Jérôme Noirez
Tome 1 – Féerie pour les ténèbres
Tome 2 – Les Nuits vénéneuses
Tome 3 – Le Carnaval des abîmes
Cette première oeuvre de Jérôme Noirez a été initialement publiée aux éditions Nestiveqnen. Elle devrait être rééditée (et peut-être révisée pour l’occasion) dans la collection Lunes d’encre chez Denoël, qui a récemment édité son dernier roman : Leçons du monde fluctuant.
A contre-courant d’une fantasy française qui se cherche, Jérôme Noirez livre un récit qui prend aux tripes et n’hésite pas à secouer et mélanger les genres, les influences. L’univers présenté au départ pourrait être celui d’un médiéval fantastique classique, avec l’incontournable carte. Mais dès les premières pages, on a l’impression d’être sur un terrain instable prêt à se dérober pour nous entraîner dans un imaginaire fécond, original et décalé, si proche et pourtant terriblement différent de ce que l’on peut lire habituellement. C’est dense, foisonnant d’idées, nourri à un humour noir et inattendu.
D’abord, il y a l’étrange fusion entre un monde médiéval fantastique (ses royaumes, sa magie et ses religions, ses créatures et ses spadassins) et notre modernité sous la forme de la Technole. Ce dépotoir, émergeant à ciel ouvert des entrailles de la Terre, contient plein de choses bizarres, mais qui révolutionnent la vie des gens. C’est le plastique, les armes à feu, c’est de la technologie spontanée sans service après-vente. On baigne en plein paradoxe. Les féeurs, les lutins ou les destriers côtoient l’électricité, la télé, le train ou la voiture à essence. Mais qui connaît la provenance de tous ces rebuts ? Peut-être les rioteux qui vivent reclus dans les souterrains de l’En-Dessous. Ces êtres ne sont plus vraiment humains, à moins qu’un assemblage de bras ait plus de conscience qu’un homme. Malgré leur horrible tendance à charcuter tout ce qui passe à portée de leurs ongles, griffes et bouches, les rioteux portent un regard réaliste sur le monde qui les entoure. Machine à dépecer et philosophe : jubilatoire.
Cela pourrait être ridicule, mais Jérôme Noirez unifie tous ces éléments par une écriture maîtrisée et un contexte crédible. En dire plus, ce serait gâcher le plaisir de la découverte. C’est dans le fourmillement de ce premier tome que l’enquêteur royal Obicion tente d’élucider le meurtre d’une jeune femme dont les os sont… en plastique ! Et pas n’importe quelle jeune femme, mais la fille du plus grand féeur du comté d’Ando, dont la maîtresse, Dame Plommard, a l’écoute du roi de Caquehan, la plus importante inclusion de la Technole de tout le continent, véritable décharge à ciel ouvert au cœur de la ville. Et si cela cachait un mystérieux complot ?
Les chapitres s’enchaînent, nous faisant à chaque fois découvrir un pan de cet univers, de nouveaux personnages hauts en couleurs, et des lieux plus étranges les uns que les autres, comme autant de points de départ de différentes trames, différents appendices d’une sombre chose en marche. On ne s’ennuie pas une seconde, tant Jérôme Noirez sait rendre son univers captivant et réel, par petites touches et à l’aide de nombreuses anecdotes.
La conclusion est peut-être un peu courte, mais en fait, ce n’est pas tant la résolution de l’intrigue que le voyage effectué qui fait la force de ce premier roman.
Les deux tomes suivants ne font que confirmer les qualités du premier, et entraînent le lecteur encore plus loin dans la folie de cet univers. Les événements du premier volume n’étaient que les prémices d’un bouleversement plus grand. Tout y est « plus » grand justement. Plus grand guignol, plus fantastique, plus fou, plus dantesque. Depuis H. P. Lovecraft, jamais un auteur n’était parvenu à me faire ressortir aussi bien les créatures indicibles qui hantent les recoins des autres dimensions.
Il faut dire que Noirez montre un véritable amour de la langue. Qu’il emploie les mots justes ou qu’il les triture afin d’en créer d’autres (archibouteuse, excrucieur...), il parvient toujours à faire passer des sensations, à véhiculer des images fortes, à faire de l’horreur une oeuvre d’art. A l’image de Barugal le fou, capitaine sanguinaire d’une troupe de mercenaires, qui se révèle être grand amateur de poésies et d’arts.
Au final, les trois romans dévoilent les folies d’un monde à travers ses déchets : physiques dans le premier avec les rebuts, idéologiques dans le second avec des doctrines et métaphysique dans le troisième.
Yohan Vasse