Posté le 12.12.2007 par arcaneslyriques
Interview de Yohan Vasse
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Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?
Le quart de siècle dépassé d’un trio d’années, j’ai découvert en regardant le récent reportage Suck my Geek (sur une petite chaîne cryptée) que selon leur définition, plutôt élargie à mon sens, et bien... je suis un geek, barbu, à lunettes et les cheveux plus ou moins longs. Depuis j’ai commencé un traitement... Parce que : et puis quoi encore !
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Quand et comment t’en venue l’envie de dessiner ?
Pas très original, j’ai des souvenirs de dessin qui remontent à la petite enfance, mais sans plus. J’ai décidé de m’orienter dans le dessin au milieu d’une première Scientifique (choix par défaut). Je pense que l’envie est venue des BD d’une part, mais aussi des magazines de jeux comme Casus Belli (jeux de rôle) et White Dwarf (pour les figurines Games Workshop).
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Quels sont les dessinateurs, peintres ou photographes qui t’ont influencé ?
Durant ma formation, en cours de BD, j’ai pris une claque en découvrant Sin City de Frank Miller. Son traitement en ombre et lumière a marqué mon style pendant des années, et continue de le faire. Même si je l’ai digéré depuis, j’y reviens régulièrement (voir Peace and Fight ci-contre et ici [http://pagesperso-orange.fr/thotcreation/forumpde/peaceandfight.html]), c’est une technique que je trouve efficace. Puis j’ai tendu l’autre joue en découvrant le travail d’Alberto Breccia (sur Mort Cinder). Moi qui étais déjà à fond dans le dessin en noir et blanc pur, cela m’a ouvert d’autres possibilités, plus de variations. Ma dernière influence pour ce style vient du croate Danijel Zezelj avec La Mort dans les yeux, une troisième approche dans le traitement du noir et blanc.
Je reste donc surtout influencé par des dessinateurs de BD, du fait que je suis plus à l’aise dans le dessin et le trait, que dans la peinture et le « fondu ».
Ceci étant, j’admire énormément de peintres qui ont sûrement une autre influence, peut-être moins évidente, sur mes compositions. J’ai une grosse attirance pour la Renaissance italienne entre autres. Et bien sûr, beaucoup d’illustrateurs contemporains, en peinture traditionnelle ou numérique. J’ai une bibliothèque remplie de livres d’art et de recueils d’illustration.
Je dois avouer aussi un gros faible pour les pin-up (et là ça vient directement de Casus Belli avec Bruno Bellami et Hubert de Lartigue !).
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Concrètement, quelles techniques utilises-tu ? Et quelle est-celle que tu préfères ?
Ca dépend de la manière dont je visualise le projet ou de la nature de la commande. J’ai souvent utilisé l’aquarelle pour son rendu ou pour coloriser une illustration. C’est une peinture avec laquelle j’ai un retour immédiat. Je l’utilise peu humide, voire presque à sec. Sinon, en peinture actuellement, j’utilise plutôt l’acrylique. C’est une technique rapide (l’acrylique sèche très vite) qui me vient au départ de la peinture sur figurine. Elle me permet d’avoir un geste assez nerveux.
Si j’avais le temps, j’aimerais me former à l’aérographe (je possède deux pistolets qui prennent la poussière). L’outil maître pour réaliser des pin-up ! Il faut voir les originaux d’Hubert de Lartigue, c’est impressionnant d’hyperréalisme, avec des formats très grands.
Je me force aussi à travailler en numérique, parce que dans ce métier, c’est devenu incontournable à un moment ou l’autre de la production.
Ma technique préférée reste le noir et blanc, c’est celle que je maîtrise le mieux. Je travaille avec des stylos à mine tubulaire, un stylo pinceaux détourné de son usage premier (la calligraphie), parfois des pinceaux avec de l’encre de chine et de l’acrylique noire et blanche.
Et une brosse à dent pour les projections et éclaboussures !
J’admire beaucoup d’artistes qui utilisent des techniques qui ne me conviendrait pas ; parce que je ne maîtrise pas les mêmes outils qu’eux, ou que cela ne correspond pas à mon style, même si j’aurais envi d’essayer, pour voir. J’ai d’autant plus d’admiration pour leurs réalisations d’ailleurs que je n’arrive pas (pour l’instant ?) à leur niveau.
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Y a-t-il des thèmes récurrents dans tes illustrations (personnages, sujets, ambiance…) ?
Pour commencer l’imaginaire, la fiction. Bien que je me sois découvert un intérêt pour le portrait. Je dessine souvent des personnages, avec pas ou peu de décor (les perspectives m’embêtent comme pas possible). J’ai pas mal de guerriers ou de sujets qui présentent une situation de conflit. Mes ambiances lorgnent souvent vers le fantastique, le mystérieux, l’obscur. Le noir et blanc est parfait pour ça.
J’ai aussi plusieurs pin-up qui ressurgissent régulièrement, dont ma traditionnelle mère Noël pour les vœux (celle de 2007 [http://pagesperso-orange.fr/thotcreation/forumpde/pin-upnoel2007.html], d’ailleurs, faudrait peut-être que je m’y remette...).
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D’où te viens l’inspiration ?
De tout ce que je lis, vois et entends. Je suis une vraie éponge. Une séquence dans un film pourra m’inspirer une ambiance ou un cadrage. La musique m’amène parfois des images, mais assez peu en fin de compte. Par contre elle me motive pour le rythme de travail. J’étudie aussi ce que font les illustrateurs pro, j’analyse leur composition pour comprendre la mécanique sous-jacente. Une illustration précise peut aussi me donner envie de « faire pareil », mais là, il faut éviter la simple imitation.
Dans l’ensemble, je suis donc plutôt inspiré par d’autres images, du dessin à la photo en passant par le graphisme.
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Quel est le dessin dont tu es le plus fier et pourquoi ?
C’est souvent le dernier dessin réalisé, quand il atteint ou s’approche suffisamment de la vision que j’en avais. Lorsque que je travaille sur une illustration qui au final sera vraiment réussie, je le ressens, c’est physique, nerveux. Je suis alors obligé de bouger quelques minutes pour évacuer la tension, j’aurais un puching-ball, je taperais dedans.
C’est que j’appelle le moment de grâce, un instant précis où ce que je dessine fonctionne tout de suite, où je suis satisfait de ce qui petit à petit apparaît. Les illustrations dont je suis le plus fier sont celles-là.
Mais celle qui pour l’instant reste ma préférée, c’est mon illustration de Yoda [http://pagesperso-orange.fr/thotcreation/forumpde/yoda.html]. Je réalise peu de peinture, et la plupart du temps je n’en suis pas complètement satisfait. Yoda est l’exception. Je ne suis pas sûr d’arriver à refaire ce que j’ai obtenu en travaillant dessus. De l’esquisse préparatoire à la touche finale à l’aérographe (pour le sabre laser), toutes les étapes ont été excitantes. Comme je le disais plus haut, je suis plutôt un dessinateur, j’ai besoin que le dessin vienne porter l’illustration. Mais pour Yoda, le dessin a complètement disparu derrière les couches d’acrylique, il ne reste que le travail au pinceau, les zones d’ombres, les éclats de lumières, le jeu des couleurs (j’ai beaucoup de mal à me représenter les couleurs et à les travailler). Bref, pour toutes ces raisons, j’en suis très fier et je ne suis pas prêt de vendre l’original...
Juste derrière, il y a ma Red Sonja (couv’ alternative pour le 50e numéro de Présences d’Esprits [http://www.anneau-monde.com/forum/viewtopic.php?t=4103]), pour des raisons similaires mais appliquées cette fois à une peinture numérique. Je n’ai pas fait mieux avant, ni depuis. C’est l’illustration pour laquelle j’ai poussé au maximum mon travail à l’ordinateur.
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En matière de dessin, quels sont tes projets pour l’avenir ?
Au moment où je réponds à tes questions, illustrer mon troisième scénario pour le jeu de rôle Te Deum pour un massacre. Des portraits de personnages non joueurs, une scène ou deux du scénario. A chaque fois un défi de par son cadre historique, les Guerres de religions. Il faut non seulement choper la bonne tête et attitude pour chaque perso, mais aussi faire gaffe au réalisme des accessoires, comme les tenues vestimentaires. Mais ça m’éclate !
Sinon j’ai une tendance à reporter au lendemain ce que je pourrais faire le jour même. Grâce à Terry Pratchett, je sais aujourd’hui qu’il s’agit de procrastination. Sans contraintes extérieures (une date limite, une commande...), je me laisse aller. J’ai donc de multiples projets... en projet. De plus je ne peux pas m’empêcher d’élaborer des projets, je note énormément les idées qui me viennent. J’ai plusieurs croquis et études de dessins qui prendront peut-être un jour forme sur le papier. Deux ou trois scénarios « sérieux » de BD dont il faudrait que je termine un jour l’écriture.
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A part l’illustration, quelles sont tes autres passions ?
Mes passions sont à tendance multimédia et pluriculturel... Je m’intéresse à la littérature (de l’imaginaire pour l’essentiel), la BD (de tous genres), le cinéma, les séries télé, la musique (très éclectique, même si j’ai une attirance pour le rock en général et le métal et gothique en particulier), les arts graphiques, les jeux (sur tous supports), les mythes et légendes.
Mais plus que l’illustration, ma véritable passion, c’est la narration. Elle passe aussi bien par le dessin que par l’écriture et associe les deux dans la BD. Depuis un peu plus d’un an, je m’éclate aussi dans la mise en page en PAO, au point de vouloir suivre une formation professionnelle. J’ai réalisé la conception graphique de Trafiquants de cauchemars (une petite antho d’auteurs hispanophones de fantastique SF), et plus récemment celle du fanzine de nouvelles Etreinte (consacré au JdR Vampire : Le Requiem) où j’ai pu me lâcher question graphisme.
Et puis en dingue que je suis, je bosse à fond pour l’association « Club Présences d’Esprits » pour la promotion des mondes imaginaires, et qui m’a permis de développer mes différentes passions à travers ses publications (Présences d’Esprits et AOC).
Pour voir mon travail, rien de mieux que le forum du Club Présences d’Esprits [http://www.anneau-monde.com/forum/viewtopic.php?t=742
Propos recueillis par Odéliane
Illustration ci-dessus "Vampire" de Yohan Vasse
Posté le 08.12.2007 par arcaneslyriques
Rétrogenèse
A l’aube, les bestiaux se mirent à périr,
Animaux se couchant pour se laisser mourir,
De l’âne au bouquetin.
Suivis par les serpents s’éteignant en silence
Malgré la reptation en longue pénitence.
Et il y eut un soir, il y eut un matin.
Les oiseaux sans un cri tombèrent à leur tour
Foudroyés en plein vol, de l’ibis au vautour,
En danse de pantin.
Le ventre des poissons effleura la surface,
Cadavres pourrissant de la fin d’une race.
Et il y eut un soir, il y eut un matin.
Notre grand lumignon ne s’en vint plus briller
Privant de ses rayons un ciel écarquillé
De voir terni son teint.
La nuit ne put trancher ayant perdu fortune
De l’éclat argenté de son croissant de lune.
Et il y eut un soir, il y eut un matin.
Les arbres pétrifiés en poses de martyrs
Laissèrent aux rameaux la récolte blettir
Vers son triste destin.
S’enfonça dans les mers le sec appelé terre
Faisant seules les eaux en derniers légataires.
Et il y eut un soir, il y eut un matin.
Le ciel dans un éclair disparut sans un bruit
Laissant partir les eaux tout au fond de la nuit
Dans l’espace lointain.
La terre de nouveau devint informe et vide
Planète sans couleurs aux ténèbres sordides.
Et il y eut un soir, il y eut un matin.
Alors la Voix tonna contre l’humanité
Ne sachant pas saisir les opportunités
Offertes dans l’espoir :
« Polluer, guerroyer, actions trop coutumières
Pour ces gens disparus. Je coupe la lumière ! »
Et il y eut un soir.
Patrick Duchez
Posté le 05.12.2007 par Odéliane
FEE ET TENDRES AUTOMATES
Fée et Tendres Automates est une série de Bande-dessinée magique qui se présente en triptyque original et poétique.
Le Scénario de Téhy, très bien écrit, rappelle par bien des aspects le fatalisme des tragédies grecques ou alors le romantisme littéraire du 19ème siècle. L’histoire se veut défiler tel un rêve animé qui plongerait le lecteur dans un monde féerique constitué de créatures imaginaires, de fées, de pantins en mouvement. Puis parallèlement à ce monde d’innocence et de pureté, un autre monde sordide viendrait affecter le lecteur en lui rappelant la violence et la décadence d’un monde qu’il ne connaît que trop bien : la réalité.
Béatrice Tillier au dessin pour les deux premiers Tomes apporte un écho au romantisme du scénario avec des décors baroques et gigantesques et des automates dont l’humanité du regard contraste avec la folie des hommes. Frank Leclercq, ayant pris le relais pour le graphisme du 3ème Tome, va également dans ce sens pour ne pas dénaturer ce monde poétique qui dès les premières pages saute aux yeux.
L’histoire est celle de Jam, automate soi-disant raté par son créateur Maître Crumpett qui est à la recherche de « l’œil Fée » c’est à dire la pureté originelle dans le regard de ses pantins. C’est finalement Jam qui va découvrir cette Fée au regard particulier parmi les automates mis au rebus. Les deux protagonistes constatant que la Fée n’a pas été terminée (elle ne possède pas de bouche) vont vouloir se lancer dans sa finition mais vont hélas être interrompus par des hommes sanguinaires ayant fait irruption chez Mr Crumpett. Et de là une course-poursuite va se lancer car visiblement les hommes veulent s’emparer de la Fée et Jam déjà très amoureux de celle-ci fera tout pour la protéger et la mettre à l’abri. Plus tard, le lecteur apprendra que c’est la dynastie des Miyakes, sorte de despotes décadents qui veulent s’emparer de la Fée pour en faire un objet sexuel dégradant dans le but d’ôter toute pureté sur terre.
Tout au long de ce triptyque, il y a donc un combat entre le Mal représenté par les Miyakes et le Bien représenté par l’innocence de Jam qui aime sa fée d’un amour pur et sans limite et qui est prêt à mettre sa vie en danger pour la sauver.
Dans cette Bande-dessinée surprenante par la richesse de ses émotions, c’est une pincée de « Peter Pan » qui apparaît sous nos yeux admiratifs, un zeste de « Pinocchio » ou encore un clin d’œil à « Edward aux mains d’argent » de Tim Burton qui nous entraînent dans les méandres d’une imagination sublimée, pourtant salie par la folie des hommes toujours en manque de sensations perverses.
Fée et Tendres Automates, Ed. Vents d’Ouest, 2004.
Scénario : Téhy
Illustration : Béatrice Tillier, Frank Leclercq et Téhy. Couleurs : Le Prince.
Tome 1 : Jam
Tome 2 : Elle
Tome 3: Wolfgang Miyaké
Posté le 05.12.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval
L'AMOUR ET LA MORT
De Louise Ackermann (1813-1890)
(A M. Louis de Ronchaud)
I
Regardez-les passer, ces couples éphémères !
Dans les bras l'un de l'autre enlacés un moment,
Tous, avant de mêler à jamais leurs poussières,
Font le même serment :
Toujours ! Un mot hardi que les cieux qui vieillissent
Avec étonnement entendent prononcer,
Et qu'osent répéter des lèvres qui pâlissent
Et qui vont se glacer.
Vous qui vivez si peu, pourquoi cette promesse
Qu'un élan d'espérance arrache à votre cœur,
Vain défi qu'au néant vous jetez, dans l'ivresse
D'un instant de bonheur ?
Amants, autour de vous une voix inflexible
Crie à tout ce qui naît : "Aime et meurs ici-bas ! "
La mort est implacable et le ciel insensible ;
Vous n'échapperez pas.
Eh bien ! Puisqu’il le faut, sans trouble et sans murmure,
Forts de ce même amour dont vous vous enivrez
Et perdus dans le sein de l'immense Nature,
Aimez donc, et mourez !
II
Non, non, tout n'est pas dit, vers la beauté fragile
Quand un charme invincible emporte le désir,
Sous le feu d'un baiser quand notre pauvre argile
A frémi de plaisir.
Notre serment sacré part d'une âme immortelle ;
C'est elle qui s'émeut quand frissonne le corps ;
Nous entendons sa voix et le bruit de son aile
Jusque dans nos transports.
Nous le répétons donc, ce mot qui fait d'envie
Pâlir au firmament les astres radieux,
Ce mot qui joint les cœurs et devient, dès la vie,
Leur lien pour les cieux.
Dans le ravissement d'une éternelle étreinte
Ils passent entraînés, ces couples amoureux,
Et ne s'arrêtent pas pour jeter avec crainte
Un regard autour d'eux.
Ils demeurent sereins quand tout s'écroule et tombe ;
Leur espoir est leur joie et leur appui divin ;
Ils ne trébuchent point lorsque contre une tombe
Leur pied heurte en chemin.
Toi-même, quand tes bois abritent leur délire,
Quand tu couvres de fleurs et d'ombre leurs sentiers,
Nature, toi leur mère, aurais-tu ce sourire
S'ils mouraient tout entiers ?
Sous le voile léger de la beauté mortelle
Trouver l'âme qu'on cherche et qui pour nous éclôt,
Le temps de l'entrevoir, de s'écrier : " C'est Elle ! "
Et la perdre aussitôt,
Et la perdre à jamais ! Cette seule pensée
Change en spectre à nos yeux l'image de l'amour.
Quoi ! Ces vœux infinis, cette ardeur insensée
Pour un être d'un jour !
Et toi, serais-tu donc à ce point sans entrailles,
Grand Dieu qui dois d'en haut tout entendre et tout voir,
Que tant d'adieux navrants et tant de funérailles
Ne puissent t'émouvoir,
Qu'à cette tombe obscure où tu nous fais descendre
Tu dises : " Garde-les, leurs cris sont superflus.
Amèrement en vain l'on pleure sur leur cendre ;
Tu ne les rendras plus ! "
Mais non ! Dieu qu'on dit bon, tu permets qu'on espère ;
Unir pour séparer, ce n'est point ton dessein.
Tout ce qui s'est aimé, fût-ce un jour, sur la terre,
Va s'aimer dans ton sein.
III
Eternité de l'homme, illusion ! Chimère !
Mensonge de l'amour et de l'orgueil humain !
Il n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère,
Il lui faut un demain !
Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle
Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés,
Vous oubliez soudain la fange maternelle
Et vos destins bornés.
Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires
Seuls au Pouvoir fatal qui détruit en créant ?
Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères
En face du néant.
Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :
" J'aime, et j'espère voir expirer tes flambeaux. "
La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront sur vos tombeaux.
Vous croyez que l'amour dont l'âpre feu vous presse
A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;
La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :
"Nous aussi nous aimons !"
Heureux, vous aspirez la grande âme invisible
Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;
La Nature sourit, mais elle est insensible :
Que lui font vos bonheurs ?
Elle n'a qu'un désir, la marâtre immortelle,
C'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.
Mère avide, elle a pris l'éternité pour elle,
Et vous laisse la mort.
Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ;
Le reste est confondu dans un suprême oubli.
Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son vœu s'est accompli.
Quand un souffle d'amour traverse vos poitrines,
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines
Vous jettent éperdus ;
Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s'éteindre
Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L'Infini dans vos bras ;
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés dans vos flancs comme d'ardents essaims,
Ces transports, c'est déjà l'Humanité future
Qui s'agite en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère
Qu'ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les vents vont disperser cette noble poussière
Qui fut jadis un cœur.
Mais d'autres cœurs naîtront qui renoueront la trame
De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,
Dans les âges lointains.
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se passent, en courant, le flambeau de l'amour.
Chacun rapidement prend la torche immortelle
Et la rend à son tour.
Aveuglés par l'éclat de sa lumière errante,
Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,
De la tenir toujours : à votre main mourante
Elle échappe déjà.
Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;
Il aura sillonné votre vie un moment ;
En tombant vous pourrez emporter dans l'abîme
Votre éblouissement.
Et quand il régnerait au fond du ciel paisible
Un être sans pitié qui contemplât souffrir,
Si son oeil éternel considère, impassible,
Le naître et le mourir,
Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,
Qu'un mouvement d'amour soit encor votre adieu !
Oui, faites voir combien l'homme est grand lorsqu'il aime,
Et pardonnez à Dieu !
Posté le 01.12.2007 par Erzebeth
QUID DE LA FANTASY ?
le travail qui vous est présenté s’inscrit dans la continuité de l'événement qui s’est déroulé à la bibliothèque François Rabelais en 2003 à propos de l’Heroic Fantasy. Le but est de vous faire découvrir ou redécouvrir un genre méconnu ou mal connu qui est, contre toute attente, bien plus ancien que vous ne le pensez…
Malgré les apparences, le terme anglo-saxon «Fantasy» n’est pas récent. Même si il ne figure pas dans les dictionnaires et qu’il est à la mode en ce moment avec les sorties cinématographique comme Le Seigneur des Anneaux ou Le monde de Narnia, ce terme est ancien. On peut dire que la naissance officielle de la Fantasy remonte à 1924 avec la publication de La fille du roi des Elfes par Lord Dunsany et que le genre sera définitivement ancré dans la littérature en 1937 avec la sortie de Bilbo le Hobbit par J.R.R Tolkien. Cependant, on peut faire remonter les origines de ce genre encore bien plus loin. On retrouve ses traces dès l’antiquité ou encore dans les romans merveilleux du Moyen-âge. En effet, la Fantasy s'inspire en premier lieu de tous les mythes et légendes qui ont forgés notre histoire culturelle. Les elfes, les korrigans, les trolls ou les dragons que nous rencontrons dans les histoires de Fantasy sont inspirés de nos traditions et de nos mythes. On retrouve également l’inspiration des chansons de geste et des veillées du Moyen-âge.
Les mythes arthuriens, celtes, nordiques ou gréco-romains ont ainsi été des éléments déclencheurs d’histoires de Fantasy. On retrouve souvent des mythes comme ceux de Prométhée ou de Pandore comme on découvre des personnages ressemblant à Odin ou Cúchulain. Arthur et ses chevalier ne sont pas en reste avec les évocations de quêtes sacrées et d’épées aux pouvoirs étonnants comme ceux d’Excalibur.
Ce qui caractérise un roman, un écrit de Fantasy, c’est sa part de merveilleux. Il n’y a, bien sûr, pas de définition précise car c'est un genre qui possède une multitude de sous-catégories. Toutefois, c’est toujours une littérature de l’imaginaire, de l’impossible rendu possible par les tours habiles que l’auteur utilise pour nous faire oublier notre réalité. On entre dans un monde entièrement inventé par son créateur pour y abandonner tout ce que l’on connaît de notre monde réel. L’écrivain nous présente un univers plein de magie, de créatures mythiques et d’aventures sans nous expliquer concrètement la présence de tous ces éléments improbables. Pourtant, le lecteur doit accepter ces nouveaux éléments pour pénétrer de plein pied dans l’aventure qui se prépare page après page. Lire de la Fantasy, c’est mettre de côté son incrédulité pour se laisser aller à la rêverie et au «fantasme» au sens premier du terme.
L’origine du terme «Fantasy» n’est pas attestée mais, deux sources étymologiques, latine : phantasma et grecque : phantasia se disputent sa naissance. Phantasma signifiait au départ illusion, et qu’est-ce qu’un écrit de Fantasy si ce n’est une illusion écrite ? Quant à phantasia, la source étymologique la plus probable, cela voulait dire apparence, image, perception ou encore imagination. La Fantasy est, comme dit précédemment, l’écrit de l’imaginaire où l’écrivain se joue des perceptions du lecteur…
Les mondes parallèles, comme Narnia ou Gaelia pour La Moira, présentés dans cette littérature participent d'une créance secondaire. Il faut comprendre que, pour mettre en place un monde de Fantasy l’auteur prend en compte deux facteurs : un monde premier et un monde secondaire. Le monde premier et celui que nous connaissons, c’est celui où nous vivons et travaillons tous les jours. Le monde secondaire est celui crée de toute pièce par l’auteur comme la Terre du Milieu par exemple. À partir de là, l’écrivain décide de commencer son histoire dans notre monde premier pour intégrer ensuite le monde secondaire grâce à un élément merveilleux, une armoire qui s’ouvre sur un autre univers pour Narnia ou un train qui conduit vers un monde parallèle pour Harry Potter, ou alors, il décide de nous plonger tout de suite dans un monde secondaire, entièrement détaché du notre pour favoriser plus rapidement notre capacité à oublier la réalité afin que nous intégrions sans sourciller les éléments improbables qui sont présents dans l’histoire.
C’est là que réside le principe de base de la Fantasy, faire que le lecteur accepte l’improbable, l’inimaginable, sans se poser la question de savoir comment ça marche. C’est une invention fictionnelle poussée à son maximum pour parer à toute incrédulité de la part du lecteur.
C’est en cela que la Fantasy diffère de la Science-fiction ou du Fantastique. La science-fiction présente des événements qui n’ont pas forcément lieu dans des endroits autres que le notre. Il peut y avoir des écarts temporels importants ou un voyage spatial mais pas d’immersion totale dans un monde où le merveilleux domine. Les éléments instillés dans les ouvrages de science-fiction et qui font toute la différence sont des objets scientifiques et technologiques dont la présence ou la création peuvent parfaitement être expliquées et compréhensibles par le lecteur. Les récits de science-fiction sont souvent basés sur une extrapolation de découvertes scientifiques qui sont reprises et utilisées dans une trame fictionnelle sophistiquée mais qui ne remets pas en cause le sentiment de réalité que peut ressentir le lecteur. Ce n’est pas l’avènement de l’impossible mais une sorte de manipulation compréhensible de la science.
En ce qui concerne le Fantastique, c’est encore autre chose. Le lecteur n’a pas besoin de découvrir un monde différent ou parallèle. Bien souvent, les actions d’un récit fantastique se déroule dans notre monde de tous les jours. Ce qui fait que le récit devient fantastique c'est l’intrusion d’un phénomène surnaturel, d’une créature, d’un monstre ou d’un objet sans explication rationnelle, le but étant, le plus souvent de susciter la peur du lecteur ou du moins de lui donner quelques frissons…
Ces deux genres n’ont finalement pas grand choses à voir avec celui qui nous concerne car, même si ils sont proches, leurs tenants et aboutissants sont différents. Il est vrai que, parfois, on peut retrouver un mélange de genre qui donne naissance à de la Science-Fantasy ou à de la Dark-Fantasy qui se rapproche du fantastique. Cependant, force est d’admettre que des écrits de nature fictionnels ne peuvent jamais être totalement dissociés.
De plus, la fantasy a cela de complexe qu’elle offre une multitude de sous-genres tous aussi variés. On retrouve la High Fantasy où l’auteur présente des personnages très détaillés, et dont le profil psychologique est complexe, on peut suivre leur quête et leur croissance intellectuelle au fil des pages. C’est le cas du Seigneur des Anneaux. L’Heroic Fantasy nous offre des héros plus stéréotypés comme Conan, un homme musclé, fort et sans peur qui bravera mille dangers pour tuer un dragons, trouver un trésors et sauver une belle dame en péril. Il y a également l'Escapist Fantasy ou Fantasy «échappatoire», comme le monde de Narnia, l’histoire débute dans notre monde où l’on découvre un portail, une porte qui s’ouvre sur un univers complètement différent. Ces exemples sont les genres les plus répandus dans la Fantasy et pourtant il en reste des dizaines à découvrir…
Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à chaque fois qu’un auteur crée un univers de Fantasy, les personnages, les lieux et leur passé sont extrêmement développés, détaillés et complexes, ce qui explique les trilogies et sagas que l’on découvre sur les rayonnages de la bibliothèque. L’'écrivain attentionné prend soin, dans un monde secondaire, de décrire l’organisation sociale de chaque peuplade présentée et même de faire une description ethnologique des créatures que l’on rencontre au cours de l’aventure. Certains auteurs prennent même la peine de faire une cartographie de leur monde pour rendre leur univers plus réel encore. C’est aussi en cela que réside notre capacité à croire à ces lieux merveilleux qui existent sur le papier et qui sait ? Dans un monde lointain !
Convaincu ? non oui ? à vous de me le dire...
E.
Posté le 30.11.2007 par Arianne de Blenniac
Résurgences
Gabrielle est en vacances. Vraiment en vacances : elle a laissé son mari et son fils en ville et, toute seule, est venue rendre visite à ses parents. Elle devrait se sentir heureuse et libre. Pourtant, non. Elle est mal à l’aise, ici, dans cette maison où elle a passé son enfance. Cette maison trop chargée de souvenirs. Cette maison où elle n’aurait jamais dû revenir.
Et puis, il y a ses parents. Plus jamais ils ne seront naturels avec elle. Ils l’aiment sans doute encore, mais elle a trop honte pour s’en rendre compte. De toute façon, elle refuse une affection qu’elle ne mérite plus depuis onze ans, depuis l’anniversaire de ses quatorze ans.
Après le repas avec les parents et quelques voisins – un de ces repas sinistres où la mine faussement réjouie des convives cache mal rancœur, amertume et incompréhension – Gabrielle sort faire un tour.
Elle traverse le bourg. D’abord, il y a l’église. Ensuite, le lavoir et la fontaine. Puis, la station service des années cinquante et ses deux pompes à essence. Après, quelques maisons disséminées bordent encore la route et, enfin, c’est le cimetière. Le bout du village, le bout de la vie.
Gabrielle presse le pas quand elle arrive à son niveau. Elle devrait y entrer, pousser la grille de fonte gémissante et aller jusqu’à la tombe. Oui, elle devrait. Mais elle passe, la tête baissée, les épaules voûtées, le souffle court. Accablée. Elle sent une brûlure dans tout son corps, comme si les croix érigées qui dépassent du mur d’enceinte étaient autant de regards accusateurs et dévorants fixés sur elle.
Gabrielle se met à courir pour échapper à cet endroit, pour disparaître dans le bois tout proche, y être engloutie, sous les frondaisons, par la terre odorante. Elle désire devenir arbre, racine, feuille, humus, pourriture régénératrice. Si seulement elle pouvait se dissoudre dans cette matière sylvestre et participer à son perpétuel renouvellement ! Elle rêve de sentir la stase saisir son corps marcescent ; elle rêve de sentir une sève pure couler dans son corps transformé, apaisé.
Quelques minutes plus tard, la jeune femme met fin à sa course effrénée. Elle s’assoit sur une souche, protégée par l’imposante ramure d’un vieux hêtre. Elle se détend et ferme les yeux.
Un léger crissement se fait entendre. Des pas dans les feuilles. Un chevreuil, peut-être ? Gabrielle attend, aux aguets. Non, ce n’est pas un chevreuil, mais une silhouette humaine. Une femme qui vient par le même chemin que Gabrielle. Elle sourit en continuant à s’approcher. Ça y est, elle est là. Elle dit bonjour. Sa voie est douce et lointaine. Ethérée. Gabrielle se contente de hocher la tête en réponse : elle est assez mécontente de n’avoir pu rester seule. Elle regarde l’intruse : cette nouvelle venue a l’air dingue. Elle voit ses cheveux très longs, tellement sales et emmêlés qu’ils forment une sorte de gros paquet pendouillant dans son dos. Concernant sa vêture, la bizarrerie est aussi au rendez-vous : elle est endimanchée dans une robe à fleurs défraîchie, totalement démodée et nettement trop petite. Pour couronner le tout, elle a l’air de vouloir faire connaissance. « Je peux m’asseoir à côté de toi ? » demande la jeune femme. « Si vous voulez. Mais je ne vais pas rester longtemps. Je dois rentrer », répond froidement Gabrielle, agacée par cette familiarité inopinée. Décidément, cette rencontre l’ennuie. Le repas avec ses parents a déjà été assez éprouvant, s’il faut encore qu’elle écoute les incongruités d’une inconnue…
- Tu veux pas me tutoyer ? Ça me ferait plaisir, reprend la fille.
- Eh bien, je vais essayer mais on ne se connaît pas, alors…
- Tant pis, si tu veux pas, c’est pas grave. T’habites dans le coin ?
- Oh non, plus maintenant ! Je suis juste en visite chez mes parents.
Le silence se fait. A présent, la fille semble embarrassée. Gabrielle observe attentivement cette figure sans âge qui lui rappelle vaguement quelqu’un. Mue par la curiosité, elle ne peut s’empêcher de reprendre une conversation qu’elle maudissait quelques secondes auparavant.
- Et toi, tu es d’ici ? Je crois t’avoir déjà croisée.
- C’est possible, oui. Je suis née ici et j’y suis également…
- Et tu y es également quoi ?
- Oh, rien, j’ai oublié ce que je voulais dire. En fait, je cherche ma sœur.
- Ah oui ? moi aussi… euh… Moi aussi, avant, j’avais une sœur. Enfin, je ne voudrais pas te sembler indiscrète, mais tu habites toute seule ici ?
- On peut dire ça.
- Et tu fais quoi ? Je veux dire tu travailles ? C’est tellement rare de voir une jeune femme vivre à la campagne de nos jours.
- Non, je fais rien. Je te l’ai dit : pour l’instant, je cherche ma sœur.
- Tu es en vacances comme moi, alors.
- Oui, sauf que pour moi, les vacances durent toujours.
- Tu en as de la chance. Et elle fait quoi ta sœur ?
- Sais pas, je l’ai pas vu depuis onze ans.
Ce dialogue met Gabrielle mal à l’aise. Une foule de sentiments et de sensations étranges l’assaillent, brouillant ses pensées. Elle est sur le point de comprendre quelque chose, elle en est sûre. Quelque chose d’incroyable, d’inconcevable. Mais avant de pouvoir le formuler, elle doit encore poser une question à son interlocutrice.
- Quel âge as-tu ?
- Hein ?
- Je te demande juste ton âge. Moi j’ai vingt-cinq ans.
- Moi aussi, je crois. Désolée d’hésiter ! Ça va te paraître idiot, mais, dans ma tête, tout s’est arrêté au jour de mes quatorze ans.
A ces mots, Gabrielle blêmit, se lève brutalement et s’appuie contre le tronc du hêtre. Des larmes coulent sur ses joues. Elle tourne pudiquement la tête pour les cacher.
- Ecoute, je vais rentrer chez moi, je me sens un peu fatiguée. Si ça te dit, passe me voir ce soir vers vingt heures. C’est la maison accolée à l’église, l’ancien presbytère. Je te présenterai mes parents. Je suis sûre que tu les apprécieras.
- Pas de problème. Je suis ravie. A ce soir !
Gabrielle s’éloigne tandis que la jeune femme lui fait un signe de la main.
Elle n’arrive pas à réfléchir. Elle ne cesse de pleurer, pourtant elle n’est pas triste. Au contraire, elle ressent une immense excitation, une joie intense. C’est impossible, inimaginable et néanmoins elle l’a retrouvée ! Sa soeur est de retour ! Elle savait bien qu’elle finirait par revenir, qu’elle ne pouvait pas être morte comme ça, qu’elle était simplement partie quelques temps. On ne meurt pas d’une dispute d’adolescente un peu trop violente et d’une tempe qui heurte l’angle d’une armoire à cause d’une claque. Même si la claque est vraiment forte et qu’elle ressemble à un méchant coup de poing.
*
La maison familiale.
Sa mère sur le seuil qui la regarde arriver, effarée.
Gabrielle se jette dans les bras tendus et murmure, entre deux sanglots : « Elle va venir ce soir… Tu vois, je ne l’ai pas tuée. Elle me cherchait et m’a trouvée dans le bois. Elle va venir, elle a promis. Cette tombe, ça n’est qu’un mensonge. »
*
Gabrielle est dans son lit de jeune fille, chez ses parents. Il fait grand jour et la vive lumière d’été vient de la réveiller. Elle ne sait plus exactement comment elle a échoué entre ses draps blancs. Elle s’était pourtant juré de ne rester qu’une journée et de repartir par le train de vingt-deux heures.
Elle a dû s’évanouir. Oui, c’est ça. Sa sœur ! Sa soeur n’est pas venue. Gabrielle se souvient maintenant.
Hier soir, malgré les supplications de ses parents, Gabrielle a fait comme si sa sœur était vivante, comme si elle allait venir. Elle l’a attendue toute la soirée, disposant sur la table le quatrième verre que ses parents s’obstinaient à laisser au fond du buffet. Cependant, peu à peu, Gabrielle a pris peur. Vers les onze heures du soir, elle a commencé à avoir de la fièvre et des nausées. Une sueur glacée trempait son dos. Pourquoi donc ne venait-elle pas ? Peut-être n’avait-elle pas retrouvé la maison, depuis le temps… N’y tenant plus, Gabrielle avait fini par aller la chercher. Dans le seul endroit où elle pouvait être : le cimetière.
Elle était assise sur la tombe, avec ses cheveux trop longs, sa robe trop petite, sa peau trop pâle. Pauvre petit être poussiéreux. Gabrielle a couru la rejoindre. Mais, plus elle s’approchait, plus la silhouette de sa sœur s’opacifiait. Elle a voulu la serrer dans ses bras et s’est seulement débattue dans une intense nappe de brouillard. Un brouillard froid et nauséabond qui lui a susurré au creux de l’oreille : « Eh oui, petite peste, vilaine sœur jumelle qui me ressemblait si peu, ta jalousie m’a bien tuée le jours de nos quatorze ans. Tout ça parce que je sortais faire la fête avec des amis alors que toi tu restais seule à la maison. Mais ne t’inquiète pas, je n’ai pas beaucoup souffert : le choc m’ayant fait perdre conscience, j’ai glissé tout doucement dans la mort. Maintenant, mon âme flotte dans un vaste oubli. Ce que tu as cru voir de moi n’existe pas! Mon corps n’a jamais été celui d’une jeune femme et, désormais il ne reste quasiment rien de ma dépouille adolescente. Ce semblant de vie et la voix que tu entends en ce moment sont uniquement des résurgences rendues tangibles par ta culpabilité et ton imagination. Adieu ma sœur. » Se déformant en un mince filament, le brouillard sordide s’était infiltré dans la tombe.
Arianne de Blenniac.
Posté le 28.11.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval
DON ANDREA VESALIUS, L'ANATOMISTE.
De Pétrus Borel ( 1809-1859)
Il publie en 1831 son premier livre, Rhapsodies, un recueil de poèmes où il se déclare « lycanthrope ». il fait paraître aussi des œuvres romanesques, Champavert, Contes immoraux (1833), Madame Putiphar (1839).
1.
A cette heure de nuit et de paix, où les cités semblent des nécropoles, une seule ruelle tortueuse de Madrid, artère obscure, battait encore et d'un pouls violent et fébrile ; cette ruelle somnambule de cette ville endormie, c'était la ruelle du camp ; à l'une de ses extrémités s'élevait une riche demeure, habitée par un étranger, un flamand. Les vitraux des croisées resplendissaient des feux de l' intérieur, qui les projetaient obliquement, et les découpaient sur la face noirâtre de la maison vis-à-vis, apparaissant dans l' ombre semée de gueules de fournaises, de résilles ardentes et de filoches d' or.
La porte de cet hôtel était grande ouverte, et laissait voir un vaste porche à voûte d' arête, à clef pendante, au pied d' un grand escalier de pierre, à balustrades taillées à jour comme l' ivoire d' un éventail et tout parsemé de fleurs odorantes. C'était, pour plaisamment dire, le carnaval des murailles, toutes leurs parois étaient travesties et masquées sous des tapisseries, des velours et des lampadaires étincelants. Quelques hallebardiers chevalaient de long en large à l'entrée.
Quand les cris de la foule, ameutée au dehors, s'apaisaient par intervalles, on distinguait une symphonie douce et dansante qui descendaient le long de l'escalier et faisait parler la voûte sonore. Tout le palais était festoyant, mais une tourbe de basses gens hurlait et se ruait à la porte ; c'étaient les orgues du temple, et tout au bas les truands sur la dalle du parvis.
Tantôt des hourras affreux, tantôt des ricanements et des bruits de cuivre, qui se prolongeaient de groupe en groupe dans l'obscurité, et s'affaiblissaient comme des rires sataniques que promènent des nuées.
-le docteur a bien choisi son jour de noces, un samedi, fête du sabbat, un sorcier ne pourrait mieux faire, dit une vieille édentée, blottie dans l'embrasement d'un guichet.
-c' est vrai, ma mie ; et sur Dieu que j'adore ! Si tous ses clients défunts s' y rendaient, la ronde ferait le tour de Madrid.
-mais, que serait-ce donc ? Reprit la première vieille, si tous ces pauvres castillans que ce bourreau de mort a épluchés, que Dieu les en dédommage ! Venaient lui réclamer leur peau ?
-on m'a assuré, dit un petit homme barbu, enfoui dans la foule et se haussant sur la pointe du pied, qu'il déjeune souvent avec des côtelettes de chair qui ne vient pas de la boucherie.
-c' est vrai ! C'est vrai !
-non, non, c'est faux ! Criait un grand jeune homme, accolé au treillis d'une croisée, c'est faux !
Demandez à Rivadeneyra, le boucher.
-silence ! Te tairas-tu ? Criait plus haut encore, un homme embossé dans une cape brune et le sombrero sur les yeux, ne le reconnaissez-vous pas ? C'est Henrique Zapata, l'apprenti écorcheur ! C'est juste, rejetons et pendus se soutiennent. Je gage que si on fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelque main ou quelque jambe.
-quelle idée ! Ce vieux mange-mort prendre une jeune femme ! Répliqua la vieille ; si j'étais le roi Philippe, j'empêcherais bien cet ogre...
-oh ! Bien oui, dit l'inconnu en cape brune, Philippe II le protège, ce chien de flamand ; encore hier, Torrijo, le boulanger de la rue, a disparu, à coup sûr pour le pâté de noces ;
c'est une horreur ! Il faut en finir !
-le roi a beau le protéger, murmurait le peuple, il faut le brûler vif.
-chrétiens ! Cet homme est un hérétique ! Un nécroman ! Un flamand ! Il mérite la mort ! Dirent alors bénignement quelques moines du couvent de notre soeur de sparte, nouvellement fondé par les pères Garcia De Loaysa, inquisiteur général, archevêque de Séville, et Fray Juan Hurtado De Mendoza, confesseur de l' empereur Carlos V, auxquels se joignirent en masse les religieux du couvent royal de san geronymo.
-à mort ! Criait la foule, que repoussaient les hallebardiers, lui jurant à la face.
-à mort ! Répétait le cavalier emmantelé.
-à mort ! Hurlaient les moines qui, crucifix au point, attisaient la populace. A mort ! Mettons le feu !
Tout à coup, l'imminent orage éclata. Des cris de rage et de mort pleuvaient ; la tourbe se ruait dans le porche, un moine brandissait une torche sur sa tête ; mais, les hallebardiers, secourus par Henrique Zapata et plusieurs autres écoliers, résistèrent vigoureusement et firent battre en retraite à cette canaille déchaînée, ce qu'elle fit en mugissant ; en revanche le vacarme redoubla : elle frappait sur des cloches, des lames, des chaudières ; c'était un tonnerre cinglant, abasourdissant, une symphonie presque homicide.
2.
Dans les salons, une hilarité cordiale ou goguenarde régnait : on ne s'occupait nullement du bruit extérieur, l'usage étant de faire pareille cérémonie lorsqu' un vieillard épousait une jeune fille. Une cape brune était suspendue à l'entrée de la galerie qui servait de vestiaire. La mariée dansait avec un beau cavalier qu'on n'avait encore qu'entrevu dans la soirée ; ils paraissaient plus occupés de leurs chuchotements que de leur danse. Le marié, à l'autre angle du salon, courtisait une fillette de sa parenté. La grande salle se terminait par une loge ouverte sur un préau ; elle était couverte de conviés, dames, cavaliers, vieux, duègnes, qui, sous prétexte de respirer l'air frais de la nuit, venaient donner libre essor à leur satire, à leur méchanceté. C'était un conflit d'incidences, d'interlocutions ; un orchestre de voix flûtées, sourdes, éraillées, chevrotantes ; une collection de minois et de mines ridées par le gros rire ou avivées par un sourire malin, trahissant des claviers d'ivoire, ou des bouches crénelées comme un donjon, ou denticulées comme la corniche de la voûte.
-quel est donc le beau cavalier avec lequel minaude l'épousée ?
- senorica, vous êtes méchante !
-ha ! Ha ! Ha ! Regardez donc là-bas don Vésalius, échassé dans ses chausses de couleur vermeille et son pourpoint noir ; par mahom ! Ses jambes dans ses bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier ?
Voyez-le donc sauter avec Amalia De Cardenas, rondelette, fraîche et rose ; ne vous semble-t-il pas monseigneur Saturnus ?
-ou la mort qui fait danser la vie.
-la danse d' Holbein.
-dites donc, Olivares, que fera-t-il avec son troupeau de boucs ?
-une leçon d'anatomie.
-la conversation.
-merci pour la jeune mariée !
-voici la sarabande terminée, voyez-le baiser la main de notre cousine Amalia.
-ce n'est point une noce bourgeoise, un bal, mais bien un brillante soirée.
-où donc est l'épousée ?
-où donc est le beau cavalier ?
-don Vésalius la cherche, tout effaré ; Cherche, cherche vieux chien !
-va donc lui demander, Olivares, à lui, qui passe pour sorcier, ce que fait Maria en ce moment.
-ami ! Ne mettons pas le doigt entre le marteau et l'enclume.
La danse reprit ; Vésalius réinvita Amalia De Cardenas, qui fit une plaisante moue, et lui riait
au dos. La mariée n'était plus au salon, ni la cape brune au vestiaire, et, dans un corridor obscur, on entendait des pas et ceci :
-couvre-toi de cette cape, Maria, vite, partons !
-Alderan, je ne puis.
-moi, te laisser la proie de ce Vésalius ? Non pas, tu m'appartiens ! En mon absence tu me trahis, je l'apprends, j'arrive en hâte, ce matin même, je me mêle à la fête, je te tiens seule, à l'écart, et je te dis partons, et tu refuserais ? Oh ! Non pas, Maria, tu t'abuses ! Viens ; il est temps encore, romps ce lien ignominieux, nous serons heureux : je serai tout à toi, à toi seule et pour toujours !
Viens, Maria ! ...
-Alderan, ma famille m'a imposé ce joug, je le subirai. Mais, tu seras toujours mon amant ! Je serai toujours ton amante ! Qu'importe cet homme ? Qu'est-ce ? Un valet de plus, une tenture qui voilera notre mystérieux amour. Laisse-moi, laisse-moi, adieu !
-ainsi, tu ne veux pas, Maria, c'est bien ! Va te salir à cet homme ! Accomplis ta volonté,
J accomplirai la mienne ; va ! ... et, la repoussant de ses bras, elle s'enfuit brusquement de la galerie au salon.
Alderan resta comme abîmé quelques instants ; il blasphémait, il heurtait du pied, puis, subitement, il disparut dans la profondeur.
Pendant ce temps, la foule s'était accrue comme un étang par un orage. Le tumulte devenait de plus en plus intense et le bacchanal terrifiant. La populace avait repris sa première audace, et s'étant rapprochée peu à peu, elle riait sous la barbe des hallebardiers. Des imprécations, des cris de mort grondaient de nouveau ; on lançait des pierres dans les vitrages, on barbouillait les murs de sang de boeuf et de fiente ; quand, tout à coup, les groupes s'ouvrirent pour faire passage à une femme échevelée, qui hurlait comme un chien à la lune ; c'était la boulangère, qui venait réclamer son époux, et demander vengeance.
-c' est la boulangère, disait-on de toutes parts ; puis, la meute attendrie fit un long silence, et la la boulangère sanglotait et poussait des rugissements.
Alors, l'homme en cape brune montant sur les degrés, cria d'une voix forte :
-amis faisons justice ! Lâche, qui ne suivra point ! Vengeance ! Mort à Vésalius ! Mort au nécroman !
La réplique fut une grêle de pierres dans les fenêtres et sur les hallebardiers qui rétrogradèrent jusqu' à l'escalier. La tourbe se vomit dans le porche, se jette sur les piques en arrêt, qu'elle arrache et brise ; elle gravissait la montée et pourfendait la porte du salon, quand, au loin, un galop se fit entendre.
-sauve qui peut, ce sont les alguazils !
Saisie d'une terreur panique, elle redescend l'escalier, se précipite dans les corridors ou par les fenêtres ; quelques braves, seuls, attendent de pied ferme.
-de par le roi, retirez-vous !
-le roi punit de mort les meurtriers, les hérétiques, les sorciers ! A mort le flamand !
-au nom du roi, retirez-vous !
Alors les alguazils entrent à cheval dans le porche ; une pluie de meubles les accueille, ils ripostent par une mousqueterie qui renverse les plus audacieux. L'homme en cape brune, poussant un cri, porte la main à son flanc. Sains et blessés prennent la fuite, cinq cadavres seulement restent sur le carreau. Soudain, le palais et la rue devinrent mornes. Le guet enlevait les corps des vaincus ; les conviés, tremblants, s'échappaient par l'arrière. Les portes se verrouillèrent, les lampes s'éteignirent, après une scène de vie, une scène de mort. Seulement, en aile, dans le logis de Vésalius, deux fenêtres flamboyaient dans l'obscurité.
3.
A travers les panneaux effondrés de la porte du salon, Maria avait aperçu l'homme en cape brune, atteint d'un coup de feu ; à son cri déchirant, elle s'était évanouie ; on l'avait transportée dans sa chambre sur un canapé, où elle était depuis longtemps étendue négligemment ; Vésalius, à genoux auprès d'elle, larmoyant et tremblant, lui baisotait les mains et le front.
-comment te trouves-tu, Maria, mon amour ?
-mieux ; mais tout est-il apaisé ?
-oui ! Cette laide populace a été mise à la raison.
Conçoit-on ce que ces bonnes gens ont contre moi ? Moi, paisible et retiré, passant obscurément mes jours dans la sombre étude de l'anatomie, pour le bien de l'humanité, pour le progrès de la science, pour la gloire de Dieu ! Ces bonnes gens demandent ma tête, ils me croient sorcier ; tous ceux qui disparaissent de la ville, c'est moi, Vésalius, qui les fait enlever pour mes expériences. La masse sera donc toujours laide et bête ! Bête et ingrate ! Voilà donc le sort qui sera réservé à tous ceux qui se dévoueront pour elle ! A tous ceux qui viendront lui annoncer une route, une parole neuve. Elle a crucifié Jésus de Nazareth, et ri à la face de Christophe Colomb. La masse sera donc toujours laide et bête ! Bête et ingrate !
-chassez ces pensées noires, Vésalius ; mais, franchement, cette échauffourée n'est pas faite pour conquérir son amour.
-oh ! Que m'importe, après tout, l'amour de cette populace, pourvu que j'aie le tien, Maria ! Oh ! Tu m'aimes, est-ce pas ? Tu m'aimes un peu ?
-pouvez-vous bien encore me faire pareille question ?
-je sais, Maria, que je suis vieux, et quand on est vieux, on doute ; je sais que je suis sans galanterie, cassé par les veilles, amaigri, et presque pareil aux squelettes de mon ouvroir ; mais mon coeur est jeune et chaleureux ! Vois-tu, la passion que je ressens pour toi n' est point une passion rancie ; sous une vieille enveloppe, c' est une âme neuve que je t' apporte ; j' ai bien rencontré des femmes dans ma vie, mais nulle, je te le jure, n' alluma en moi pareil feu. Fatalité ! Fallait-il donc arriver à la décrépitude pour connaître l'amour et ses violences ?
Maria, habitue tes regards au coffre grossier emprisonnant ma jeune âme ; la sève bout sous l'aubier du chêne centenaire.
Maria lui jeta un bras autour du cou, passant sa bouche sur son crâne chauve et sa barbe blanchie ; Vésalius pleurait de joie.
Heure du coucher ! Heure si délirante, si palpitante de pudeur et de volupté ! Heure qui confond des êtres, qui avive et qui noie le désir ! Heure du coucher, trahissant mensonges ou beautés ! Heure, trop souvent, de pénibles contrastes ! Heure parfois bien fatale ! ...
L'épousée rejetait gracieusement sa robe nuptiale et ses joyaux ; la rose semblait se dépouiller de ses périanthes ; c'était une beauté castillane comme on en voit dans les rêves ! ...
Vésalius rejetait gauchement ses vêtements de fête et dévoilait sa laide charpente ; c'était une momie développant ses bandelettes !
La lampe soufflée brusquement, les anneaux des courtines crièrent sur leurs tringles ; il se fit un calme profond, çà et là tumultueusement interrompu ; pourtant on n'entendit point Maria jeter le cri... mais, fort avant dans la nuit, des caresses et des baisers sans réponse, puis des murmures et des malepestes, et le savant professeur d'anatomie qui répétait, tremblant :
-oh ! Ne va pas croire que ce soit faiblesse, Maria ! C'est la violence de mon amour qui me brise, tes beautés me font tout honteux, il me semble que j' attouche à quelque chose de bénit, je t'aime tant, Maria, je t'aime tant ! Mais ne va pas croire que ce soit faiblesse ! Demain, au jour, je te ferai voir dans vingt auteurs, tu verras dans Mundinus, dans Galianus, dans Gonthierus Andernaci, mon maître, et premier médecin de François Ier De France, tu verras qu'au contraire c'est puissance, excès d' amour, je t' aime tant, Maria !
Il faut croire que cet excès d'amour ne s'apaisa point, car à peine quelques jours s'étaient écoulés, que Maria occupait dans une autre aile un appartement isolé, avec une ancienne gouvernante du professeur qui lui était toute vendue, et qu'il avait métamorphosée en duègne pour son épouse. Le hibou ne voyait plus sa tourterelle qu'aux heures de repas ; ils se traitaient avec toute la froideur et la politesse serrée d'étranger à étranger.
Vésalius s'était de nouveau fiancé à l'étude ; engoncé dans ses recherches, il passait du laboratoire à l'amphithéâtre et de l'amphithéâtre au laboratoire.
Pubères et nubiles, voici l'enseignement que vous pouvez trouver en ceci : c'est qu'il ne faut pas, autant que faire se peut, si vous avez les passions ardentes, épouser un docteur des facultés, un membre de l'académie des inscriptions et belles-lettres, et par-dessus tout, un immortel de l'académie des quarante fauteuils et du dictionnaire inextinguible.
4.
Environ une olympiade après toutes ces choses, la dona Maria, qui, contre la coutume, n'avait point paru à table depuis quelques jours, fit appeler Vésalius, son mari. Aussitôt il se rendit près d'elle ; blême, défaite, yeux cernés, voix éteinte, elle était étendue sur son lit. Vésalius, approchant un fauteuil, s'assit, et se pencha pour écouter. Maria, sentant un souffle chaud glisser sur son front, souleva sa paupière plissée, reconnut Andréa Vésalius, et, soupirant, se prit à dire d'un ton agonisant :
-vous êtes monseigneur et maître Andréa ! Je me sens faiblir à chaque instant ; bientôt je serai aux pieds de Dieu, juge austère ; et je suis impure ! J'ai tant péché contre vous ! Mais la pécheresse implore son pardon. Ne vous emportez point ; vous êtes un homme sage, vous êtes mon bon époux et mon maître ! Laissez que je vous mette mon âme tout à jour.
-Madame, vous n'êtes point aussi bas que vous paraissez le croire ; votre esprit s'est frappé.
-nul ne sent mieux son mal que le patient. Quelque chose crie en moi, que ma fin est proche. Vous êtes mon époux et mon bon seigneur : écoutez, et pardonnez ; peut-être même serai-je excusable en quelques points. Nous avions fait tous deux un serment à l'autel ; tous deux, nous y avons été infidèles ; moi, parce que j'étais jeune et surabondante de vie, et vous, parce que vos cheveux étaient blanchis par l'étude, et votre corps brisé par le travail. Malheur ! Malheur ! Que d'en être à maudire sa jeunesse ! O Vésalius, si vous saviez ce que c'est d' être jeune femme, si vous saviez tout ce qui se passe en elle, ô Vésalius, vous me pardonneriez ! Ecoutez froidement :
Or donc, je dis que je suis adultère, que je vous ai trompé lâchement. Je suis bien criminelle, Andréa ! J'ai introduit dans votre demeure mes amants, je les ai enivrés de votre vin, je les ai gorgés à votre table ; et, pendant que vous étiez plongé dans l'étude ou dans le sommeil, avec eux je riais de vous ; notre sale iniquité se jouait de votre bonhomie ; vous étiez l'aliment de nos risées, est-ce pas ? C'est bien infâme ! ... ce lit même, là, sur lequel je meurs, est encore frémissant de nos lascivetés ; et Dieu m'appelle à lui ! Et je meurs ! ... oh ! Si vous me repoussiez...
Sa voix alors s'étouffa dans les sanglots ; puis, après un moment de silence, elle reprit distinctement :
-déjà, j'ai été bien amèrement punie, bien atrocement ; il faut qu'une femme adultère soit bien repoussante ! Il faut qu'elle traîne bien du dégoût avec elle ! J'ai eu, depuis notre alliance, trois amants ; mais en vérité, tous trois, je ne les possédai qu'une seule fois. Quand, après de longues cours, je cédais à leur obsession ; quand je leur livrais mon corps, une part de ce lit... oui, il faut qu'une femme coupable soit bien repoussante ! ... Au jour, quand je m'éveillais, j'étais seule ! Et je ne les revis jamais, jamais ! Peut-on être plus sévèrement châtié ? Le crime est lié à la peine : le crime appelle le supplice ; et s'il faut tout dire, pour obtenir rémission, vous êtes miséricordieux, Andréa ! Le dernier, je l'ai aimé éperdument, d'un amour sans bornes, voyez-vous ! Sa perte m'a tuée, moi ; délaissée par lui, j'en meurs ! ... maintenant, j'ai tout dit : au nom de notre sœur de sparte, au nom de san isidro labrador, au nom de san andres, votre patron, au nom de mon père, votre coiffe, pardonnez à la faible femme qui vous a tant offensé ; que votre bénédiction la purifie ; oh ! Pardonnez-lui, elle meurt...
Et, lui prenant la main, elle la couvrit de larmes et de baisers ; Vésalius la retira rudement, repoussa son siège, et lui dit d'une voix concentrée :
-levez-vous, Maria ; suivez-moi.
-je suis défaillante, et ne puis.
-je vous ai dit de me suivre.
Maria, se dressant avec peine, s'enveloppa d'un peignoir, et suivit, chancelante, Vésalius qui descendit le grand escalier, traversa le préau, ouvrit une porte basse, percée de barbacanes, qui donnait entrée dans un petit bâtiment éclairé par de grandes baies à croisées de pierre. Cet espèce de guichet se referma sur eux, et les verrous à l'intérieur grincèrent dans leurs vervelles.
5.
Nous voici dans l'ouvroir ou laboratoire de Vésalius : une grande salle carrée, en arc de cloître, à murailles et dalles de pierre. Quelques tables de bois sales et graisseuses, quelques établis, deux ou trois cuviers, un bahut et des armoires formaient tout l'ameublement. Quelques chaudrons étaient épars autour d'une cheminée, dont le manteau évasé descendait de la voûte ; à sa crémaillère, était suspendue une chaudière qui bouillonnait sur un feu ardent. Les établis étaient chargés de cadavres entamés ; on foulait aux pieds des lambeaux de chairs, des membres amputés, et sous les sandales du professeur se broyaient des muscles et des cartilages. Sur la porte était appendu un squelette, qui, lorsqu' elle était agitée, bruissait comme ces bougies de bois que les chandeliers suspendent pour enseigne, quand elles sont remuées par la bise. La voûte et les parois étaient couvertes d'ossements, de râbles, de squelettes, de carcasses, quelques-uns humains, mais le plus grand nombre de singes et de porcs, animaux les plus approchants, par leur charpente, de l'ostéologie humaine, ayant servi aux études d' Andréa Vésalius, le premier, pour ainsi dire, qui fit de l'anatomie une science réelle, qui osa disséquer des cadavres, même de chrétiens orthodoxes, et travailler sur eux publiquement. Ce n'est pas que, bien avant, vers 1315, Mundinus, professeur à Bologne, avait offert le spectacle nouveau de trois squelettes humains disséqués. L'audacieux scandale ne fut point répété, l'église le prohibait formellement comme un sacrilège. Effrayé lui-même de l' édit encore chaud de Boniface VII, Mundinus ne tira point grand avantage de ses recherches. Le contact ou le simple aspect d'un cadavre, chez les anciens, imprimait une souillure que force ablutions lustrales et autres expiations pouvaient à peine effacer. Dans le Moyen-âge, la dissection d'une créature faite à l'image de Dieu passait pour une impiété digne de l'échafaud.
6.
-maintenant, ici, dans ce laboratoire, que me voulez-vous, Vésalius ? Répétait Maria pleurante : que me voulez-vous ? Je ne puis rester, l'odeur putride de ces corps me suffoque, ouvrez que je sorte, je souffre horriblement !
-non, que m'importe ! Ecoutez à votre tour : vous avez eu trois amants, n’est-ce pas ?
-oui, monseigneur.
-vous les enivriez de mon vin, est-ce pas ?
-oui, monseigneur.
-eh bien, ce vin n'était pas pur, votre duègne y versait un narcotique, de l'opium, et vous dormiez longtemps et profondément, n’est-ce pas ?
-oui, monseigneur, et au réveil j'étais seule.
-seule, n’est-ce pas ?
-oui, monseigneur, et je ne les revis jamais.
-jamais ! C'est bien ! Mais venez donc ! ... et l'étreignant par un bras, il l'entraîna au fond de la salle ; là il ouvrit une armoire dans laquelle était accroché un squelette complet avec ses articulations naturelles, et d'une blancheur d'ivoire.
-reconnais-tu cet homme ?
-quoi ! Ces ossements ? ...
-reconnais-tu ce pourpoint, cette cape brune ?
-oui, monseigneur, c'est la cape du cavalier Alderan !
-regardez donc bien, madame ; et reconnaissez aussi ce beau cavalier qui portait cette cape, avec lequel vous dansâtes si galamment à nos noces ?
-Alderan ! ... Maria jeta un cri qui eût évoqué des morts.
-au moins, Dona, vous voyez que tout est profit à la science, lui dit-il, se retournant vers elle d'un air froid ; vous le voyez, la science vous a de grandes obligations.
Puis, ricanant, il l'emmena vers une espèce de châsse ou de cage garnie de verrières, qui laissaient voir un squelette humain conservé prodigieusement ; les artères étaient insufflées
d'une liqueur rouge, et les veines d' une liqueur bleue ; cette charpente osseuse semblait enveloppée de réseaux de soie ; l'étude en était facile ; quelques touffes de barbe et de cheveux adhéraient encore.
-celui-ci, Dona, le remettez-vous en votre mémoire ?
Voyez sa belle barbe et sa blonde chevelure.
-Fernando ! ! ! Vous l'avez tué ? ...
-jusqu' ici, n'ayant point encore disséqué de corps vivants, on n'avait eu que de vagues et imparfaites notions sur la circulation du sang, sur la locomotion ; mais, grâce à vous, Madame ! Vésalius a levé bien des voiles, et s'est acquis une gloire éternelle.
Alors, la saisissant par la chevelure, il traîna Maria vers un énorme bahut, dont il souleva le couvercle avec peine ; par les cheveux il la penchait sur l'ouverture.
-enfin, regarde encore ceci ! C'est ton dernier, n’est-ce pas ?
Le bahut contenait des bocaux pleins d'essences où trempaient des portions de chair et de cadavre.
-Pedro ! Pedro ! ... vous l'avez donc tué aussi ?
-oui, aussi ! ...
Alors avec un râle affreux, Maria tomba massivement sur la dalle.
Le lendemain un convoi sortit de l'hôtel.
Les fossoyeurs qui descendirent la bière dans les caveaux de santa Maria la mayor remarquèrent entre eux, qu'elle était lourde et sonore, et qu'un bruit s'était fait dans sa chute, qui n'était pas le bruit d'un corps.
Et la nuit suivante, à travers les barbacanes de la porte, on aurait pu voir Andréa Vésalius, dans son laboratoire, disséquant sur son établi, un beau cadavre de femme, dont les cheveux blonds tombaient jusqu' à terre.
7.
à cette opulente cour de Madrid, gorgée de tous les trésors du monde de Christophe Colomb, et qui dominait puissamment toute l' Europe, Andréa Vésalius se reposait dans sa gloire, riche et hautement considéré. Entre l'inquisition et Philippe II, il favorisait autant qu'il était possible l'étude de l'anatomie, quand une accusation vint le précipiter dans d'horribles malheurs. Faisant en public l'autopsie du cadavre d'un gentilhomme, le coeur parut palpiter sous le tranchant du scalpel. La rancunière inquisition, l'accusant d'homicide, demanda la mort du savant, et Philippe II obtint très difficilement que la peine fût commuée en un pèlerinage en terre-sainte.
Vésalius s'achemina vers la Palestine avec Malatesta, chef des troupes vénitiennes. Après avoir bravé bien des dangers dans ce scabreux voyage, il fut à son retour jeté par la tempête sur les côtes de Zante, où il mourut de faim, le 15 octobre 1564. La république de Venise l'appelait alors à l'université de Padoue, veuve prématurément cette même année, de Gabriel Falloppe, son élève.
S'il faut en croire Boerhave et Albinus, Andréa Vésalius périt victime de ses éternelles goguenarderies sur l'ignorance, le costume et les moeurs des moines espagnols, et de l' inquisition, qui saisit avidement l' occasion de se défaire de ce savant fort incommode.
La grande anatomie d' Andréa Vésalius, de corporis humani fabrica, parut à Bâle, en 1562, ornée de figures attribuées au Tiziano, son ami.
Posté le 28.11.2007 par Odéliane
La Banshee
« Banshee » est un terme anglais dérivé du gaélique Bean Si ( En Irlande) ou Bean Sith (En Ecosse) signifiant « Femme du Sidhe » (le Sidhe représentant la demeure des fées qui se situe sur une colline).
C’est une créature du Folklore celtique qui porte aussi le nom de « Kannered–noz » en Bretagne, de Dame blanche dans d’autres régions françaises et de « Weir ladies » pour les peuples anglo-saxons.
Avant tout, la Banshee est considérée comme une messagère de la mort, son rôle étant de prévenir du décès d’une personne aux autres membres de sa famille. Pour cela, elle émet un cri perçant ou tout au moins de lascives lamentations qui laissent présager les conditions du décès imminent. En effet, si les gémissements sont doux et plaintifs, la Banshee annonce une fin paisible ; si au contraire elle pousse des cris perçants, la personne succombera à une mort violente. Pour ceux qui l’ont entendu, ils déclarent que son cri est le plus horrible qui puisse s’imaginer. Il tient à la fois du hurlement du loup, des appels de l’enfant abandonné, des plaintes de la femme qui accouche et des cris de l’oie sauvage. Il semblerait que ce cri réveillerait n’importe qui dormant d’un sommeil profond et qu’il resterait parfaitement audible au milieu d’une violente tempête. D’ailleurs, ses cris portent le nom de Keening et les notes qui les constituent montent et descendent comme les vagues de la mer.
Lorsqu’une Banshee émet ce cri, celui qui l’entend sait donc qu’un membre de sa famille est mort ou s’apprête à mourir. Il arrive aussi parfois que des Banshees se réunissent pour hurler à l’unisson, annonçant l’arrivée d’une grande catastrophe ou le décès d’une personne célèbre et importante.
Selon plusieurs sources la Banshee peut revêtir plusieurs apparences. Ainsi on peut la rencontrer sous la forme d’une belle jeune fille au visage dévoré par les pleurs ou au contraire sous les traits d’une vieille femme hideuse aux longs et maigres cheveux, vêtue d’une robe verte ou d’un manteau gris.
En Ecosse, elles peuvent prendre la forme d’une douce vierge chantante, morte jeune ou bien sous la forme d’une femme enveloppée d’un suaire et tapie sous les arbres, en train de se lamenter derrière sa face voilée. Leurs cheveux sont souvent auburn mais peuvent aussi parfois être blancs. Dans presque toutes les croyances, leurs yeux sont rouges du fait de leurs larmoiements continuels et intarissables. Par ces changements d’apparences, elles reprennent la singularité de la Déesse irlandaise de la nature, aux trois noms et trois visages : Babd, Morrigan et Macha. Tout comme elles, les Banshees ont de nombreux pouvoirs et savent généralement voler et pour ce faire, elles se transforment en corbeau : cet animal qui a toujours symbolisé la mort chez les peuples celtes mais peuvent apparaître aussi sous la forme d’une corneille, d’un rouge-gorge ou d’un roitelet.
Du point de vue du lieu où l’on peut l’apercevoir, elle marche souvent dans les landes la nuit ou se situe près d’un cours d’eau où elle se lamente en lavant le linceul du futur décédé. C’est notamment le cas pour les lavandières de nuit bretonnes souvent assimilées aux Banshees.
Chaque grande famille irlandaise avait sa propre Banshee et celle-ci suivait la famille si elle déménageait dans un autre pays.
Des évolutions données à ces créatures de légendes ont montré plus tard que c’est la personne qui entendait la Banshee qui allait mourir dans un avenir proche. Dans d’autres contrées celtiques, elles deviennent carrément celles qui viennent chercher une âme lorsque l’heure dernière a sonné. Dans ce cas, elles sont convoyées par un carrosse fantomatique, guidé par un cocher sans tête.
Certains pensent qu’il s’agit d’une dégénérescence d’une autre déité de la mythologie celtique, la Bandish qui initialement était une messagère de l’autre monde (le Sidh) et servait d’intermédiaire entre les Dieux des Thuata Dé Danann et les hommes.
Mais dans tous les cas, les Banshees ne sont pas des esprits malfaisants, ce sont des esprits neutres qui remplissent leur rôle de messager de la mort et en ceci elles sont respectées.
Plus tard, en France, on a voulu rapprocher la Banshee de la Dame Blanche et il est clair que dans certains cas leur personnage trouble et complexe possède les même caractéristiques, notamment cela a été le cas pour la Dame du palais des Bourbons qui se manifestait la veille de la mort d’un des membres de cette famille. Mais la plupart du temps, la Dame Blanche de nos régions se différencie aisément de la Banshee car son rôle est de prévenir d’un danger, d’être sur un lieu où la mort a déjà frappé pour éviter que le drame ne se répète ou alors dans le pire des cas, la Dame Blanche est un fantôme de l’au-delà qui a été fauchée lors d’un terrible accident et qui veut entraîner avec elle d’autres personnes pour se venger.
Aujourd’hui, la légende de la Banshee est toujours présente dans le monde littéraire de la Fantasy, dans certains jeux de rôles et jeux vidéo mais aussi dans certains comics comme « Les X-Men » où le personnage de la Banshee se prénomme « Le Hurleur », sait voler et détruit ce qu’il veut sur son passage grâce à son cri strident qui peut aussi endormir ou assommer ses ennemis.
Odéliane.
Posté le 28.11.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval
Mon rêve familier
De Paul Verlaine (1844-1896)
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon cœur transparent
Pour elle seule, hélas! Cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
Posté le 27.11.2007 par Patrick Duchez
LA MOLDAU
La Moldau (Vltava en Tchèque) est une rivière de la république Tchèque qui traverse la Bohème, passe à Prague avant de se jeter dans l'Elbe.
Le compositeur tchèque Bedrich Smetana (1824 - 1884) est l'auteur de poèmes symphoniques Ma Patrie parmi lesquels figure La Moldau. En écoutant son oeuvre symphonique, on peut suivre le cours de cette magnifique rivière, de sa naissance jusqu'à l'instant où elle se jette dans l'Elbe dont-elle est un des affluents.
J'ai tenté l'exercice de retranscrire en vers les notes de cette symphonie. Les mélomanes jugeront du résultat.
La Moldau
Un air papillonnant d’une flûte en roseau,
Un léger pincement d’un doigt sur une corde
Et l’on entend déjà le petit chant de l’eau
Qu’un vent de violons enveloppe et déborde.
Et il descend, descend jusqu’au bout de l’archer,
Ce ruisseau ravissant traversant la Bohème
Qui valse sur un air tout bien endimanché
En faisant miroiter ses éclats de diadème.
Au milieu des forêts, gîtes des farfadets,
S’écoule son courant, étiré par un cuivre,
Où s’abreuve un grand cerf qui, roi des cervidés,
Entend le son du cor dans le bois le poursuivre.
Puis son onde frissonne aux accords guillerets
Annonçant sur la rive une fête champêtre,
Egayant les blés mûrs colorant les adrets
Et dont les chants joyeux s’en viennent la repaître.
La nuit tout en douceur tend son voile bleuté
En laissant s’échapper, des cordes de la harpe,
Les douces roussalkas qui, dans la pureté,
Portent pour seuls atours les astres en écharpe.
Saint-Jean est annoncé en torrent de hautbois,
Cymbales percutant les vagues sur la roche
Et écument les eaux, des remous aux abois,
Contre les percutions au son qui s’effiloche.
Le calme enfin revient, le flot majestueux
Avance dans son lit, orchestre sur la vague,
Salue Vysehrad d’un flux respectueux,
Brûle ses violons en l’honneur du vieux Prague.
Elle arrive sereine au bout de son destin,
Et s’en vient pour mourir au timbre de trompette
En jetant ses remous dans l’Elbe qui l’éteint
Apportant à ses eaux une gloire complète.
Patrick Duchez
Roussalkas : fées des bois
Vysehrad : vieux quartier de Prague