eût à lui donner forme. Comme d’autres, les spirituels et, en général, les êtres épris d’idéal, de pureté morale, se tiennent à l’écoute de leur conscience qui leur transmet la voix de Dieu, lui, le poète, à l’écoute de son cœur, entendait la femme-sœur qui le stimulait et le guidait sur son propre chemin d’expression. Elle était sa conscience de la beauté, car elle était la beauté même, et la conscience de sa conscience, car elle était comme son inconscient – éveillant en lui la part inévitablement obscure de ses émotions antérieures et les amenant à la transparence du verbe ».
On retrouve la magie de Blesse, ronce noire dans Les Errances Druon, où, le narrateur, devenant mythobiographe, s’empare de la vie romanesque de Saint Druon, patron des bergers, né au XII ème siècle de la relation adultère de Marie d’Epinoy avec un prêtre, pour dévoiler au lecteur ses propres aspirations, comme s’il les devinait dans la vie du Saint : « Écrire, telle est l’aventure. Écrire de ces choses, aussi infiniment intimes et subtiles qu’elles ne peuvent être dites, autrement que par le personnage d’emprunt d’une légende toute fraternelle, telle est la démarche mythobiographique dont l’outrecuidance n’a d’égal, au regard de l’auteur, que sa modestie sans appel ».
Pour une biographie détaillée de Claude LOUIS-COMBET, voir le site internet de son éditeur, José Corti.
Claude LOUIS-COMBET a écrit des romans et nouvelles, mais aussi des essais, de la poésie…
Blesse, ronce noire, Paris, José Corti, 1995.
Les Errances Druon, Paris, José Corti, 2005.
Arianne De Blenniac.