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arcaneslyriques
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Cercle littéraire "Arcanes Lyriques" retranscription des réunions.
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Blog Littérature
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13.07.2007
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LE POETE MOURANT

Publié le 18/03/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
LE POETE MOURANT
Le poète mourant

De Charles-Hubert MILLEVOYE (1782-1816)


Le poète chantait : de sa lampe fidèle
S'éteignaient par degrés les rayons pâlissants ;
Et lui, prêt à mourir comme elle,
Exhalait ces tristes accents :

" La fleur de ma vie est fanée ;
Il fut rapide, mon destin !
De mon orageuse journée
Le soir toucha presque au matin.

" Il est sur un lointain rivage
Un arbre où le Plaisir habite avec la Mort.
Sous ses rameaux trompeurs malheureux qui s'endort !
Volupté des amours ! cet arbre est ton image.
Et moi, j'ai reposé sous le mortel ombrage ;
Voyageur imprudent, j'ai mérité mon sort.

" Brise-toi, lyre tant aimée !
Tu ne survivras point à mon dernier sommeil ;
Et tes hymnes sans renommée
Sous la tombe avec moi dormiront sans réveil.
Je ne paraîtrai pas devant le trône austère
Où la postérité, d'une inflexible voix,
Juge les gloires de la terre,
Comme l'Égypte, aux bords de son lac solitaire,
Jugeait les ombres de ses rois.

" Compagnons dispersés de mon triste voyage,
Ô mes amis ! ô vous qui me fûtes si chers !
De mes chants imparfaits recueillez l'héritage,
Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.
Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne,
Femmes ! vos traits encore à mon oeil incertain
S'offrent comme un rayon d'automne,
Ou comme un songe du matin.
Doux fantômes ! venez, mon ombre vous demande
Un dernier souvenir de douleur et d'amour :
Au pied de mon cyprès effeuillez pour offrande
Les roses qui vivent un jour. "

Le poète chantait : quand la lyre fidèle
S'échappa tout à coup de sa débile main ;
Sa lampe mourut, et comme elle
Il s'éteignit le lendemain.


Illustration : Ana Rasha




LA FEMME NUE DES PYRENEES

Publié le 13/03/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
LA FEMME NUE DES PYRENEES
La femme nue des Pyrénées


Voici une histoire maintenant quasiment oubliée. Mais à son époque, elle a tellement frappé les esprits qu’elle a donné naissance à une multitude de rapports administratifs, d’études scientifiques et d’ouvrages tentant d’en expliquer les mystères. Ce récit a aussi engendré une pléthore de romans, de poèmes et de pièces de théâtre, ainsi que quelques opéras. Et c’est encore sans compter la mythologie persistante, presque la mystique, qui règne autour de cet épisode historique dans la région qui en fut le cadre. Quelle histoire a donc pu être à l’origine de tout ceci ? Pour lui donner un titre, je reprendrai juste celui de l’étude que lui a consacré Christian Bernadac : « La femme nue des Pyrénées ».


Nous sommes au printemps 1807. Napoléon vient d’écraser les armées russes à Eylau lors d’une bataille aussi sanglante qu’inutile. Mais nous ne sommes pas au milieu d’un champ de bataille, nous sommes loin de tout, dans une région reculée de l’Ariège, au fond d’une vallée encaissée entourée de montagnes. Ici, la vie est rude et quand on a un peu d’argent, on s’achète un fusil et on va le dimanche chasser l’isard ou, à défaut, l’ours, ce qui est nettement plus dangereux, surtout s’il s’agit d’une femelle et de ses oursons.


Nous voici donc avec deux chasseurs originaires de Suc, parmi les rochers et les à-pics. Ils sont sur la piste d’un isard qu’ils poursuivent depuis tôt dans la matinée. Tout à coup, l’un des deux épaule son fusil, croyant apercevoir l’animal, et s’apprête à tirer. L’autre lui crie : « Ne tire pas ! C’est une femme ! ». Après quelques instants, la réponse vient, pleine de stupéfaction : « Oui, c’est une femme… »


Une femme, là, au milieu des rochers. Mais dire cela n’est encore rien dire. Elle ne doit pas avoir quarante ans, elle est plutôt bien faite, assez grande, et son visage est avenant. Mais surtout elle est complètement nue, relativement sale et la peau hâlée par le soleil, un soleil qui a dû la brunir depuis longtemps déjà. Seule une très longue et abondante chevelure blonde, détail très inhabituel dans la région, apporte un semblant de décence à la scène, mais si peu. Les deux chasseurs sont abasourdis. On le serait à moins.


Que doivent faire nos deux gaillards ? Ils s’interrogent et hésitent. Ils décident finalement qu’ils pourront être les héros du jour s’ils ramènent cette femme à la civilisation. Pas si facile pourtant. Car à peine la femme a-t-elle repéré les chasseurs qu’elle prend les jambes à son cou et détale aussi vite et aussi agilement que si elle avait été un véritable isard.


Nos chasseurs, qui pensent en avoir vu d’autres, se lancent dans une longue traque. Si longue en fait qu’ils reviendront sans la femme dans la soirée à Suc. Naturellement, l’histoire fait vite le tour du village. Comme il faut bien travailler pour gagner sa vie, on laisse passer la semaine. Cependant, dès le dimanche suivant, une forte troupe de chasseurs part à la recherche de la femme nue.


Les chasseurs sont divisés sur la stratégie à adopter pour parvenir à leurs fins. Doivent-ils ratisser large ou sélectionner des endroits précis de la montagne ? On opte après discussion à un retour vers le lieu où les deux premiers chasseurs avaient vu la femme. Option gagnante, car la beauté nue s’y trouve effectivement. Néanmoins, la scène n’est plus la même qu’une semaine auparavant. Car la femme est au milieu de plusieurs ours, et pas plus mal que si elle était elle-même une ourse.


De nouveau, dès qu’elle voit les chasseurs, la beauté nue détale, tout comme les ours d’ailleurs. La traque recommence. Elle sera difficile, mouvementée et désespérante. Mais les chasseurs ont un atout-maître, des guides de montagne très aguerris. Ils placent des groupes de chasseurs à des points-clés très élevés. Si la femme passe en contrebas, ils la verront à coup sûr. Après une attente usante, la tactique finit par payer. La beauté nue est localisée et une battue est rapidement organisée. Néanmoins, la femme ne se laisse pas rattraper aussi aisément. Elle coure, saute de rocher en rocher, franchit des crevasses. Jusqu’à ce qu’elle se foule légèrement une cheville.


Désormais, les chasseurs se rapprochent d’elle inexorablement et finissent par l’entourer. Mais la femme est une sauvageonne indomptable. On lui tend un manteau, pour qu’elle ne reste pas nue. Elle s’en moque. On essaie de l’attraper. Elle se débat des poings, des ongles et des pieds. Et elle hurle aussi : « Cochons ! Gros porcs ! ». Mais ce n’est pas ces insultes qui étonnent les chasseurs, c’est la langue dans laquelle elles sont prononcées. C’est du français de Paris, pas du tout le langage usité dans la région. C’est la stupeur. Et l’interrogation. Que fait donc une femme nue, blonde, fréquentant les ours comme des frères, bondissant comme un isard, se battant comme une lionne, et parlant le français de Paris en haut des monts dominant les vallées reculées de l’Ariège ? C’est un mystère total.


Après avoir, non sans mal, ligoté la femme, on l’enrobe de vêtements divers et on la porte jusqu’à Suc. Mais là un problème se pose. Que doit-on en faire ? On décide que c’est au maire du village de résoudre la question. Une solution est trouvée. On va la mettre pour la nuit dans la plus haute chambre d’une maison, on va l’y enfermer et on va faire venir les gendarmes, qu’ils se débrouillent ensuite avec elle.


La nuit se passe, les gendarmes arrivent, montent dans la chambre, et là… ne trouvent pas la femme. Où est-elle donc ? La réponse en fait frémir plus d’un. La femme s’est tout simplement, de son point de vue en tout cas, échappée par la fenêtre, surplombant pourtant une falaise impressionnante. Et en prime, elle a abandonné ses vêtements près de la maison avant de s’enfuir. Tout est à recommencer. La femme est à nouveau nue dans ses montagnes en compagnie des ours, les chasseurs effondrés, le maire ridiculisé et les gendarmes se demandant si c’est du lard ou du cochon.


Consciencieux, et puisqu’ils sont maintenant sur place, ils mènent à tout hasard leur petite enquête. Ils vont de petit village en petit hameau et vont même frapper à la porte des maisons les plus isolées afin d’en savoir plus. Et ils découvrent alors que cette femme nue n’est en réalité pas franchement une inconnue. Beaucoup de gens lui ont donné à manger lors de ses mauvais jours. Quand on la voit, on laisse bien en vue du lait, du fromage et du pain et on s’éloigne. Sinon la femme ne vient pas pour s’en nourrir. On lui a même donné plein de noms. Certains l’appellent « La folle de Vicdessos », Vicdessos étant un village proche de celui de Suc. D’autres l’ont baptisé « La biondina », la (femme) blonde. D’autres encore la nomment « La nuda », c'est-à-dire la (femme) nue. Bref, c’est presque une célébrité dans certains coins reculés de l’Ariège !


Mais que peuvent faire quelques gendarmes alors qu’il s’agit de rattraper encore une fois au milieu des montagnes une femme experte à jouer la fille de l’air ? Ils décident d’en référer à leur supérieur, qui affolé, s’adresse encore plus haut. C’est donc à Foix, en haut-lieu, qu’on choisira la suite à donner à cette mystérieuse affaire. Qui devient aussi assez irritante pour beaucoup. Il faut refermer le dossier coûte que coûte et on va y mettre les moyens.


Une véritable expédition de chasse à la femme nue est organisée. Les résultats s’en feront longtemps attendre mais ils viendront. Et on envoie manu militari la femme, dûment rhabillée, à Foix. Victoire ? Pas tant que ça. Cette montagnarde sans pudeur copine des ours a droit à des égards maintenant. Pas question de la loger n’importe où et n’importe comment. D’autant qu’on se doute qu’elle doit avoir de la famille très bourgeoise ou très noble, donc très puissante, quelque part en France. Et la moindre erreur pourrait coûter cher si on n’y prenait pas garde.


On trouve en conséquence un hospice très correct pour prendre soin de la femme. Et on l’interroge aussi. Quel est son nom ? D’où vient-elle ? Comment s’est-elle retrouvée nue en haut des montagnes de l’Ariège ? Son nom, elle ne le dira qu’une seule et unique fois. Mais personne ne le comprendra. Mais c’est une noble, c’est un point largement établi. Quant à son histoire, elle ne veut pas trop s’étaler dessus. Elle donne juste assez de détails pour que, après une longue enquête semée d’embûches, on puisse enfin la reconstituer. Et la voici.


A la révolution, son mari, craignant, sûrement à juste titre pour sa tête et celles des membres de sa famille, a décidé de fuir en Espagne, où il y avait des attaches anciennes. Après une dizaine d’années, estimant que la situation a évolué et qu’il n’y a désormais plus rien de mortel à craindre en France, il choisit de rentrer. Mais lui et sa famille n’ont plus aucun passeport valable à faire valoir pour repasser la frontière. Et même s’il en avait, qui lui dit qu’il ne se fera pas arrêter en tant que noble ? Méfiant, il opte pour un retour discret, lui et sa femme, par les montagnes de l’Ariège. Si tout se passe bien, il sera toujours temps de voir concernant les enfants, pense-t-il.


Hélas, ce retour ne se passe pas du tout comme prévu. A peine sa femme et lui ont-ils franchi la frontière que la charrette qui les transporte est assaillie par des brigands. Ceux-ci tuent le mari, qui a tenté de résister, volent argent, bijoux et tout ce qui a encore de la valeur à leurs yeux, et s’en prennent à la femme, qu’ils jugent très leur goût. Et c’est veuve, violée, mais encore vivante, que cette femme va se retrouver nue, seule et abandonnée au milieu des montagnes d’une région qu’elle ne connaît pas et dont elle ne parle pas la langue.


Cette agression l’a-t-elle rendue folle ? Ou après quelques années, toujours toute nue par tous les temps, compagne des ours, ennemie jurée des hommes désormais, a-t-elle peu à peu sombré dans la folie ? Peut-être les deux ? Oui, peut-être… Mais est-elle seulement folle, cette femme ? Ou peut-on la faire passer pour folle ? C’est la question très intéressée que se posent les autorités à Foix.


Car « La folle du Montcalm » (le Montcalm est l’une des montagnes dominant la région) commence à devenir carrément gênante. Les autorités craignent d’abord une mauvaise publicité. Leur région est-elle celle des folles nues parcourant les montagnes en compagnie des ours ? Un peu de sérieux, quoi. Et puis il y a la menace latente, mais pesante, de la famille, encore inconnue, mais sûrement puissante, on en est convaincu. Il faut absolument se débarrasser de cette femme, qu’elle soit folle ou pas, peu importe. Mais la tenir pour folle a un gros avantage...


En effet, si la folie est avérée – et les autorités de Foix feront tout pour qu’elle soit avérée ! – la loi stipule que cette femme doit être prise en charge par l’Etat – plus rien à payer pour la ville de Foix ! De plus, et c’est ce qui motive le plus les autorités de Foix, la loi précise que c’est à l’Etat de rechercher et de trouver un établissement convenable pour prendre soin de ce femme. Or, les autorités de Foix le savent bien, il n’existe aucun établissement de ce type dans la région. Il faudra donc envoyer cette femme, loin, très loin, dans un établissement spécialisé.


Un rapport très documenté sur la démence reconnue de cette pauvre femme accablée par la vie est acheminé illico vers Paris. On ne doute pas de l’issue positive de ce dossier. Mais il faut attendre la réponse. Et la réponse se fait vraiment attendre. Pendant ce temps-là, notre folle par intérêt des autorités montre qu’elle encore de la vivacité d’esprit à revendre. Car elle parvient à s’échapper de l’hospice dans laquelle elle était enfermée. Cependant, on remet vite la main dessus. Loin de s’être enfuie à toutes jambes vers les montagnes, elle errait tranquillement tout à fait nue dans les rues de Foix. Certes, c’est un camouflet pour les autorités de Foix, incapables aux yeux de tous de garder enfermée une « folle » dans un hospice. Mais c’est aussi, pense-t-on, une nouvelle preuve de la démence lamentable de cette pitoyable femme. Bref, ça va faire avancer le dossier et on n’entendra plus parler d’elle.


En attendant, il faut bien encore la garder quelque part. Plus dans un hospice, c’est clair. Mais où ? Il y a une prison à Foix, dans un ancien château-fort. C’est un peu sordide, d’accord, mais c’est sûr. Et on l’enferme donc dans une cellule. Les autorités sont rassurées. Les gardiens, beaucoup moins. Car il faut bien s’en occuper de cette femme avant qu’on l’expédie on ne sait où. Et là, ça se passe toujours mal. Elle se débat, elle griffe, elle envoie tout valser dans tous les coins. Et si ce n’était que ça. Mais en plus elle n’arrête pas de hurler, de hurler et de hurler encore. Insupportable. Même pour des gardiens très entraînés. Ils la placent donc dans un cachot, dans les sous-sols du château. Là, elle pourra hurler tant qu’elle voudra, personne ne l’entendra.


La réponse arrive enfin, positive. On va enfin pouvoir se débarrasser de cette femme. Mais après qu’on l’ait fait envoyer chercher dans sa prison, ses gardiens n’ont plus personne à aller libérer dans sa cellule. Car la femme est morte. Ils disent qu’elle s’est laissée mourir. Dans son cachot. En bas. Loin de leurs oreilles. La mort de cette femme sans nom et sans famille est attestée par un permis d’inhumer datant du 29 octobre 1808. C’est un document parfaitement officiel. Inattaquable. Fin de l’histoire ? Oui, mais pas des nombreux mystères entourant celle-ci.


Car certains trouvent un peu légère la cause du décès de cette femme. Elle se serait laisser mourir. Voire. Qu’on se souvienne de son passé. Elle a vu son mari être assassiné, on lui a tout pris, on l’a violée, elle a vécu nue dans les montagnes durant des années, elle a déjà été enfermée pendant de nombreux mois et elle a survécu à tout ça, réussissant même à s’évader deux fois. Et là, en attente de son transfert dans un établissement bien plus confortable qu’une prison, elle serait morte de désespoir ? Pour beaucoup c’est tout simplement inconcevable. Qu’on leur dise plutôt que les gardiens on voulu abuser de cette femme toujours toute nue, qu’elle s’est débattue, et qu’ils l’ont tuée par accident…


Mais un fait tout à fait certain dérange aussi beaucoup. On sait que l’ordre de transfert de cette femme est arrivé bien avant, au moins une semaine avant, qu’on ait été la chercher dans sa prison. Pourquoi donc a-t-on attendu toute une semaine alors qu’on s’était montré avant si pressé ? Avait-on décidé d’en finir une fois pour toutes avec elle afin, entre autres griefs, de laver l’affront de son évasion ? Sa mort a-t-elle été une exécution désirée et planifiée ?


Pourtant, malgré un permis d’inhumer parfait dans sa forme, il y manque le fond. Car de tombe, il n’y a point. Ni secrète, ni anonyme, rien. Beaucoup sont partis à sa recherche, toujours en vain. Existe-t-elle seulement, cette tombe ? Ou cette femme n’a-t-elle jamais été enterrée à Foix ou dans sa région ? Beaucoup le pensent. L’hypothèse serait qu’un marché ultra-confidentiel aurait été conclu avec la famille de cette femme. On vous donne tant d’argent, vous la libérez et surtout vous gardez le secret à tout jamais. Nul ne devra jamais savoir, au grand jamais, qu’un membre d’une famille très en vue à Paris se promenait nue dans les montagnes de l’Ariège en compagnie des ours. On a une réputation et un rang à tenir, quoi.


Quelle est finalement la vérité de toute cette histoire et de sa fin tragique ? A vous de vous la forger. Ou alors laissez votre imagination faire. A l’instar de François Salvaing qui s’en est inspiré récemment pour écrire « La Nuda », un roman paru en 1994.


Frédéric Gerchambeau, pour la réunion du 22/02/09.



AMES PERDUES

Publié le 11/03/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
AMES PERDUES
Âmes perdues

De Poppy Z. BRITE


Etrange et fascinant premier roman de Poppy Z. Brite, Âmes perdues, sorte de road-movie gothique, a offert un nouveau souffle au thème vampirique pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, si les vampires d’Âmes perdues restent des buveurs de sang éternellement jeunes et n’appréciant guère le soleil, l’auteur s’est tout de même affranchi de certaines caractéristiques traditionnelles du mythe. Ses vampires ne craignent nullement les crucifix et autres symboles religieux et, surtout, ils constituent une race à part entière qui, à l’instar des humains, peut se reproduire grâce à l’acte sexuel (avec des humains d’ailleurs). Ainsi l’un des personnages principaux, Nothing, est un vampire mais aussi un adolescent, qui 15 ans auparavant n’était qu’un nourrisson… Bref, le vampire n’est donc pas « parfait » dès sa naissance, contrairement à la vision classique qu’on peut en avoir. Il grandit, apprend, découvre, se découvre... Tout cela lui confère une certaine fragilité et, par là-même, une certaine proximité avec les humains.

Le renouveau tient aussi au fait que ces créatures improbables s’inscrivent dans un univers très contemporain, aussi ténébreux qu’esthétisant, oscillant entre ambiances trash, punk et gothiques où aucune déviance – viol, inceste, parricide, drogue, alcool - n’est laissée de côté.

Les vampires ne sont donc que le point d’orgue de cet univers très précisément décrit, reposant sur un subtil mélange de violence et de poésie et sur une confrontation permanente entre souillure et pureté. Ils ne sont d’ailleurs pas si différents de leurs frères humains : trois d’entre eux, tels des routards, vivent leur débauche dans une camionnette à bord de laquelle ils sillonnent les Etats unis s’arrêtant de temps à autres dans des boîtes et bars punk où ils mêlent le sang des enfants de la nuit à la chartreuse… En réalité, leur cruauté désinvolte - mêlée à un besoin d’avilissement - semble surtout liée à leur puissance physique et leur quasi immortalité, son exacerbation apparaît alors comme un moyen de meubler une vie terriblement longue et de prouver leur supériorité. On note d’ailleurs qu’on est, là aussi, bien loin de la vision élégante du vampire-dandy que peuvent offrir certains romans vampire, comme ceux d’Anne Rice notamment.

En outre, la symbolique sexuelle du vampire est ici particulièrement évidente. Certes, l’apparition de ces personnages génère toujours une certaine tension érotique. Mais elle est ici singulièrement présente car les vampires peuvent s’unir sexuellement. Là encore, on voit que l’auteur a développé une conception très personnelle du vampire. Il est intéressant de constater que la puissance suggestive du thème n’y perd pas : on aurait pu penser que l’attrait exercé par le vampire était lié à son ambiguïté sexuelle (par exemple, chez Anne Rice, la morsure vampirique est la seule source d’extase). On peut désormais repousser cette hypothèse : l’ambiguïté est remplacée par la frénésie et la sauvagerie et les vampires demeurent pourtant toujours aussi fascinants (ouf !).

Enfin, le thème du vampirisme est ici associé à celui de la différence, ce qui lui donne un surcroît de profondeur. Tous les personnages – vampires ou humains - sont en effet, pour une raison ou une autre, des marginaux. Si le trio de vampires dont Zillah est le leader est quasiment caricatural, le vampire tricentenaire Christian, modeste barman à la Nouvelle Orléans, est plus énigmatique. Quant aux musiciens des « Lost Souls », l’un est alcoolique, l’autre est un medium. Mais tous ces personnages ont un point commun : conscients de leur décalage par rapport à la norme, ils cherchent leur place en ce monde, à l’instar du personnage principal, Nothing, dont le roman retrace la quête identitaire (réussie ?). Elevé dans une famille plutôt conventionnelle, Nothing est un adolescent rebelle qui se sent différent et incompris. Pour calmer son mal-être, il s’adonne à une sexualité débridée et plutôt sans joie avec ses camarades de classe avant de prendre la route et de découvrir sa «vraie famille » (vampirique bien sûr…)

A découvrir, donc…


Arianne De Blenniac, pour la réunion du 22/02/09



LES MORTS

Publié le 07/03/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
LES MORTS
LES MORTS

D’Octave Crémazie (1827-1879)


O morts ! Dans vos tombeaux vous dormez solitaires,
Et vous ne portez plus le fardeau des misères
Du monde où nous vivons.
Pour vous le ciel n'a plus d'étoiles ni d'orages,
Le printemps, de parfums, l'horizon, de nuages,
Le soleil, de rayons.

Immobiles et froids dans la fosse profonde,
Vous ne demandez pas si les échos du monde
Sont tristes ou joyeux ;
Car vous n'entendez plus les vains discours des hommes,
Qui flétrissent le coeur et qui font que nous sommes
Méchants et malheureux.

Le vent de la douleur, le souffle de l'envie,
Ne vient plus dessécher, comme au jour de la vie,
La moelle de vos os ;
Et vous trouvez ce bien au fond du cimetière,
Que cherche vainement notre existence entière,
Vous trouvez le repos.

Tandis que nous allons, pleins de tristes pensées,
Qui tiennent tout le jour nos âmes oppressées,
Seuls et silencieux,
Vous écoutez chanter les voix du sanctuaire
Qui vous viennent d'en haut et passent sur la terre
Pour remonter aux cieux.

Vous ne demandez rien à la foule qui passe,
Sans donner seulement aux tombeaux qu'elle efface
Une larme, un soupir;
Vous ne demandez rien à la brise qui jette
Son haleine embaumée à la tombe muette,
Rien, rien qu'un souvenir.

Toutes les voluptés où notre âme se mêle,
Ne valent pas pour vous un souvenir fidèle,
Cette aumône du coeur,
Qui s'en vient réchauffer votre froide poussière,
Et porte votre nom, gardé par la prière,
Au trône du Seigneur.

Hélas ! en souvenir que l'amitié vous donne,
Dans le coeur, meurt avant que le corps n'abandonne
Ses vêtements de deuil,
Et l'oubli des vivants, pesant sur votre tombe,
Sur vos os décharnés plus lourdement retombe
Que le plomb du cercueil !

Notre coeur égoïste au présent seul se livre,
Et ne voit plus en vous que les feuillets d'un livre
Que l'on a déjà lus ;
Car il ne sait aimer dans sa joie ou sa peine
Que ceux qui serviront son orgueil ou sa haine:
Les morts ne servent plus.

A nos ambitions, à nos plaisirs futiles,
O cadavres poudreux vous êtes inutiles !
Nous vous donnons l'oubli.
Que nous importe à nous ce monde de souffrance
Qui gémit au-delà du mur lugubre, immense
Par la mort établi ?

On dit que souffrant trop de notre ingratitude,
Vous quittez quelquefois la froide solitude,
Où nous vous délaissons ;
Et que vous paraissez au milieu des ténèbres
En laissant échapper de vos bouches funèbres
De lamentables sons.

Tristes, pleurantes ombres,
Qui dans les forêts sombres,
Montrez vos blancs manteaux,
Et jetez cette plainte
Qu'on écoute avec crainte
Gémir dans les roseaux ;

O lumières errantes !
Flammes étincelantes,
Qu'on aperçoit la nuit
Dans la vallée humide,
Où la brise rapide
Vous promène sans bruit ;

Voix lentes et plaintives,
Qu'on entend sur les rives
Quand les ombres du soir
Epaississant leur voile
Font briller chaque étoile
Comme un riche ostensoir ;

Clameur mystérieuse,
Que la mer furieuse
Nous jette avec le vent,
Et dont l'écho sonore
Va retentir encore
Dans le sable mouvant :

Clameur, ombres et flammes,
Etes-vous donc les âmes
De ceux que le tombeau,
Comme un gardien fidèle,
Pour la nuit éternelle
Retient dans son réseau ?

En quittant votre bière,
Cherchez-vous sur la terre
Le pardon d'un mortel ?
Demandez-vous la voie
Où la prière envoie
Tous ceux qu'attend le ciel ?

Quand le doux rossignol a quitté les bocages,
Quand le ciel gris d'automne, amassant ses nuages,
Prépare le linceul que l'hiver doit jeter
Sur les champs refroidis, il est un jour austère,
Où nos coeurs, oubliant les vains soins de la terre,
Sur ceux qui ne sont plus aiment à méditer.

C'est le jour où les morts abandonnant leurs tombes,
Comme on voit s'envoler de joyeuses colombes,
S'échappent un instant de leurs froides prisons ;
En nous apparaissant, ils n'ont rien qui repousse ;
Leur aspect est rêveur et leur figure est douce,
Et leur oeil fixe et creux n'a pas de trahisons.

Quand ils viennent ainsi, quand leur regard contemple
La foule qui pour eux implore dans le temple
La clémence du ciel, un éclair de bonheur,
Pareil au pur rayon qui brille sur l'opale,
Vient errer un instant sur leur front calme et pâle
Et dans leur coeur glacé verse un peu de chaleur.

Tous les élus du ciel, toutes les âmes saintes,
Qui portent leur fardeau sans murmure et sans plaintes
Et marchent tout le jour sous le regard de Dieu,
Dorment toute la nuit sous la garde des anges,
Sans que leur oeil troublé de visions étranges
Aperçoive en rêvant des abîmes de feu ;

Tous ceux dont le coeur pur n'écoute sur la terre
Que les échos du ciel, qui rendent moins amère
La douloureuse voie où l'homme doit marcher,
Et, des biens d'ici-bas reconnaissant le vide,
Déroulent leur vertu comme un tapis splendide,
Et marchent sur le mal sans jamais le toucher;

Quand les hôtes plaintifs de la cité pleurante,
Qu'en un rêve sublime entrevit le vieux Dante,
Paraissent parmi nous en ce jour solennel,
Ce n'est que pour ceux-là. Seuls ils peuvent entendre
Les secrets de la tombe. Eux seuls savent comprendre
Ces pâles mendiants qui demandent le ciel.

Les cantiques sacrés du barde de Solyme,
Accompagnant de Job la tristesse sublime,
Au fond du sanctuaire éclatent en sanglots ;
Et le son de l'airain, plein de sombres alarmes,
Jette son glas funèbre et demande des larmes
Pour les spectres errants, nombreux comme les flots.

Donnez donc en ce jour, où l'église pleurante,
Fait entendre pour eux une plainte touchante,
Pour calmer vos regrets, peut-être vos remords,
Donnez, du souvenir ressuscitant la flamme,
Une fleur à la tombe, une prière à l'âme,
Ces deux parfums du ciel qui consolent les morts.

Priez pour vos amis, priez pour votre mère,
Qui vous fit d'heureux jours dans cette vie amère,
Pour les parts de vos coeurs dormant dans les tombeaux.
Hélas ! Tous ces objets de vos jeunes tendresses
Dans leur étroit cercueil n'ont plus d'autres caresses
Que les baisers du ver qui dévore leurs os.

Priez surtout pour l'âme à votre amour ravie,
Qui courant avec vous les hasards de la vie,
Pour vous de l'éternel répudia la loi.
Priez, pour que jamais son ombre vengeresse
Ne vienne crier de sa voix en détresse:
Pourquoi ne pas prier quand je souffre pour toi ?

Priez pour l'exilé, qui, loin de sa patrie,
Expira sans entendre une parole amie ;
Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,
Personne ne viendra donner une prière,
L'aumône d'une larme à la tombe étrangère !
Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort ?

Priez encor pour ceux dont les âmes blessées,
Ici-bas n'ont connu que les sombres pensées
Qui font les jours sans joie et les nuits sans sommeil ;
Pour ceux qui, chaque soir, bénissant l'existence,
N'ont trouvé, le matin, au lieu de l'espérance,
A leurs rêves dorés qu'un horrible réveil.

Ah ! pour ces parias de la famille humaine,
Qui, lourdement chargés de leur fardeau de peine,
Ont monté jusqu'au bout l'échelle de douleur,
Que votre coeur touché vienne donner l'obole
D'un pieux souvenir, d'une sainte parole,
Qui découvre à leurs yeux la face du Seigneur.

Apportez ce tribut de prière et de larmes,
Afin qu'en ce moment terrible et plein d'alarmes,
Où de vos jours le terme enfin sera venu,
Votre nom, répété par la reconnaissance,
De ceux dont vous aurez abrégé la souffrance,
En arrivant là haut, ne soit pas inconnu.

Et prenant ce tribut, un ange aux blanches ailes,
Avant de le porter aux sphères éternelles,
Le dépose un instant sur les tombeaux amis ;
Et les mourantes fleurs du sombre cimetière,
Se ranimant soudain au vent de la prière,
Versent tous leurs parfums sur les morts endormis.


Illustration : Ana Cruz.



DREAMWORLD - Sire Cédric

Publié le 28/02/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
DREAMWORLD - Sire Cédric
Dreamworld
Sire Cédric

Dreamworld est un recueil de nouvelles de Sire Cédric paru aux éditions Nuit d’Avril en 2007.

Biographie

Sire Cédric est né le 24 octobre 1974 à Saint-Gaudens (Midi-Pyrénées) et a grandi dans un village aveyronnais. Après le lycée à Rodez, il a étudié l’anglais à l’université de Toulouse, ce qui a achevé de le convaincre de l’inutilité des études. Il a alors choisi de voyager (Chine, Italie, Etats-Unis), trouvant ici et là des boulots, comme pigiste et traducteur. Il est auteur depuis janvier 2006.

Bibliographie

Déchirures (nouvelles), Editions Nuit d’Avril, 2005
Angemort (roman), Editions Nuit d’Avril, 2006

Dreamworld

Le recueil contient 9 nouvelles :

- Cross-Road
- Cauchemars
- Requiem
- Muse
- Babylone
- Elfenblut
- Conscience
- Visionnaires
- Sangdragon

Cross-Road est une nouvelle qui met en scène deux enfants. Sur un thème fantastique, Sire Cédric ajoute de façon habile une fin typique de SF.

Cauchemars parle d’un enfant qui « matérialise » les rêves des autres personnes. La nouvelle est touchante du fait de la détresse de l’enfant, mais un peu compliquée.

Requiem évoque l’ange noir des suicidés et donne lieu à une scène érotique avec morsures vengeresses sur fond musical.

Muse raconte une histoire d’amour entre un auteur au physique spectral et une jolie femme mariée. Là aussi l’érotisme se mêle aux morsures.

Dans la nouvelle éponyme, Babylone a survécu à la destruction et ses Dieux en peuplent le sommet. L’auteur décrit la cité mythique : les jardins, les matériaux précieux, la luxure et le sang. Il s’applique à dépeindre l’ambiance des lieux et achève sa nouvelle par une réflexion légère sur la vie éternelle. A la page 156 figure un beau truisme : « Elle devra vivre. Jusqu’à sa mort. »

Dans Elfenblut (« le sang des elfes », en allemand), l’héroïne traque, jusqu’à ce qu’elle découvre le secret de ses origines, des créatures qui se mêlent aux humains et qui ont tué sa mère. Bien qu’elle soit courte, la nouvelle est prenante. C’est dommage que Sire Cédric ne donne pas plus d’informations sur les êtres mystérieux.

Conscience relate comment un jeune homme se débarrasse de l’emprise négative de sa mère et réussit sa vie. A moins que la réalité ne soit ailleurs. La nouvelle prend un sacré virage à 180 degrés à mi-parcours.

Visionnaires conte les mésaventures de deux enfants, des jumeaux aux liens particulièrement étroits, qui, malheureusement pour eux, voient le monde des cauchemars.

La dernière nouvelle, Sangdragon, se rapproche de la fantasy. Une scientifique dépravée et son photographe suivent les traces du dernier dragon, tué par des moines guerriers. L’histoire est plaisante, mais les religieux romains ne sont pas très convaincants.

Les personnages principaux sont souvent des enfants un peu différents, chahutés par leurs camarades. Le thème du cauchemar est récurrent. Dans deux nouvelles, l’auteur renouvelle le mythe du vampire. Il rend également hommage au corps de la femme. Plusieurs textes sont d’ailleurs dédiés à des femmes… La musique est très présence dans les nouvelles et chacune d’entre elles mentionne une bande son.

L’auteur utilise de préférence des phrases courtes ou rythmées par la ponctuation. Son style est clair. Il parvient à créer une ambiance en quelques phrases.

Le suspense est bien mené. L’originalité de Sire Cédric lui permet d’innover sur des thèmes déjà exploités.

Bref, un assez bon recueil de nouvelles fantastiques.

Webographie

http://www.sire-cedric.com/

Rachel Gibert, pour la réunion du 22 février 2008

LE CHEVALIER D'EON

Publié le 25/02/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
LE CHEVALIER D'EON
Le Chevalier d’Eon


Le 5 octobre 1728 à Tonnerre en Bourgogne, le juriste Louis Déon de Beaumont déclare au prêtre de l’église Notre-Dame la naissance de son fils Charles Geneviève Louise Auguste André Thimothée. Curieux prénoms pour un garçon qui aura donc au total trois prénoms masculins et trois prénoms féminins. Dès sa naissance donc, l’ambiguïté et le paradoxe ne quitteront plus ce personnage atypique.

Doté d’une vive intelligence, il commence ses études à Tonnerre puis, en 1743, il les poursuit à Paris, au collège Mazarin et obtient un diplôme en droit civil et en droit canon en 1749. il s’inscrit comme avocat au parlement de Paris à 21 ans. Il se met ensuite à écrire et publie plusieurs Considérations historiques et politiques. Parallèlement c’est un homme actif et sportif : il pratique avec une grande habileté l’escrime et devient un cavalier accompli.

Sa vie amoureuse demeure un mystère : on ne lui connaît ni fiancée ni maîtresse, il ne participe guère aux jeux de la séduction mais dans un premier temps cela n’affole personne.

Remarqué par le roi Louis XV, il est nommé censeur royal pour l'Histoire et les Belles-Lettres puis très vite il sera affilié au « secret du roi », un service secret de renseignements que dirige le prince de Conti. Il est aussitôt dépêché à la cour de Russie, pour obtenir de la tsarine Elisabeth une alliance avec la France. Vu l’indisponibilité de celle-ci, il prend un déguisement féminin et sous le nom de Lya (ou Lia) de Beaumont parvient à être reçu et il deviendra même plus tard la lectrice attitrée de la tsarine ! C’est à ce moment-là que l’opinion publique commence à se poser des questions sur lui car Charles Geneviève fait une fille trop parfaite pour n’être qu’un travesti, comment un homme déguisé aurait-il pu abuser une femme alors qu’il passait énormément de temps auprès d’elle et dans son intimité ? On remarque alors que son corps est beau, que ses traits sont délicats, qu’il est imberbe…Mais alors n’est-ce pas quand il est habillé en homme qu’il est travesti ? Un jour Elisabeth se rendit compte de son imposture et tenta de lui faire des avances mais Charles refusa et il fut renvoyé de la cour.

Toutefois sa carrière se poursuit avec succès, il continue de mener des missions pour Louis XV, tantôt habillé en homme, tantôt en femme. Il devient même capitaine des dragons et reçoit la croix de Saint-Louis pour sa bravoure au combat. A partir de là les rumeurs sur son identité sexuelle vont cesser car seul un homme peut mener des troupes au combat, pense t-on.

En 1762, Charles est envoyé comme secrétaire d’ambassade à Londres. Là le chevalier déconcerte absolument car sans que l’on ne lui demande il apparaît parfois en homme et à d’autres moments en femme et lors de conversation sa voix et son parlé deviennent féminin. Des paris s’engagent alors : pendant plus de vingt ans de nombreux anglais vont miser des sommes énormes sur son identité sexuelle. En 1771, leur montant total atteint presque la somme de 300 000 livres sterling.

Pressé de clarifier sa situation par un envoyé du roi qui n’est autre que le dramaturge Beaumarchais, le chevalier d’Eon signe une proclamation où il révèle enfin son sexe. Nous sommes en 1774, appuyé par les déclarations des médecins, il déclare être une femme. Le roi contraint alors l’ancien chevalier à ne jamais plus se travestir en homme et à conserver son statut de femme en toutes circonstances. Une ordonnance fut prise le 27 août 1777 par le roi lui donnant ordre « de quitter l'uniforme de dragons qu'elle continue à porter et de reprendre les habits de son sexe avec défense de paraître dans le royaume sous d'autres habillements que ceux convenables aux femmes ».Il est désormais Mademoiselle d’Eon et rentré en France, il reçoit de Marie-Antoinette une garde-robe digne de son nouveau sexe. Mais il doit s'exiler à Tonnerre où les plus grands personnages le visitent.

En novembre 1785, il regagne la Grande-Bretagne et perd sa rente. Il se retrouve dans une demi-misère et est recueilli par une dame britannique de son âge, Mrs Cole. Plusieurs fois il tenta de reprendre son statut masculin mais en vain car pour tous il n’y avait plus à s’y méprendre il s’agissait bien d’une femme. Alors pendant plus de trente ans elle mena la vie d’une lady respectable et vieillissante.

Elle accueillit favorablement la Révolution française, proposa à l'Assemblée nationale de conduire une unité d'Amazones, se vit accorder un passeport, mais la déclaration de guerre du 1er février 1793 et de lourdes dettes la contraignirent à demeurer sur le sol britannique.

En 1804, elle fut emprisonnée pour dettes ; libérée, elle vivra encore quatre ans dans la misère, avant de mourir, à Londres, le 21 mai 1810.

En effectuant la dernière toilette de la défunte, on découvrit avec stupéfaction que cette vieille dame... était un homme. Un chirurgien accompagné de plusieurs membres de la Faculté médicale de la Grande-Bretagne déclara dans un rapport médico-légal, le 23 mai 1810 : « Par la présente, je certifie que j'ai examiné et disséqué le corps du chevalier d'Éon et que j'ai trouvé sur ce corps les organes mâles de la génération parfaitement formés sous tous les rapports ».

Le chevalier d'Éon fut enterré dans le Middlesex.

Mais alors pourquoi Charles Geneviève, homme ambitieux et actif a t-il accepté de passer plus de trente ans de sa vie dans le rôle d’une femme ? Comment se fait-il que les médecins en 1774 lui aient déclaré une identité féminine ? Louis XV et Louis XVI étaient-ils au courant que Mlle d’Eon était en fait de sexe masculin ? Dans ce cas, pourquoi ont-ils refusé qu’elle redevienne un homme ? Après la mort de Louis XVI, pourquoi donc le chevalier d’Eon n’a-t-il pas reprit sa véritable identité ? Le 23 mai, un des membres de la faculté d’Angleterre déclara : « Par la présente, je certifie que j'ai examiné et disséqué le corps du chevalier d'Éon et que j'ai trouvé sur ce corps les organes mâles de la génération parfaitement formés sous tous les rapports ». Mais qui sait…. Si ces quelques personnes présentes autour de la dépouille de Charles-Geneviève s’étaient mises d’accord pour affirmer qu’il était un homme alors que c’était en réalité une femme ? Car pourquoi le chevalier d’Eon aurait-il menti sur son sexe féminin ? A l’heure d’aujourd’hui toutes ces questions n’ont pas de réponse...

Le Chevalier d’Eon a inspiré les peintres et les caricaturistes de son temps; mais on oublie trop souvent que ce diplomate aux pratiques douteuses était aussi un "homme des Lumières" qui laisse de nombreux écrits et une volumineuse correspondance derrière lui.

En 1959, un film de Jacqueline Audry lui est consacré et porte le nom suivant : Le secret du Chevalier d’Eon avec comme acteurs principaux Andrée Debar, Bernard Blier et Isa Miranda.

Sous forme de manga, Tow Ubukata réinvente l'étonnant destin de l'espion de Louis XV. Puis c’est au tour de Kazuhiro Furuhashi d’en faire une série d’animations en 24 épisodes à partir de l’année 2006.

Figure emblématique de l’ambiguïté sexuelle et du transformisme, le chevalier d’Eon est mis en exergue par Mylène Farmer dans sa chanson « Sans Contrefaçon » mais aussi dans les personnages qu’elle incarnera dans certains clips de Laurent Boutonnat des années 80, dont « Libertine » et « Pourvu qu’elles soient douces ».


Odéliane, pour la réunion du 22/02/09


RESTE, N'ALLUME PAS LA LAMPE

Publié le 21/02/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
RESTE, N'ALLUME PAS LA LAMPE
Reste. N'allume pas la lampe...


De Catulle MENDÈS (1841-1909)


Reste. N'allume pas la lampe. Que nos yeux
S'emplissent pour longtemps de ténèbres, et laisse
Tes bruns cheveux verser la pesante mollesse
De leurs ondes sur nos baisers silencieux.

Nous sommes las autant l'un que l'autre. Les cieux
Pleins de soleil nous ont trompés. Le jour nous blesse.
Voluptueusement berçons notre faiblesse
Dans l'océan du soir morne et délicieux.

Lente extase, houleux sommeil exempt de songe,
Le flux funèbre roule et déroule et prolonge
Tes cheveux où mon front se pâme enseveli...

Ô calme soir, qui hais la vie et lui résistes,
Quel long fleuve de paix léthargique et d'oubli
Coule dans les cheveux profonds des brunes tristes.


Illustration : Anna Ignatieva


LES MYTHES ET LES CONTES SELON PIERRE GORDON

Publié le 04/02/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
LES MYTHES ET LES CONTES SELON PIERRE GORDON
Les Mythes et les Contes selon Pierre Gordon


Nous allons ici parler d’ethnologie et de Pierre Gordon, encore qu’il soit impossible de trouver les ouvrages de Pierre Gordon dans les librairies traitant d’ethnologie. Ils dépassent ce domaine même si, à la lecture, on est bien en plein dans le sujet. Mais il en va comme de tous les sujets, si on les traite autrement que comme il est « convenu » de les traiter, on se voit très vite écarté. C’est ce qui est arrivé à Pierre Gordon et cela explique que ses livres soient difficiles à trouver. Seuls quelques librairies oeuvrant dans le domaine des religions ou de l’ésotérisme les proposent, et encore souvent faut-il faire la démarche de les commander.


Qui fut Pierre Gordon ? On sait très peu de choses de lui à part qu’il fut agrégé de philosophie, Master of Arts de l'Université de Cambridge et multi-diplômé en langues étrangères. Et pour épaissir encore le mystère, on sait aussi que Pierre Gordon ne fut que le nom de plume d’un inconnu dont on ne connaît pas non plus le visage. Pourquoi cet inconnu a-t-il autant brouillé les pistes ? Une première raison probable est que ce personnage occupait sûrement un poste d’importance dans l’administration française et que ses idées concernant l’homme, sa nature et son passé auraient passablement étonné concernant un homme de son rang. La deuxième raison, certainement plus essentielle pour cet auteur, est qu’il estimait que le contenu de ses écrits primait, et de loin, sur son nom et sa personnalité, deux choses dès lors vouées à rester dans l’ombre.


Qu’est-ce que l’ethnologie ? L'ethnologie est une science humaine qui relève de l'anthropologie, et dont l'objet est l'étude explicative et comparative de l'ensemble des caractères sociaux et culturels des groupes humains. À l'aide de théories et de concepts qui lui sont propres, elle tente de parvenir à la formulation de la structure, du fonctionnement et de l'évolution des sociétés. Un exemple : Marcel Griaule qui pendant 30 ans a étudié les dogons en Afrique.


Pour comprendre la pensée de Pierre Gordon, il faut revenir sur les travaux de sir James George Frazer, dont Pierre Gordon fut sans doute un des élèves parmi les plus attentifs. L’œuvre principale de cet auteur fut « Le Rameau d’Or », un ensemble de 12 livres qui révolutionnèrent la sociologie, l’ethnologie et l’anthropologie. James Frazer évoque au début de son ouvrage le Roi des Bois de Nemi : dans l'enceinte du sanctuaire de Diane de Némi, dans la campagne romaine, se dressait un arbre sacré. Seul un esclave fugitif avait le droit de briser un de ses rameaux. La possession de ce trophée lui permettait de provoquer le prêtre de Diane en combat singulier et s'il le tuait, de prendre à sa place le titre de Rex Nemorensis, Roi du Bois de Némi, roi destiné à périr des mains de son successeur, qui sera un esclave fugitif comme il le fut lui-même. Il y avait là une double énigme : pourquoi le roi devait-il être forcément un esclave en fuite ? Et pourquoi devait-il d’abord s’emparer d’un rameau d’un arbre sacré avant d’affronter le prêtre en place ? Pour répondre à cette double interrogation, James Frazer ne va pas hésiter à explorer tous les mythes, tous les rites et toutes les légendes de tous les continents en rapport avec les deux sujets et ce n’est qu’au bout de 2500 pages imprimées en petits caractères qu’il estimera avoir assez d’éléments pour tenter d’éclaircir le double-mystère. « Le Rameau d’Or » ne constitua pas seulement une œuvre imposante, foisonnante et fondatrice. Elle brisa aussi de nombreux tabous en matière d’étude des religions à une époque où simplement vouloir étudier une religion, et notamment la religion chrétienne, comme n’importe quel autre sujet d’étude était considéré comme une offense voire un insulte grave à cette religion.


Frazer fut donc un auteur aussi passionné que courageux. Mais ce fut aussi un « raciste malgré lui », le racisme étant alors « naturel » au sein de la bourgeoisie anglaise. Selon tous, l’homme blanc occidental civilisé, dont la pensée est « raisonnée », était de toute évidence supérieur au sauvage primitif, dont la pensée est occupée par les esprits de la nature et la magie. Frazer, en dépit d’efforts louables, n’échappera pas à ce redoutable défaut.


Pierre Gordon, résistant apparemment beaucoup mieux au racisme immensément répandu à son époque, n’est pas d’accord avec le postulat infériorisant les populations des contrées éloignées de notre civilisation. Le sauvage primitif n’est en rien si sauvage qu’on veut assurément le croire, et c’est encore moins un primitif. C’est même un être fortement établi dans une société elle-même établie de très longue date et dont la pensée est bien plus complexe et raisonnée qu’il n’y paraît. Mieux, en remontant aux origines des mythes, des rites et des légendes, presque identiques dans leurs fondements au travers de la Terre entière, cet auteur en arrive à une conclusion logique qu’il n’aura cesse ensuite d’étayer toujours plus livre après livre. Voici donc le principe de base de la pensée de Pierre Gordon :
« La seule exégèse satisfaisante de l'homme, c'est qu'il fut d'abord un surhomme. Nous ne sommes point des êtres venus d'en bas et qui s'efforcent de gagner un palier plus élevé. L'évolution de l'humanité n'est qu'une longue dégradation de la connaissance propre au surhomme, ou connaissance ontologique, en connaissance empirique. » (Pierre Gordon, Le sacerdoce à travers les âges)
Par surhomme, Pierre Gordon entend l’homme tel qu’il était à son origine, entièrement uni avec le monde dynamique situé au-delà du monde physique. Le monde dynamique se manifeste dans le monde physique par l’intermédiaire du mana. Le terme mana, qui est une notion fondamentale en ce qui concerne la magie et la religion, est un terme polynésien que l'on retrouve sous différents noms chez différents peuples (par exemple wakan ou orenda) et qui désigne un pouvoir spirituel ou une puissance magique habitant certains objets et ou émanant de certaines personnes.


Depuis sa chute, l’homme n’est plus que l’ombre de lui-même et il cherche constamment à retrouver ce qui était son univers d’origine. Pour cela, il a mis au point depuis des temps très lointains des rites d’initiation qui permettent aux initiés de retrouver tout ou partie de l’état de surhomme originel. Ces rites d’initiation impliquent un type de société très structurée et entièrement tournée vers la réintégration de ses membres dans la surhumanité primordiale. D’où un problème allant croissant en intensité, car les sociétés se sont peu à peu dégradées de siècle en siècle et leur passé, une fois devenu incompris par les générations suivantes, n’est plus dans les mémoires que sous forme de mythes.


Le mythe raconte une histoire sacrée qui relate non seulement l'origine du Monde, des animaux, des plantes et de l'homme, mais aussi tous les événements primordiaux à la suite desquels l'homme est devenu ce qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire un être mortel, sexué, organisé en société, obligé de travailler pour vivre, et vivant selon certaines règles. Le mythe se déroule dans un temps primordial et lointain, un temps hors de l'histoire, un Âge d'Or, un temps du rêve. Réciter le mythe produit une re-création du monde par la force du rite. L'exigence du sacrifice est l'un des plus puissants. Le mythe n'est pas récité n'importe quand mais à l'occasion de cérémonies : naissances, initiations, mariages, funérailles, et tout un calendrier de fêtes et célébrations, c'est-à-dire à l'occasion d'un commencement ou d'une transformation dont il rend compte.


Un mythe est, d’après Pierre Gordon, l’exact reflet d’un type de société ancien et oublié. Par exemple le mythe du minotaure, décrivant en fait une société où le grand prêtre chargé de l’initiation portant rituellement un masque de taureau. Corollaire : Les mythes se sont transformés peu à peu en légendes, puis en contes, plus ou moins jolis ou plus ou moins horribles.


Le conte a toujours pour cadre principal le monde des hommes, même si celui-ci, notamment dans le cas des contes merveilleux, est souvent en contact avec l'autre monde, celui des morts, des esprits, du petit peuple des forêts et des dieux. C’est un genre narratif dans lequel le récit, qui a traversé les siècles par l'intermédiaire de la mémoire des hommes, est délibérément fictif. Il peut aussi varier selon les régions du monde et selon le narrateur. On arrive cependant à distinguer l'unité d'une histoire, derrière la multiplicité de ses variantes, par l'intermédiaire de la notion ethnographique de conte-type, qui définit une trame narrative par rapport à son contenu et à sa structure. Toutefois, pour Pierre Gordon, les contes forment un témoignage très précieux des temps anciens. Car pour lui, « Le conte de fées n'est que la description scrupuleuse d'un rite. ».


Grâce à ces quelques explications, nous pouvons dès lors comprendre la vision de Pierre Gordon concernant le passé de l’humanité.


Qui étaient les dieux de l’antiquité ? C’était une caste régnante nommée comme s’il ne s’agissait que d’une seule personne et qui était chargé de la diffusion et de la bonne exécution des rites d’initiation. En effet, ce fut une pratique systématique d’agglomérer une multiplicité de personnalités en une seule. Exemple : au début, il y eu Ouranos, puis vint Kronos, et ensuite Zeus. Mais c’est exactement comme si on parlait d’une dynastie royale désignée par le nom d’un seul roi suivie d’une deuxième puis d’une troisième (chacune sensiblement dégradée par rapport à la précédente). Se référer aussi concernant les agglomérations aux Hécatonchires, monstres qui possédaient 50 têtes et 100 bras (en réalité des groupes rituellement formés de 50 personnes), ou à Argos, qui avait 50 paires d’yeux (et qui était aussi un groupe rituellement formés de 50 personnes).


Qui étaient les démons ? Même réponse que précédemment, à cette précision près qu’on a fini par faire de certains dieux des démons, autrement dit des sur-êtres maléfiques, mais qui n’étaient pas considérés comme tels à l’origine, à l’instar de Lucifer, le Porteur de Lumière, devenu par la suite un sur-être maléfique. Exemple : Pluton et Hadès, les deux dieux grecs des enfers. Chez les romains, c’était Orcus, dont le nom s’est peu à peu changé en Ogre, le fameux ogre qu’on retrouve les contes horrifiques. Selon le terme de Pierre Gordon, il s’agissait d’un Digesteur divinisant, c'est-à-dire d’un prêtre chargé du séjour des personnes à initier dans une grotte sacrée (ou tout autre endroit considéré comme faisant office de grotte sacrée). Le prêtre est dans ce cas-là (mais ce fut un cas universellement répandu dans l’antiquité) assimilé à la grotte sacrée, elle-même assimilée à un intestin digérant les personnes à initier entrées par la bouche de la grotte avant qu’elle n’en soient libérées une fois la surhumanité atteinte. Cela rappelle évidemment Kronos, qui a mangé ses enfants (qui restent entiers dans son ventre). Zeus en réchappe, caché au fond d’une grotte. Et cela rappelle bien sûr aussi le Grand Méchant Loup des contes, qui se fait généralement ouvrir le ventre à la fin de l’histoire, par un bûcheron dans le Petit Chaperon Rouge, libérant ainsi la ou les personnes qu’il avait dévorée(s).


Quelle différence alors entre dieux et démons ? Aucune, à part le moment de l’initiation mis en valeur. Pour les démons, c’est la souffrance occasionnée par les efforts pour qu’un homme abandonne sa condition d’homme. Pour les dieux, c’est la récompense de ces efforts, c'est-à-dire la condition de surhomme.


Que désignaient les enfers ? Par principe, tous les lieux d’initiation, cabanes, grottes, bois sacrés ou autres, étaient assimilés à des lieux situés sous la terre. Or en latin, en dessous se dit inferus, d’où le mot enfer. Variante de l’enfer, le labyrinthe (dont la structure fait penser à un intestin) est, par définition, un lieu où on se perd (à soi-même).


Qui étaient les fées ? C’était originellement des femmes chargées des rites d’initiation dans les sociétés de type matriarcal.


Qui étaient les sorcières ? Ce qui restait (et reste peut-être encore) de l’ancienne fonction, maintenant très dégradée, des fées.


Qui étaient les dragons ? C’était originellement des hommes-serpents (c'est-à-dire des hommes vêtus rituellement comme des serpents) chargés des rites d’initiation dans les sociétés de type patriarcal.


Qui étaient les héros des temps antiques ? Des initiés combattant rituellement un ennemi redoutable quelconque et prouvant par là même la valeur de leur initiation et des pouvoirs acquis.


Quels étaient les pouvoirs dont étaient dotés les héros ? Ceux, peu ou prou amoindris selon les époques, du surhomme originel et dont les initiés tendaient à se rapprocher plus ou moins.


Pour conclure, on peut difficilement imaginer de nos jours ce que furent concrètement les civilisations d’Ouranos, de Kronos et de Zeus. Néanmoins, on peut peut-être en avoir une vague idée en se référant au chamanisme et essayant d’extrapoler à partir des civilisations maya, égyptienne, grecque et romaine. Mais peut-être aussi que cela n’avait rien à voir avec ces civilisations-là. Peut-être même est-ce totalement inimaginable pour l’homme d’aujourd’hui. En effet, qui peut se figurer dans notre ère dite moderne, et que Pierre Gordon considérait plutôt comme terriblement dégradée, un monde où la divinité était l’état normal de l’homme ?


Frédéric Gerchambeau


Illustration : "Hercule arrachant Alceste aux Enfers", Joseph Franque (1774-1833).


LE SOUTERRAIN DE L’ALHAMBRA - Washington Irving

Publié le 03/02/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
LE SOUTERRAIN DE L’ALHAMBRA - Washington Irving
LE SOUTERRAIN DE L’ALHAMBRA
Washington Irving

A l’intérieur de la forteresse de l’Alhambra, en face du palais royal, à Grenade, se trouve une vaste esplanade ouverte appelée la Place des Citernes (la Plaza de los Algibes), nom qu’elle doit aux réservoirs d’eau établis sous terre, cachés à la vue, et existant en cet endroit depuis l’époque des Mores.

Dans un coin de cette esplanade se voit un puits moresque creusé dans le roc à vif, et dont l’eau est aussi froide que la glace et aussi transparente que le cristal.

Les puits faits par les Mores sont encore aujourd’hui en renom, car on n’ignore point les peines que l’on se donnait alors pour arriver jusqu’aux sources les plus pures et les plus douces.

L’un de ces puits, celui dont il est question ici, est fameux dans tout Grenade. On y voit les porteurs d’eau, qui tenant en équilibre de grandes cruches sur leurs épaules, qui poussant devant eux des ânes chargés de vaisseaux en terre, monter et descendre, ― de l’aube à la nuit noire, ― les pentes des avenues boisées de l’Alhambra.

Les fontaines et les puits dès les temps éloignés dont parle l’Ecriture, ont toujours été sous les climats chauds des lieux de rendez-vous préférés où l’on se livre volontiers aux commérages.

Autour du puits dont il est question dans ce récit il y a eu de temps immémorial une sorte de club perpétuel composé des invalides, des vieilles femmes, et d’autres badauds et badaudes, formant la population désœuvrée de la forteresse, qui y prennent place sur des bancs de pierre, sous un auvent recouvrant le puits pour servir d’abri contre le soleil au collecteur du péage.

Les conversations et les cancans y vont bon train. On n’y laisse approcher aucun porteur d’eau sans l’interroger sur les nouvelles de la ville et sans faire de longs commentaires sur tout ce qu’il a vu et entendu dire. Il ne se passe pas une heure de la journée que des commères en humeur de flânerie, des servantes sans besogne ne viennent y baguenauder, la cruche sur la tête, pour entendre l’incessant babil de ces maîtres bavards.

Parmi les porteurs d’eau qui venaient autrefois s’approvisionner à ce puits, il y avait un petit bonhomme aux épaules trapues, au dos solide, aux jambes arquées, que l’on appelait Pedro Gil et par abréviation Perégil.

Comme tous ceux qui exerçaient le même métier que lui à Grenade, il était Gallégo, c’est-à-dire natif de Gallicie.

La nature semble avoir formé des races d’hommes, comme elle a créé des races d’animaux tout exprès pour les professions qu’ils ont à remplir. C’est ainsi qu’en France tous les cordonniers sont savoyards, tous les portiers d’hôtel suisses, et qu’au temps où les vertugadins et les coiffures poudrées étaient de mode en Angleterre, il n’y avait qu’un Irlandais coureur de marais pour imprimer le balancement à la chaise à porteur.

De même en Espagne, les porteurs d’eau et les portefaix en général sont tous petits, trapus et originaires de Gallicie. Aussi ne dit-on point « Faites venir un homme de peine » mais « Appelez un Gallégo. »

Pour en revenir à mes moutons, Pérégi le Gallégo avait débuté avec une grande cruche de terre qu’il portait tout bonnement sur l’épaule ; par degrés, sa situation s’était agrandie dans le monde et il s’était trouvé en mesure de s’acheter un auxiliaire appartenant à une classe correspondante d’êtres animés, en d’autres termes un gros âne tout velu.

De chaque côté de son aide-de-camp aux longues oreilles, dans une espèce de panier, étaient suspendues ses cruches d’eau recouvertes de feuilles de vigne pour les protéger contre le soleil.

Il n’y avait pas dans tout Grenade de porteur d’eau plus industrieux et plus joyeux que Pérégil.

Les rues résonnaient de ses gais accents lorsqu’il trottinait derrière son aliboron, en chantant de cette voix qu’on peut appeler ensoleillée et qui s’entend dans toutes les villes espagnoles : Quien quiere agua, agua mas fria que la nieve ? Qui veut de l’eau, de l’eau plus froide que la neige ? Qui veut de l’eau du puits de l’Alhambra, froid comme la glace et limpide comme le cristal ?

Quand il servait à un client un verre pétillant, de son liquide c’était toujours avec un mot plaisant qui provoquait un sourire ; et lorsque par hasard il avait affaire à une belle dame ou à une jeune demoiselle dont la joue ou le menton avait une gracieuse fossette, il ne manquait pas de lui adresser un compliment sur sa beauté.

Aussi Pérégil le Gallégo était-il cité dans tout Grenade pour le plus poli, le plus aimable, le plus gai et le plus heureux des mortels.

Pourtant ce n’est pas toujours celui qui chante le plus haut et qui raille le plus qui a le cœur le plus léger.

Sous toute cette apparence de jovialité, le brave Pérégil avait ses soucis et ses peines.

Il avait à entretenir une grande famille d’enfants en haillons, affamés et bruyants comme une nichée de jeunes hirondelles, qui l’accablaient de leurs demandes de pain chaque fois qu’il rentrait le soir de ses corvées du jour.

Il avait, à vrai dire, une compagne, mais elle ne lui était d’aucune aide. Elle était jadis une reine de beauté dans son village, et tout son village vantait son habileté à danser le boléro et à faire sonner les castagnettes ; elle avait, depuis son mariage, gardé ses penchants d’autrefois, dépensant en toilettes toute la recette amassée à force de labeur par le bon Pérégil, et mettant à contribution jusqu’au baudet même pour faire des parties de plaisir les dimanches et les jours de fête, et ces innombrables jours de repos qui en Espagne sont presque plus nombreux que ceux de la semaine. Avec tout cela elle était musarde, plus souvent couchée que debout et jacassant comme pas une pie : bref, négligeant sa maison, sa famille, délaissant tout pour rôder en traînant la semelle chez les commères, ses voisines.

Fort heureusement, celui qui mesure le vent à brebis tondue sait accommoder le joug du mariage au cou qui doit le porter. Pérégil endurait le gaspillage de sa femme et les cris de ses enfants avec autant de résignation que son âne en mettait à transporter les cruches d’eau ; et quoiqu’il lui arrivât quelquefois de hocher la tête lorsqu’il était seul, jamais il ne se serait risqué à mettre en doute les vertus ménagères de sa moitié.

Il aimait ses enfants comme le hibou chérit ses petits, et il était fier de voir en eux se multiplier et se perpétuer sa propre image, car ils étaient tous trapus, solides et bancroches comme lui.

Son plus grand plaisir, quand il avait un peu de répit et une poignée de maravédis à dépenser, était d’emmener toute la bande, les uns dans ses bras, les autres accrochés à ses habits, les plus grands trottant derrière ses talons, et de leur laisser prendre leurs ébats et faire leurs cabrioles dans les vergers de la Véga, pendant que sa femme dansait avec ses amis dans les Angosturas du Darro.

C’était par une belle soirée d’été, à une heure déjà avancée.

La plupart des portefaix et porteurs d’eau avaient achevé leur rude besogne de la journée. Il avait fait excessivement chaud. La nuit était délicieuse, une de ces nuits qu’éclaire la lune et qui invitent les habitants de ces climats méridionaux à s’indemniser de la chaleur et de l’inaction forcée de la journée en se promenant en plein air et en jouissant de la fraîcheur de la température le plus longtemps possible. Les acheteurs d’eau étaient encore dehors. Pérégil, en bon petit père peinant à la tâche, songeait à ses enfants affamés.

— Encore un voyage au puits, se disait-il, pour pouvoir acheter un puchero du dimanche à mes plus petits.

Tout en parlant, il trottinait vaillamment dans l’avenue de l’Alhambra, chantonnant comme il en avait l’habitude et de temps à autre administrant un bon coup de bâton au baudet, autant pour battre la mesure sur le dos de la pauvre bête que pour la régaler ; car les rations de coups tiennent lieu en Espagne de rations d’herbe pour les bêtes de charge.

Arrivé au puits, Pérégil le trouva désert.

Il n’y vit qu’un étranger en costume mauresque, assis seul au clair de lune sur le banc de pierre.

Pérégil fit d’abord une pause et considéra l’inconnu avec un air de surprise, mêlée de crainte ; mais le More lui fit signe faiblement d’approcher.

— Je suis las et malade, dit-il, aide-moi à regagner la ville et je te payerai le double de ce que tu gagnerais à remplir les cruches d’eau.

Le bon cœur du petit porteur d’eau fut touché de compassion à cet appel de l’étranger.

— Dieu me garde, dit-il, de demander un pourboire ou un salaire pour un simple acte d’humanité.

Il aida donc le More à s’asseoir sur son âne et partit lentement pour Grenade, car le pauvre musulman était si faible qu’il dut le tenir des deux mains pour l’empêcher de tomber.

Lorsqu’ils atteignirent la ville, le porteur d’eau lui demanda où il devait le conduire.

— Hélas ! dit le More d’une voix expirante, je n’ai ni feu ni lieu, je suis étranger ici. Laisse-moi passer la nuit sous ton toit et tu seras largement récompensé.

Le bon Pérégil se voyait donc d’une manière tout inattendue cet infidèle sur les bras ; mais il était trop humain pour refuser l’hospitalité à un de ses semblables dans un cas aussi désespéré : Il mena le More chez lui.

Les enfants qui accouraient, suivant leur habitude, la bouche ouverte en entendant le pas de l’âne, rentrèrent dans la maison avec effarement quand ils virent l’étranger coiffé d’un turban et allèrent se cacher derrière les jupons de leur mère. Celle-ci s’avança hardiment, comme une poule alarmée s’élance devant ses poussins à l’approche d’un chien errant.

— Qu’est-ce à dire ? Un mécréant ? Un païen ? s’écria-t-elle. Est-ce là tout ce que tu nous amènes à cette heure indue, pour appeler sur nous les regards de l’Inquisition.

— Un peu de calme, ma femme, répartit le Gallégo. Voici un étranger malade, sans amis, sans asile. Aurais-tu le courage de le repousser pour le faire succomber dans la rue ?

La femme allait maugréer de plus belle, car bien que son gîte ressemblât à une tanière, elle n’en tenait pas moins à « la réputation de sa maison » ; mais cette fois le petit porteur d’eau voulut en faire à sa tête et se refusa positivement à se courber sous le joug. Il aida le pauvre musulman à mettre pied à terre, et étendit une natte et une peau de mouton pour lui sur le sol à l’endroit le plus frais de la maison, car il n’avait dans sa pauvreté pas d’autre lit à lui offrir.

Quelques instants après le More fut saisi de violentes convulsions qui défièrent toute la science médicale du Gallégo. Les yeux du malade exprimaient sa bonté. Dans un moment de calme, il l’appela près de lui et lui parlant à voix basse :

— Je sens, dit-il, que ma fin approche. Si je meurs, je te lègue cette boîte en récompense de ta charité.

En disant ces paroles, il ouvrit son burnous et fit voir une petite boîte en bois de sandal qu’il avait attachée à sa ceinture.

— Dieu veuille, mon ami, répondit le brave petit Gallégo, que vous puissiez vivre encore de longues années pour jouir vous-même de votre trésor quel qu’il soit.

Le More secoua la tête ; il mit la main sur la boîte et voulut entrer dans quelques explications, mais il fut saisi de nouvelles convulsions plus violentes et au bout de peu de temps il expira.

La femme du porteur d’eau était comme une folle.

— Voilà ce que tu gagnes, dit-elle, avec ta manie de te mettre dans l’embarras pour obliger les autres. Qu’allons-nous devenir si l’on trouve ce cadavre chez nous? Nous serons mis en prison et traités de meurtriers, et si nous en réchappons, les alguazils et les hommes de loi nous ruineront.

Le pauvre Pérégil n’était pas moins perplexe, et il se repentait presque d’avoir fait une bonne action. A la fin, il lui vint une idée.

— Il ne fait pas encore jour, dit-il, je vais porter le corps du More hors de la ville et l’enterrer dans le sable au bord du Xénil. Personne n’a vu cet étranger entrer chez nous et personne ne saura rien de sa mort.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

La femme lui vint en aide. Ils roulèrent le corps du pauvre musulman dans la natte sur laquelle il venait d’expirer, le couchèrent en travers sur le baudet et Pérégil se mit en route pour la rivière.

Par malheur pour lui, le porteur d’eau avait pour voisin d’en face un barbier nommé Pédrillo Perdrugo, qui était bien le plus indiscret; le plus bavard et le plus méchamment malicieux de toute la tribu des faiseurs de cancans.

Il avait la mine d’un blaireau, des jambes d’araignée, l’allure insinuante. Le fameux barbier de Séville n’aurait pu l’égaler dans son penchant à se mêler des affaires d’autrui, et ce qu’il savait il ne le gardait pas plus qu’un crible.

On disait qu’il ne dormait que d’un œil et ne se couvrait qu’une oreille, de manière à pouvoir, même pendant son sommeil, voir et entendre tout ce qui se passait.

Ce qu’il y avait de sûr, c’est qu’il était une espèce de chronique scandaleuse pour les questionneurs de Grenade et qu’il avait plus de clients que tout le reste de la confrérie.

Or, ce barbier mêle-tout avait entendu Pérégil arriver chez lui la nuit à une heure inaccoutumée et les exclamations de la femme du Gallégo et de ses enfants avaient éveillé sa curiosité.

Une minute après, sa tête passait par la lucarne qui lui servait d’observatoire et il vit son voisin aider un homme vêtu du costume moresque à entrer chez lui.

Cet événement était si extraordinaire que Pédrillo Perdrugo n’en dormit pas de toute la nuit.

Toutes les cinq minutes il apparaissait à son poste, surveillant les lumières qui filtraient à travers les fentes de la porte de son voisin : avant le jour il aperçut Pérégil sortant mystérieusement de chez lui avec son âne portant une charge inusitée.

Le barbier inquisiteur avait la fièvre ; il endossa prestement ses habits et se glissant silencieusement hors de sa maison, il suivit prudemment à distance le porteur d’eau jusqu’à ce qu’il le vît creuser un trou dans le sable au bord du Xénil et y enfouir quelque chose qui avait tout l’air d’un cadavre.

Le barbier se hâta de rentrer, et ne fit que tourner dans sa boutique, mettant tous sens dessus dessous jusqu’au lever du soleil.

Alors, il prit son plat à barbe sous le bras et gagna à pas précipités la demeure de son client quotidien l’alcade.

L’alcade venait de se lever. Pédrillo Perdrugo attendit qu’il se fût assis dans un fauteuil, lui attacha la serviette au cou, lui passa le plat à barbe sous le menton et commença à lui adoucir le poils avec les doigts et la savonnette.

— Etranges aventures ! dit Perdrugo qui cumulait les rôles de raseur et de nouvelliste. Etranges aventures, vol, assassinat, inhumation clandestine, le tout en une nuit !

— Hein ! quoi ! qu’est-ce que vous dites ? cria l’alcade.

— Je dis, répliqua le barbier, en frottant la boule de savon sur le nez et la bouche du personnage, car le barbier espagnol dédaigne l’emploi du blaireau, je dis que Pérégil le Gallégo a volé et assassiné un More musulman et l’a enterré cette nuit. Maldita .sea la noche.

— Mais d’où savez-vous cela ? demanda l’alcade.

— Un peu de patience, senor, et vous saurez tout, répondit Pédrillo en lui pinçant le nez tandis qu’il promenait un rasoir sur sa joue.

Il raconta alors tout ce qu’il avait vu, en poursuivant ses deux besognes simultanément, c’est-à-dire en rasant, levant et essuyant avec une serviette sèche le menton de son client, pendant qu’il expliquait comme le musulman avait été volé, assassiné, enterré.

Or, il se faisait que cet alcade était le grippe-sou le plus envieux et le plus ladre de tout Grenade.

On ne pouvait nier, à vrai dire, qu’il ne fit grand cas de la justice, puisqu’il la vendait au poids de l’or.

Il se dit tout de suite que s’il s’agissait, dans l’espèce, d’un vol suivi de meurtre, il devait y avoir une riche dépouille en jeu ; le tout était de savoir comment elle passerait aux mains de la loi, car il importait de mettre d’une part le grappin sur le coupable et de fournir du gibier à la potence, puis d’autre part de se saisir du butin et d’enrichir le juge, ce qui, dans l’opinion de l’alcade, était le but suprême de la justice.

Pour donner suite à cette pensée il manda en sa présence son plus fidèle alguazil, un grand efflanqué de limier famélique, vêtu suivant l’usage de l’ancien costume espagnol : chapeau de castor à larges bords relevés, fraise prétentieuse, petite cape noir s’accrochant aux épaules, justaucorps et haut-de-chausse couleur de rouille, faisant ressortir sa charpente mince et osseuse. L’homme avait dans la main une baguette blanche, insigne redoutable de son emploi.

Tel était le chien de chasse remarquable pour la finesse de son flair que l’alcade lança sur la piste du pauvre porteur d’eau, et telle fut la promptitude du sbire à exécuter les ordres de son maître qu’avant même que l’infortuné Pérégil fût revenu chez lui, il fut appréhendé au corps et traîné avec son âne devant le magistrat.

L’alcade laissa peser sur lui son regard le plus terrible.

— Ecoute, bandit ! cria-t-il d’une voix qui fit tressaillir le petit Gallégo en entrechoquant ses genoux, écoute, bandit ! inutile de nier ton crime : je sais tout. Le forfait que tu as commis mérite la potence, mais je suis miséricordieux et prêt en entendre ta défense. L’homme que tu as assassiné chez toi était un More, un infidèle, un ennemi de notre foi. C’est sans doute par excès de zèle religieux, que tu l’as massacré. Je serai donc indulgent : restitue le bien que tu lui as pris et nous passerons l’éponge sur l’affaire.

Le pauvre porteur d’eau invoqua tous les saints pour attester son innocence ; mais hélas ! aucun d’eux ne comparut, et quand même ils auraient fait acte de présence, l’alcade était homme à récuser tout le calendrier.

Le porteur d’eau raconta toute l’histoire du More mourant avec la naïve franchise de la vérité ; mais il se disculpa vainement.

— Oses-tu soutenir, demanda le juge, que ce musulman n’avait ni or, ni bijoux, et que ce n’était point là l’objet de ta cupidité ?

— Sur mon salut, répliqua le porteur d’eau, il n’avait que cette petite boite en bois de sandal qu’il ma léguée pour prix de mes services.

— Une boîte de sandal ! une boîte de sandal ! s’exclama l’alcade, les yeux pétillant à l’idée de joyaux précieux. Et où est-elle cette boîte ? Où l’as-tu cachée ?

— S’il plaît à votre seigneurie de la faire prendre, répondit le porteur d’eau en tremblant, elle est dans l’un des bâts de mon âne, et je vous l’offre volontiers.

A peine avait-il achevé ces paroles que le vigilant alguazil s’éclipsa pour reparaître l’instant d’après avec la mystérieuse boîte de bois de sandal. L’alcade l’ouvrit avec impatience d’une main tressaillante. Tous trois se penchèrent pour admirer le trésor qu’elle devait recéler ; mais, à leur grand désappointement, ils ne virent qu’un petit rouleau de parchemin couvert de caractères arabes, et un bout de chandelle.

Quand il n’y a rien à gagner à la condamnation d’un inculpé, la justice, même en Espagne, incline à se montrer impartiale.

L’alcade, remis de son dépit et trouvant que l’affaire ne lui laissait en fin de compte pas de profit, écouta cette fois avec calme les explications du porteur d’eau, corroborées par le témoignage de sa femme…

Convaincu de son innocence, il le renvoya des fins de la poursuite et poussa même la bienveillance jusqu’à lui laisser emporter l’héritage du More, la boîte en bois de sandal, et tout ce qu’elle contenait, disant que c’était la légitime récompense de son humanité ; mais il garda l’âne pour solde des frais et dépens.

Voilà donc le malheureux petit Gallégo réduit une fois de plus à porter lui-même son eau et à grimper sur la pente raide qui conduit au puits de l’Alhambra avec une grande cruche en terre sur l’épaule.

Tandis qu’il gravissait la colline en ruisselant de sueur sous le soleil accablant de midi, il s’écriait, n’ayant plus rien cette fois de sa bonne humeur accoutumée :

— Chien d’alcade ! Voler ainsi un pauvre homme comme moi, lui dérober ses moyens d’existence et le meilleur ami qu’il eût au monde !

A ce souvenir du fidèle compagnon de ses travaux, toute la tendresse de son bon naturel se réveillait.

— Ah ! baudet de mon cœur ! s’exclama-t-il en déposant son fardeau sur une borne tandis qu’il essuyait la sueur de son front ; ah ! baudet de mon cœur ! Je suis sur que tu penses à ton vieux maître ! Je suis sûr que tu regrettes les cruches, pauvre bête !

Pour comble d’afflictions, sa femme le reçut, au retour, avec des jérémiades et des rebuffades.

Elle était bien sûre de ce qui arriverait, elle l’avait averti de ne pas céder à ces beaux élans généreux d’hospitalité qui avaient attiré sur lui tous ces malheurs ; et en femme qui s’y entend, elle profita de l’occasion pour faire valoir sa supériorité de tact et d’intelligence.

Quand les enfants manquaient de pain ou avaient besoin d’un vêtement neuf, elle leur répondait en ricanant :

— Allez donc trouver votre père ; il est l’héritier du roi de l’Alhambra ; dites-lui d’ouvrir sa fameuse boîte du More.
Jamais mortel ne fut plus cruellement puni d’avoir fait une bonne action.

Le pauvre Pérégil était froissé dans l’âme mais il n’en continuait pas moins à supporter sans murmure les railleries de sa moitié.

A la fin cependant, un soir, après une chaude journée de labeur, elle le taquina d’une manière si inusitée qu’il n’y tint plus.

Il ne se hasarda point à lui riposter, mais son œil se fixa sur la boîte de bois de sandal qui reposait sur une tablette, le couvercle soulevé comme si elle faisait la grimace à ceux qui l’oubliaient là. Il la saisit et la jeta violemment sur le carreau :

— Maudit soit le jour, s’écria-t-il, où j’ai jeté un regard sur toi et où j’ai abrité ici ton maître !

La boîte s’ouvrit tout à fait en tombant et le parchemin roula à terre.

Pérégil le considéra quelque temps en silence. A la fin, rassemblant ses idées :

— Qui sait ? pensa-t-il, peut-être cet écrit a-t-il quelque importance puisque le More semble l’avoir gardé avec tant de soin ?

Il le ramassa donc et le cacha sous son vêtement.

Le lendemain matin, en vendant de l’eau dans les rues, il s’arrêta à la porte d’un More, natif de Tanger, qui vendait de la bijouterie et de la parfumerie dans le Zacatin et lui demanda de lui expliquer le contenu de son rouleau.

Le More lut attentivement le parchemin, puis caressa sa barbe et sourit.

— Ce manuscrit, dit-il, est une formule d’incantation pour recouvrer un trésor caché, qui est sous le pouvoir d’un enchantement.

Cette formule a, prétend-on, une vertu telle que les serrures et les verroux les plus solides ne pourraient lui résister.

— Bah ! s’écria le petit Gallégo, à quo cela peut-il me servir ? Je ne suis pas magicien et je n’entends rien aux trésors cachés.

En disant ces paroles, il hissa sa cruche sur son épaule, laissa le rouleau dans les mains du More et poursuivit sa course accoutumée.

Mais le même soir, comme il se reposait au crépuscule près du puits de l’Alhambra, il trouva un grand nombre de commères assemblées en cet endroit.

Leurs conversations, comme d’ordinaire a cette heure où les ombres commencent à envahir la nature, roulaient sur les vieilles légendes, les traditions du temps jadis et les faits surnaturels.

Comme ils étaient tous, tant qu’ils étaient là, aussi pauvres que des rats d’église, ils prenaient un plaisir tout particulier à ressasser les histoires populaires des trésors enchantés abandonnés par les Mores en divers endroits de l’Alhambra.

Tous s’accordaient d’ailleurs à croire qu’il y avait de grandes richesses enfouies sous la tour des sept étages.

Ces récits firent une impression extraordinaire sur l’esprit de Pérégil et le plongèrent dans de profondes méditations où il s’abîmait encore quand il s’en alla seul en descendant l’avenue déjà ténébreuse.

— S’il était vrai pourtant, dit-il, qu’il y eût un trésor dans cette tour, et si le rouleau que j’ai laissé au More pouvait m’en mettre en possession !

Cette pensée le transportait tellement qu’il faillit laisser tomber sa cruche.

Cette nuit-là, il remua et rumina tout le temps, et put à peine fermer l’œil tant les idées se pressaient en foule dans son cerveau et l’obsédaient.

De bonne heure, il courut à la boutique du More et lui dit ce qu’il avait roulé dans son esprit.

— Vous savez lire l’arabe, dit-il; si nous allions tous deux à la tour essayer l’effet du charme, qu’en pensez-vous ? Supposez que notre expérience échoue, nous ne nous en trouverons pas plus mal ; mais si nous réussissons, nous partagerons ensemble le trésor que nous aurons découvert.

— Un moment, répliqua le musulman ; cet écrit ne suffit point par lui-même pour opérer l’incantation. Il faut qu’on le lise à minuit, à la lumière d’une chandelle composée et préparée avec de singuliers ingrédients que je ne pourrais me procurer. Sans la chandelle, le rouleau ne nous sert à rien.

— Paix ! s’écria le petit Gallégo. J’ai la chandelle dont tu parles. Attends-moi là, je la rapporte en un clin d’œil.

Tout en parlant, il courut chez lui et revint bientôt avec le bout de chandelle de cire jaune qu’il avait trouvée, dans la boîte de sandal.

Le More tâta la chandelle et la flaira.

— Nous avons ici un composé de parfums rares et précieux, dit-il, et de cire jaune. C’est bien le genre de chandelle spécifié dans le rouleau. Tant qu’elle brûle, les murailles les plus épaisses, les cavernes les plus secrètes s’ouvrent d’elles-même. Mais malheur à celui qui s’attarde jusqu’à ce qu’elle soit éteinte : il restera enfermé à jamais avec le trésor.

Il fut donc convenu entre eux qu’ils essayeraient le pouvoir du charme la nuit suivante.

A une heure avancée, quand il n’y avait plus dehors que les chauves-souris et les hiboux, ils gravirent la colline boisée de l’Alhambra et s’approchèrent de la terrible tour, abritée sous les arbres et rendue formidable par tant de récits légendaires.

A la lueur d’une lanterne, ils se frayèrent un chemin à travers les broussailles, bronchant sur les pierres tombées, se heurtant aux ronces, et arrivèrent enfin devant une porte.

La mort dans l’âme, ils descendirent plusieurs marches d’un escalier creusé dans le roc. Cet escalier conduisait à une chambre vide, humide et sinistre, d’où partait une autre série de degrés menant à une voûte plus profonde.

Ils descendirent ainsi quatre escaliers successifs, donnant accès à autant de voûtes de plus en plus basses. Sous la quatrième, on marchait de plain pied.

La tradition rapportait, à vrai dire, qu’il y avait encore trois souterrains au-dessous, mais il était, disait-on, impossible d’y pénétrer parce qu’ils étaient enchantés.

L’atmosphère de cette dernière voûte était humide et glacée, et les émanations y étaient si denses, que la lumière y projetait à peine quelques faibles rayons.

Ils s’arrêtèrent quelque temps pour reprendre haleine, jusqu’à ce qu’ils eussent entendu, à l’horloge de la tour, sonner minuit.

Alors ils allumèrent la chandelle de cire, qui répandit en brûlant une odeur de myrrhe, d’encens et de styrax.

Le More se mit ensuite à lire d’une voix rapide.

Il avait à peine fini qu’on entendit un bruit de tonnerre souterrain. La terre s’ébranla, le sol s’ouvrit violemment et mit à découvert un escalier.

Tremblants d’effroi, ils descendirent, à la lueur de la lanterne, et se trouvèrent bientôt dans une autre voûte, couverte d’inscriptions arabes.

Au centre se voyait un grand coffre, fermé par sept bandes d’acier ; à chaque bout du coffre était assis un More enchanté, revêtu de son armure, mais immobile comme une statue et soumis au pouvoir de l’enchanteur.

Devant le coffre se trouvaient plusieurs cruches remplies d’or, d’argent et de pierres précieuses. Ils y enfoncèrent tous deux leurs bras jusqu’au coude et en retirèrent à chaque fois des poignées de grandes pièces jaunes de monnaie d’or moresque, des bracelets et des ornements du même métal, des colliers de perles d’Orient s’enroulant sur leurs doigts. Ils en remplirent leurs poches, non sans trembler, non sans jeter un regard craintif sur les Mores enchantés, qui, sombres et immobiles, les fixaient du regard sans cligner les yeux.

A la fin, saisis de panique, comme ils s’imaginaient entendre quelque bruit, ils s’élancèrent tous deux en même temps vers l’escalier, tombèrent l’un par-dessus l’autre, gagnèrent la pièce au-dessus, et là, épuisés de fatigue, hors d’haleine, éteignirent la chandelle de cire. Au même instant, les dalles qui couvraient le sol se refermèrent avec le fracas du tonnerre.

Muets de terreur, ils n’osèrent s’arrêter que lorsqu’ils furent sortis de la tour et virent briller les étoiles à travers le feuillage des arbres. Alors ils s’assirent sur l’herbe et firent deux parts égales de leur butin.

Cependant, ils étaient bien décidés à ne pas se borner à écumer les cruches, mais à y revenir la nuit d’après et à les vider jusqu’au fond. Pour être sûrs de leur bonne foi réciproque, ils se partagèrent aussi les talismans, l’un gardant le rouleau, l’autre la chandelle.

Cela fait, ils s’en retournèrent à Grenade, le cœur léger et les poches bien garnies.

Comme ils dévalaient de la colline, le More, aussi rusé que prudent, glissa une parole de bon conseil dans l’oreille du naïf petit porteur d’eau.

— Ami Pérégil, dit-il, tout ceci doit rester profondément secret jusqu’à ce que nous nous soyons emparés de tout le trésor et l’ayons déposé en lieu sûr. S’il en arrivait rien qu’une syllabe aux oreilles de l’alcade, nous serions perdus.

— Assurément, répliqua le Gallégo, rien n’est plus vrai.

— Ami Pérégil, reprit le More, vous êtes un homme discret et je suis absolument sûr que vous pouvez garder un secret ; mais vous avez une femme.

— Elle n’en saura pas un mot, répondit le petit porteur d’eau résolument.

— Soit, dit le More, je compte sur votre discrétion et sur votre promesse.

Et, de fait, il ne pouvait y avoir de promesse plus positive et plus sincère.

Mais, hélas ! quel est l’homme qui peut cacher un secret à sa femme ?

Sans aucun doute, ce n’était pas Pérégil le Gallégo qui était le mari le plus aimant et le plus accommodant.

En rentrant chez lui, il trouva sa femme qui boudait dans un coin.

— Voilà qui va bien, dit-elle en l’apercevant, tu te décides à la fin à rentrer. S’il est permis de rôder ainsi en pleine nuit ! Je m’étonne de ne pas te voir nous remener un autre More.

Puis, fondant en larmes, elle se tordit les mains et se frappa la poitrine.

— Pauvre femme que je suis ! s’exclama-t-elle, que vais-je devenir ! Ma maison pillée par les hommes de loi et par les alguazils ; mon mari un propre à rien qui n’apporte plus de pain chez lui pour sa famille et va flâner nuit et jour avec des Mores infidèles. O mes enfants ! mes enfants ! quel sort vous attend ! nous serons bientôt réduits à mendier dans les rues.

Le brave Pérégil était tellement touché de la désolation de sa femme qu’il ne put s’empêcher d’éclater lui-même en sanglots.

Il avait le cœur aussi plein que la poche et il ne pouvait se maîtriser. A la fin il plongea la main dans cette dernière et il en tira trois ou quatre grandes pièces d’or qu’il glissa dans le corsage de sa femme.

Celle-ci resta abasourdie, ne comprenant rien à cette pluie d’or. Mais avant qu’elle fut revenue de sa surprise, le petit Gallégo avait fait briller à ses yeux une chaîne d’or qu’il balança au-dessus de sa tête, en bondissant de joie, et en ouvrant la bouche d’une oreille à l’autre.

— Sainte Vierge, protégez-moi ! s’exclama la femme. Qu’as-tu fait, Pérégil ? J’espère bien que tu n’as pas commis un vol et un assassinat ?

Le soupçon était à peine entré dans la cervelle de la pauvre femme qu’il devint pour elle une certitude.

Elle vit la prison et la potence à l’horizon, et un petit Gallégo bancal, se balançant au gibet.

Accablée sous les horreurs évoquées dans son imagination, elle eut une violente attaque de nerfs.

Que restait-il à faire au pauvre homme ?

Pour calmer sa femme et chasser les visions qui la hantaient, il n’avait pas d’autre moyen que de lui raconter toute l’histoire de sa bonne fortune.

Il ne le fit toutefois qu’après lui avoir fait faire le serment solennel de ne confier à personne son secret.

Il serait impossible de dépeindre la joie de la femme du Gallégo. Elle jeta ses deux bras au cou de son mari et l’étrangla presque dans son transport.

— Eh bien, femme, fit le petit homme en laissant déborder son contentement, que dis-tu maintement de l’héritage du More ? Désormais tu ne m’en voudras plus d’avoir prêté secours à un de mes semblables en péril.

Le brave Gallégo regagna sa peau de mouton et sa natte et dormit d’un sommeil aussi profond que s’il avait eu un lit de duvet.

Mais il n’en fut pas de même de sa femme. Elle vida tout le contenu des poches de son mari sur la natte et passa toute la nuit à compter et à recompter les pièces d’or arabes, à essayer les colliers et les boucles d’oreilles, à se représenter le rôle qu’elle allait jouer dans le monde, lorsqu’il lui serait permis de jouir de ses richesses.

Le lendemain matin, le brave Pérégil prit une grande pièce d’or qu’il porta à la boutique d’un bijoutier du Zacatin. Il lui proposa de l’acheter, disant qu’il l’avait trouvée dans les ruines de l’Alhambra.

Le bijoutier vit que la pièce portait une inscription arabe et qu’elle était du meilleur aloi. Il n’en offrit toutefois que le tiers de la valeur et le porteur d’eau se montra satisfait du marché.

Pérégil acheta aussi des habits neufs pour son petit troupeau, et toutes sortes de jouets, avec d’amples et excellentes provisions de bouche, puis il revint à la maison, fit danser les enfants autour de lui, sauta lui-même comme un cabri en répétant qu’il était le plus heureux des pères.

La femme du porteur d’eau tint sa promesse et garda le secret avec une fidélité surprenante.

Pendant un jour et demi, on la vit aller et venir avec des airs de mystère, le cœur gonflé à éclater, mais se contenant quand même, bien qu’elle fût entourée de commères.

Il est vrai qu’elle ne put s’empêcher de faire quelques minauderies, en s’excusant de se montrer en haillons, et en ajoutant qu’elle allait se faire faire une basquine neuve toute garnie de dentelles d’or et de jais, avec une mantille neuve en dentelles.

Elle laissa glisser quelques mots sur l’intention qu’avait son mari de quitter son métier de porteur d’eau, qui ne valait rien pour sa santé.

Au fait, elle pensait se retirer à la campagne tout l’été, afin de laisser les enfants profiter du bon air de la montagne en cette saison où dans la ville il n’y a âme qui vive.

Les voisins se regardaient les uns les autres avec de grands yeux. Ils crurent que la pauvre femme avait perdu la raison. Son allure, ses airs, ses projets de luxe étaient l’objet de tous les commentaires et c’était à qui de ses amis en ferait des gorges chaudes dès qu’elle eut le dos tourné.

Cependant, si elle s’était retenue au dehors, elle se rattrapa une fois rentrée chez elle.

Aussitôt elle s’attacha au cou un magnifique collier de perles d’Orient, aux bras des bracelets moresques, sur la tête une aigrette en diamants.

Elle faisait les cent pas dans sa chambre, se drapant fièrement dans ses vêtements crasseux et déguenillés, et s’arrêtant de temps à autre pour se mirer dans un bout de glace cassée.

Enfin, cédant à un mouvement de naïve vanité, elle ne put résister au désir de se montrer un instant à la fenêtre pour jouir de l’effet produit sur les passants par ses bijoux.

Comme si la fatalité s’en fût mêlée, le barbier indiscret, Pédrillo Perdrugo, était en ce moment assis oisif dans sa boutique.

Son regard toujours vigilant saisit les feux des diamants. En un clin d’œil il fut à sa lucarne pour épier la femme d’ordinaire dépenaillée du porteur d’eau, qui se promenait maintenant chez elle aussi splendidement parée qu’une beauté orientale.

Il n’eut pas plus tôt fait un inventaire exact de ses ornements qu’il courut à toutes jambes chez l’alcade.

Quelques instants après l’alguazil famélique était de nouveau en quête, et avant la fin du jour, l’infortuné Pérégil se voyait derechef traîner devant le juge.

— Qu’est-ce à dire, coquin ? s’écria le magistrat d’une voix furieuse. Tu m’avais affirmé que l’infidèle qui est mort chez toi n’avait laissé qu’une boîte vide, et voilà que j’apprends que ta femme se carre et se pavane en haillons, couverte de perles et de diamants des pieds à la tête. Misérable que tu es ! prépare toi à rendre gorge, à me remettre les dépouilles de ta malheureuse victime et à te balancer au gibet qui se lasse de t’attendre !

Le porteur d’eau terrifié tomba à genoux et fit le récit complet de la manière merveilleuse dont il avait acquis son trésor. L’alcade, l’alguazil et le barbier curieux écoutaient avidement ce conte arabe du trésor enchanté.

L’alguazil fut dépêché pour amener le More qui avait assisté à l’incantation.

Le musulman entra à moitié affolé de se trouver dans les griffes des harpies de la loi.

Lorsqu’il vit le porteur d’eau l’oreille basse, l’air penaud et décontenancé, il comprit d’un seul coup toute l’affaire.

— Misérable animal, dit-il en passant à côté de lui, ne t’avais-je pas mis en garde contre ta femme ?

La version du More coïncidait exactement avec celle de son compère ; mais l’alcalde affecta de se montrer rebelle à en accepter l’authenticité, et se répandit en menaces d’emprisonnement et de sévères recherches.

— Doucement, mon bon senor alcalde, dit le musulman qui avait eu le temps de recouvrer sa présence d’esprit et son astuce ordinaire ; ne gâtons pas les faveurs de la fortune en nous les disputant. Personne, hormis nous, ne sait rien de tout ceci. Gardons-en le secret. Il y a dans le souterrain assez de richesses pour nous tous. Promettez-nous d’en faire l’honnête partage et nous vous en mettrons en possession avec nous ; refusez et le souterrain restera fermé à jamais.

L’alcalde se consulta en aparté avec l’alguazil. Celui-ci était un vieux renard.

— Promettez tout ce qu’ils veulent, dit-il, en attendant que vous ayez le trésor sous la main. Il vous sera facile alors de saisir le tout et si le More et son complice osent murmurer, menacez-les du bûcher comme infidèles et sorciers.

L’alcade goûta l’avis. Son front se rasséréna et se tournant vers le More :

— C’est une histoire étrange, fit-il. Je ne dis pas qu’elle n’est pas vraie, mais je veux en avoir la preuve de mes yeux. La nuit prochaine tu répéteras ton incantation en ma présence. S’il y a vraiment un trésor nous le partagerons entre nous en amis et il n’en sera plus question ; si, au contraire, vous m’avez trompé, n’espérez aucune merci de ma part. En attendant vous restez, l’un et l’autre mes prisonniers.

Le More et le porteur d’eau acceptèrent avec joie ces conditions, car ils étaient sûrs que l’événement prouverait la vérité de leurs paroles.

Vers minuit, l’alcade sortit secrètement, escorté de l’alguazil et du barbier factotum, tous trois armés jusqu’aux dents.

Ils conduisirent le More et le porteur d’eau en les faisant marcher comme des captifs. Ils avaient avec eux l’âne du Gallégo pour porter le trésor attendu.

Ils arrivèrent à la tour sans que personne les eût remarqués et ils attachèrent le baudet à un figuier ; puis ils descendirent jusqu’au quatrième souterrain de la tour.

Là, on déroula le parchemin, on alluma la chandelle de cire jaune et le More lut la formule d’incantation.

La terre trembla comme la première fois : les dalles s’ouvrirent avec le fracas du tonnerre, et laissèrent voir un escalier étroit.

L’alcade, l’alguazil et le barbier étaient pétrifiés de stupeur et n’avaient pas le courage de descendre.

Le More et le porteur d’eau entrèrent dans le souterrain ouvert à leurs pieds et virent les Mores assis comme auparavant en silence et immobiles.

Ils emportèrent deux des grandes cruches remplies de monnaie d’or et de pierres précieuses.

Le porteur d’eau les porta l’une après l’autre sur ses épaules; mais quoiqu’il eût le dos et les reins solides et fût accoutumé aux fardeaux, il fléchissait sous leur poids et quand il les eut attachées de chaque côté de l’âne, il trouva que la bête en avait toute sa charge.

— Contentons-nous de ceci, dit le More, nous avons là tout ce que nous pouvons emporter de richesses sans être vu et sans éveiller les soupçons ; et il y en a certes assez pour nous enrichir autant que nous pouvons le souhaiter.

— Il y a donc d’autres trésors dans le souterrain ? demanda l’alcade.

— Il y a le plus grand de tous, dit le More, un coffre immense garni de bandes d’acier et rempli de perles et de pierres précieuses.

— Je veux ce coffre à tout prix, s’écria l’avide alcade.

— Moi, je ne descends plus à aucun prix, dit le More résolument ; je me contente de ma part, elle suffit à un homme raisonnable, le reste n’est plus que du superflu.

— Et moi, dit le porteur d’eau, je ne monterai plus rien; je ne veux pas écraser mon pauvre baudet.

Ordres, menaces, prières, tout fut inutile. Alors l’alcade s’adressa à ses deux acolytes.

— Aidez-moi, dit-il, à porter ce coffre et nous partagerons son contenu entre nous trois.

En disant ces paroles, il descendit les marches suivi de l’alguazil et du barbier hésitants et tremblants.

Le More ne les vit pas plutôt dans le souterrain qu’il éteignit la chandelle jaune ; les dalles se refermèrent avec leur fracas accoutumé et les trois personnages restèrent ensevelis dessous.

Alors le musulman gravit les marches de l’escalier et ne s’arrêta que lorsqu’il fut sous le ciel bleu. Le petit porteur d’eau le suivait d’aussi près que le lui permettaient ses petites jambes.

— Qu’as-tu fait ? s’écria Pérégil, dès qu’il put reprendre haleine. L’alcade et les deux autres sont enfermés dans le souterrain.

— Allah le veut ! dit le More dévotement.

— Et n’iras-tu point les délivrer? demanda le Gallégo.

— Allah le défend ! répliqua le More en caressant sa barbe. Il est écrit dans le livre du destin qu’ils resteront enchantés jusqu’à ce que quelque futur aventurier vienne rompre le charme. Que la volonté d’Allah soit faite !

Il dit et lança le bout de chandelle dans les buissons de la vallée.

Il n’y avait plus de remède. Le More et le porteur d’eau se mirent en marche vers la ville avec l’âne chargé de trésors. Le bon Pérégil ne put s’empêcher de combler de caresses et de baisers son compagnon de labeur aux longues oreilles, qui lui était rendu et échappait comme lui aux griffes de la justice. Il eût été difficile de dire si le naïf petit bonhomme était plus heureux d’avoir le trésor ou de rentrer en possession de son aliboron.

Les deux camarades de bonne fortune partagèrent loyalement leur butin.

Seulement le More, qui avait peu de goût pour les gros objets, s’arrangea de manière à voir dans son tas le plus de perles et de pierres précieuses en laissant le porteur d’eau prendre de magnifiques bijoux d’or qui pesaient quatre et cinq fois plus. Et le brave petit Pérégil était ravi de ce mode d’arrangement.

Ils eurent bien soin cette fois de se garer des curieux et des alcades, et s’empressèrent d’emporter leurs richesses à l’étranger.

Le More retourna en Afrique dans sa ville natale de Tanger, et le Gallégo avec sa femme, ses enfants et son âne prit la route du Portugal. Là, grâce aux conseils de sa femme, il devint un personnage important, car elle apprit au petit homme à porter comme il faut un pourpoint et des hauts-de-chausse, une plume au chapeau, une épée au côte, et lui fit quitter son nom vulgaire de Pérégil pour prendre le titre plus sonore de Don Pedro Gil.

Leurs enfants menèrent une vie prospère et joyeuse, mais restèrent petits et bancals ; quant à la senora Gil, couverte de dentelles, de rubans, de broderies de la tête aux pieds, les doigts chargés de bagues étincelantes, elle donna le ton, elle fut l’arbitre de la mode, de la parure, du gaspillage et du faux goût.

De l’alcade et de ses acolytes il n’en a plus été question. Ils restèrent ensevelis sous la grande tour des sept souterrains et ils y sont très probablement encore.

Partout où il y aura en Espagne disette de barbiers curieux, d’alguazils escrocs, d’alcades corrompus, on se mettra peut-être en quête d’eux ; mais s’ils doivent attendre jusque-là pour leur délivrance, ils courent grand risque de voir se prolonger leur ensorcellemment jusqu’au jugement dernier.

Source : BNF Gallica
Le texte ci-dessus est normalement identique à celui du document scanné (coquilles y compris ; seuls quelques points manquants ont été rajoutés) :
Marc BARBOU & Cie, Imprimeurs-Libraires
LIMOGES
1890

Illustration : Ludwig Deutsch (1855-1935)

NOTRE-DAME-AUX-ECAILLES - Mélanie FAZI

Publié le 22/01/2009 à 12:00 par arcaneslyriques
NOTRE-DAME-AUX-ECAILLES - Mélanie FAZI
Notre-Dame-aux-Ecailles
Mélanie Fazi

Notre-Dame-aux-Ecailles est un recueil de nouvelles de Mélanie Fazi paru aux éditions Bragelonne en 2008.

Il compte 12 nouvelles :

- La cité travestie
- En forme de dragon
- Langage de la peau
- Le train de nuit
- Les cinq soirs du lion
- La danse au bord du fleuve
- Villa Rosalie
- Le nœud cajun
- Notre-Dame-aux-Ecailles
- Mardi gras
- Noces d’écume
- Fantômes d’épingles

Contrairement au recueil de nouvelles Serpentine, les personnages ne sont plus aussi souvent des enfants ou des adolescents (sauf dans En forme de dragon et, dans une moindre mesure, dans Le train de nuit), mais plutôt des couples (le souvenir d’un couple, dans La cité travestie, un couple nouvellement formé, dans Langage de la peau, un couple en danger, dans Notre-Dame-aux-Ecailles). Mélanie Fazi évoque également la sexualité, alors que ce thème était totalement absent du précédent recueil (Langage de la peau, La danse au bord du fleuve). Par contre, comme dans Serpentine, l’auteur fait des allusions aux gothiques et la musique est omniprésente (En forme de dragon, Le train de nuit, La danse au bord du fleuve, Notre-Dame-aux-Ecailles).

Dans ce recueil, le thème de la métamorphose apparaît très souvent (Langage de la peau, Les cinq soirs du lion, La danse au bord du fleuve, Villa Rosalie, Notre-Dame-aux-Ecailles, Noces d’écume). Plusieurs nouvelles font allusion aux rites vaudous : Le nœud cajun, Fantômes d’épingles et Mardi gras, un hommage aux victimes de l’ouragan Katrina.

On a souvent l’impression que Mélanie Fazi parle d’elle-même, sans fausse pudeur. Comme dans le recueil précédent, elle décrit ses personnages avec beaucoup de sensibilité et de compréhension. La narration est introspective et les éléments fantastiques acceptés facilement par les personnages, comme s’ils étaient naturels.

Le style me semble plus maîtrisé que dans Serpentine. Les termes employés sont précis, les métaphores imaginatives et parfaitement appropriées. Les textes marquent par la justesse de leur style.

A travers ce recueil, Mélanie Fazi confirme son talent. Un auteur à suivre, donc…

Pour la biographie et la bibliographie de Mélanie Fazi, voir l’article sur Arlis des forains :
http://arcaneslyriques.centerblog.net/6522900-ARLIS-DES-FORAINS-Melanie-FAZI.

Rachel Gibert, pour la réunion du 30 novembre 2008