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arcaneslyriques
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Cercle littéraire "Arcanes Lyriques" retranscription des réunions.
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Blog Littérature
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13.07.2007
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LA MESSE DES ANGES

Publié le 30/08/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
LA MESSE DES ANGES
La Messe Des Anges


D' Émile BLÉMONT (1839-1927)


I

La Messe des Anges se dit, comme on le sait, devant le cercueil des petits enfants.

Qui de nous n’y a assisté une fois au moins ? Quand on est jeune, on y vient d’un coeur distrait ; on pense à bien autre chose, en vérité. On s’étonne de ces cérémonies, de ces douleurs, de ces pleurs, de ces sanglots. Tout cela pour un petit être, né d’hier, qui savait à peine parler, et dont le chétif cadavre tient dans une bière à peine plus large qu’une boîte à violon !

Quand on a soi-même un enfant, l’impression est toute différente.

Voici. On rentre chez soi, on trouve une lettre bordée de noir, on lit ces mots si étrangement douloureux : « Vous êtes prié d’assister aux Convoi, Service et Enterrement de mademoiselle Blanche-Marie, décédée dans sa troisième année, chez ses parents. Laudate, pueri, Dominum ! » Et ces simples lignes vous émeuvent jusqu’au fond du coeur. Subitement assombri, vous embrassez la chère et tendre fillette qui vous reste, à vous, qui vous sourit, un peu gênée par votre tristesse, et que la mort peut aussi, tout d’un coup, sans motif, irréparablement, arracher de vos bras.

Puis, vous allez à la Messe des Anges.


II

Au milieu du choeur apparaît le cercueil, tout petit sur de larges supports, et drapé de blanc. La flamme pâle des grands cierges tremble aux quatre coins.

À l’autel, le prêtre va et vient, se tourne et se retourne, joint les mains et s’agenouille, psalmodie un latin nasal et se recueille en des silences mesurés.

Sous les cierges, sept ou huit enfants de choeur, la calotte rouge sur le sommet de la tête, les cheveux plaqués au front, chantent, en faisant chacun leur mouvement machinal, autour d’un grand jeune homme barbu qui marque les temps en levant et en abaissant la main, et qui gourmande ses élèves à voix basse. Des diacres et des sous-diacres, enchâssés dans de grands sacs dorés d’étoffe droite et métallique, suivent de l’oeil et copient les mouvements du prêtre.

Un ténor à figure ronde et rasée enfle sa bouche d’harmonie ; les deux autres musiciens, près de lui, regardent avec la plus parfaite indifférence, tantôt les notes noires et blanches perchées çà et là dans les cinq fils des cahiers à musique, tantôt les statues de marbre jauni ou les fresques un peu passées, que semble animer un rayon de soleil irisé par les vitraux.

Dans les stalles de bois luisant, qui encadrent le choeur de leurs deux rangées symétriques, s’échelonnent les proches parents de ce petit cercueil. Là, point de dames ; deux doubles rangs d’habits noirs. Les dames sont dans la nef, un côté leur en est réservé ; elles sont en grand deuil, courbent la tête, et quelques-unes pleurent. De l’autre côté sont les amis.

Par moment, du fond de l’église, une ombre triste et lente vient se joindre à l’assistance. Les nouveaux venus serrent silencieusement la main des premiers arrivés.

On se murmure un mot à l’oreille :

« De quoi est-elle donc morte ?

– Oh ! ne m’en parle pas. Les médecins n’ont rien pu faire ; la maladie a été subite, cruelle. Un coup de vent qui souffle une flamme. Il y a huit jours, j’ai vu la chère petite en parfaite santé. Et comme elle était mignonne dans sa robe blanche brodée, avec ses fins cheveux blonds noués d’un ruban bleu ! Sa gaîté rieuse et chantante était pleine d’aurore. Elle disait les mots avec un accent si simple et une si fraîche intensité d’expression, qu’il semblait qu’on les entendît pour la première fois. Les phrases les plus banales, les plus fanées, avaient l’air de refleurir sur ses lèvres ; et quand on jasait avec elle, on se sentait au printemps.

– C’était un charme. Quel bon naturel ! La dernière fois que je l’ai embrassée, elle m’a dit : Monsieur, vous avez un petit garçon. Amenez-le, je l’aimerai bien et nous jouerons ensemble ! Je serai sa maman !

– Regardez le père ! Il a l’air brisé ! »

III

Le père ! il est là, voyez-vous, dans la première stalle du choeur, pâle, les yeux rouges, la figure gonflée. Oui, il a réellement l’air accablé, brisé. Le chapeau à la main, correctement vêtu de noir, se levant et s’asseyant comme les autres au bruit que fait en tombant sur les dalles la hallebarde du suisse, sa douleur est d’autant plus poignante qu’elle est plus correcte et plus éteinte.

Le regard vague, il est tout absorbé par des visions intérieures ; il suit un souvenir, un rêve ; brusquement éveillé, il tressaille, il se demande si la funèbre réalité qui le ressaisit n’est pas un songe également, s’il est bien là pour son propre compte aujourd’hui, si c’est le deuil de son enfant qu’il mène, et s’il n’est pas venu, comme cela lui est déjà plusieurs fois arrivé, en ami, en étranger, pour un père autre que lui-même, pour un autre enfant que sa petite Marie.

Pendant une semaine, ô la terrible, la longue et lugubre semaine ! Il a suivi les progrès incessants de l’implacable maladie. Il a vu, jour par jour, l’âme frêle s’enfuir, insaisissable, du pauvre petit corps martyrisé. Il a vu les médecins pencher leurs cheveux blancs sur le berceau, et se retourner silencieusement vers lui en hochant la tête. Il a guetté, des nuits entières, un signe d’espoir et de renouveau, un regard plus clair, un sourire moins souffrant. Rien ! L’enfant ne se plaignait seulement pas ; elle avait l’expression mystérieusement résignée des innocents qui se sentent emportés du monde et de la vie. En la retrouvant toujours plus faible, toujours plus émaciée, il regardait alors autour de lui, il écoutait, il cherchait qui pouvait maltraiter ainsi sa fille, et ne voyant personne, n’entendant personne, dans le morne apaisement que l’on fait autour des malades, il se sentait frappé de stupeur, il restait là, sur une chaise, au chevet de l’enfant, sans parole, sans mouvement, la tête lourde, les yeux fixes.

Puis, un matin, tandis que le jour blafard, se glissant à travers volets et rideaux, isolait et atténuait la lueur jaune des lampes, – sans un bruit, sans un mouvement, sans un signe, sans un adieu, elle avait expiré.

De tant d’amour et de bonheur, de tant d’espérance, il n’était resté qu’un petit corps froid, inerte, un visage fermé, où le suprême sourire s’était figé, s’était glacé en des pâleurs d’ivoire. Une fleur flétrie, un parfum envolé ! Et plus de traces de cette frêle existence, sauf dans la douleur, dans le désespoir, hélas ! d’un père et d’une mère.

IV

Toutes ces choses reviennent maintenant, pendant cette Messe des Anges, à l’esprit de cet homme en noir, que vous voyez, le chapeau à la main, debout, dans la première stalle du choeur. Elles reviennent en leurs moindres détails, avec une netteté déchirante, cuisante. Il entend le son d’une voix faible, les sanglots convulsifs des crises, le bruit des pas du médecin qui se rapprochent, le son argentin et mouillé d’une cuiller dans un verre de tisane. Et pourtant, c’est à peine s’il peut admettre que tout cela se soit passé ainsi, que sa fille ait été malade et qu’elle soit morte. Hier, les gens des pompes funèbres sont venus ; hier, on a pris mesure du mince cadavre de Marie ; hier, on l’a habillée et parée pour la tombe ; hier, on l’a déposée dans le cercueil. Mais il doute encore.

Il a dû les commander, les lettres noires ! Il a dû en donner la rédaction, chercher et compléter la liste de ses parents, de ses amis, des personnes connues par lui ; il ne voulait pas faire d’impolitesses. Il a dû conférer avec un homme d’affaires pour le cimetière, avec un prêtre pour le service mortuaire. Mais il doute toujours.

En vain le cercueil est là, devant lui, drapé de blanc, au milieu du choeur ; en vain les cierges brûlent, tandis que la musique sourde et pleurante l’enveloppe, le pénètre ; vainement l’assistance en deuil, convoquée par lui, le regarde avec une sympathique tristesse, et vainement il se sent lui-même brisé de douleur : il se refuse toujours, toujours, à concevoir que sa fille soit morte, morte pour ne plus revenir.

C’est qu’aussi les bons moments, qui ont précédé cette semaine sinistre, cette semaine fatale, le reprennent tout d’un coup avec tant de caresse ! Son mariage, les premières entrevues, la robe blanche de la mariée au jour des noces, les chants et les fleurs de l’église, alors parée et rayonnante, le repas du soir autour de la grande table longue, le rubis des vins vieux qui tremble dans le fin cristal aux doigts mal assurés des vieux parents, et la première valse, et les premiers abandons, tout cela revit, réel, distinct, clair, sur le fond sombre de son désespoir. Puis c’est la jeune femme qui se sent devenir mère ; ce sont les soins, les attentions dont chacun l’entoure, l’anxiété et les cris aigus de l’enfantement, le regard apaisé, triomphal, de la faible accouchée sur la chère petite créature qui vient de sortir d’elle, qui, aveugle encore et presque sans organes, déjà pourtant souffre et vagit, et que l’on consolera, et que l’on aura tant de bonheur à consoler, à rendre heureuse et digne d’amour !

Ensuite passent trois années de contentement, de félicité. Elle voit, elle parle, la chère enfant ! Elle apprend à jaser, à sourire, à aimer. Ô les belles toilettes mignonnes, depuis la longue pelisse blanche des premiers jours jusqu’à la fine jupe écossaise, très élégante, qu’elle portait le mois dernier ! Ô les beaux petits souliers bleus, les beaux petits bonnets à ruches ! Et les premiers joujoux, le mouton qui bêle, le lapin qui joue du tambour, le chemin de fer minuscule où monte et descend la file des wagons de métal léger, aux étroites fenêtres et aux caisses peintes en vert ! Et l’avènement de la poupée, et les joyeux ébats sur le tapis bariolé de la chambre à coucher, et les dînettes sur la chaise haute, à table, entre père et mère ! Et les baisers à la ronde, et les recommandations d’être bien sage et de s’endormir bien tranquillement, à neuf heures, avec la poupée rose !

Tout ce bonheur-là n’a-t-il été qu’un rêve, une illusion fugitive ?

Le rêve, n’est-ce pas plutôt cet affreux cauchemar de huit jours et cette funèbre cérémonie qui se poursuit, qui s’achève ?

V

Elle s’achève, hélas ! et le doute n’est pas possible. La réalité, c’est la mort, c’est le désespoir. On conduit le père au catafalque, on lui donne le goupillon, et ses jambes fléchissent quand il jette l’eau bénite sur le coffre étroit où gît inanimé ce qu’il aimait le plus au monde. Le défilé commence ; chacun vient serrer la main à l’infortuné qui voudrait être seul. C’est interminable ; et les larmes lui montent aux yeux, quand il voit les femmes, l’une après l’autre, le regarder en pleurant.

On emporte la bière. La voilà hissée sur la voiture, il n’a pas fallu grand effort ; et voilà cet homme, il y a huit jours le plus heureux des hommes, qui chemine, tête nue sous le ciel gris, le long des rues boueuses, derrière le lent corbillard, dans la pleine conscience de son irrémédiable malheur.

La mère est restée à la maison, affaissée, immobile. Elle pleure, elle prie. On lui parle, mais elle n’écoute pas. Elle a les mains jointes et regarde fixement devant elle. On a peur qu’elle ne meure de cette mort, qu’elle ne suive l’enfant parti. Toutefois, elle se consolera peut-être plus vite et mieux que le père. Elle a la religion. Elle croit à une éternité où l’on retrouve tout ce qu’on a perdu.

Mais lui, lui n’est pas un être de sentiment ; il est un être de raison, il sait. Il a compris dès longtemps que toutes nos visions d’immortalité ne sont que de frêles hypothèses, sinon de pures chimères. Il ne croit plus aux mirages. Allez donc lui dire que madame la Vierge attend là-haut, dans une étoile, les petites filles mortes, et les fait jouer avec l’enfant Jésus en blouse d’or ! Il sourira tristement. Pour lui, cela n’est pas, cela ne peut pas être.

Sa tête se perd. Le cerveau vide, les yeux vagues, il monte le long chemin pavé qui mène au cimetière. Il se rappelle soudain, dans des lueurs intenses de mémoire, des coïncidences, des réflexions faites jadis ; il se rappelle le pressentiment qui lui serra le coeur, un jour, en voyant un pauvre homme, humblement vêtu, suivre tout seul, à pied, un tout petit, tout petit cercueil, que portaient, en se dandinant sous le poids, deux croque-morts à uniforme noir usé et à chapeau luisant, dont le premier mangeait, chemin faisant, une pomme rouge ; – un tout petit, tout petit cercueil blanc, sur lequel il y avait deux bouquets de violettes d’un sou. Il s’était demandé, alors, ce qu’éprouvait le pauvre homme qui marchait derrière ; et le pauvre homme, aujourd’hui, c’est lui-même. Hélas ! le cortège piétine, bourdonne à sa suite, et les passants se découvrent et s’arrêtent pour voir, comme lui jadis, ce deuil et cette douleur.

Et pourtant il n’arrivera que trop tôt au cimetière. Pauvre père ! qui donc vous consolera maintenant des amers soucis de la vie ingrate qu’on mène en notre âpre siècle, des luttes acharnées, des fausses amitiés, des calomnies, des vols, des ingratitudes et des banalités écoeurantes ? À quoi bon travailler, à quoi bon gagner de l’argent ou de la gloire, maintenant ? N’êtes-vous pas ruiné, ruiné dans l’âme ?

Il cherche pour quelle fin le destin veut que ces petits enfants, qui nous sont si chers et qui sont si innocents, souffrent et meurent. Et puis, malgré tout, lentement, irrésistiblement, il se prend à penser que pas une parcelle d’amour ne doit se perdre ici-bas, – qu’il vaut mieux avoir aimé et avoir vu fuir ce qu’on aimait, que n’avoir pas aimé du tout, – et que la loi universelle, quelles que soient les apparences contraires, doit être justice, bonté, bonheur.

Autrement, pourquoi l’univers, pourquoi l’existence ?




Paru dans La Renaissance artistique
et littéraire, 22 mars 1873.




JARDINS DE NOVEMBRE

Publié le 30/07/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
JARDINS DE NOVEMBRE
JARDINS DE NOVEMBRE


De Louis Chadourne (1890-1925)


La brume s'échevèle au détour des allées,
Un souvenir épars s'attarde et se recueille,
Il flotte une douceur de choses en allées
Un songe glisse en nous, comme un pas sur les feuilles.

Les jardins de Novembre accueillent vos amours,
Ô jeunesse pensive, Ô saison dissolvante,
Les grands jardins mélancoliques et qui sentent
La fin, la pluie - odeurs humides de l'air lourd,
De choses mortes qui retournent à la terre.

Iris mauves aux parfums âcres, aux tiges pâles,
Ployés un peu, et qui se fanent, solitaires,
Et laissent tristement pendre leurs longs pétales
Transparents, trop veinés, trop fins - comme une lèvre
Dont les baisers ont bu le sang et la tiédeur

Cherche encore une bouche où poser sa langueur.
Le grand jardin brumeux sommeille. Sourde fièvre
Ô parfums trop aigus des iris et des roses
Flétris - parfums et mort - serre chaude d'odeurs.

Tout l'univers mourant qui s'épuise en senteurs
Et puis dans la tristesse odorante des choses
Effeuillant, inclinant, chaque fleur du jardin
D'un battement furtif, égal et doux, se pose
L'aile silencieuse et lasse du déclin.



Illustration : Socar Myles

JE SUIS LEGION

Publié le 23/07/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
JE SUIS LEGION
Je suis Légion Tome 1 : Le Faune Dansant


Les Humanoides Associés


1942, la guerre mondiale atteint son tournant décisif. Le général nazi Rudolf Heyzig est chargé du projet Légion, consacré à Ana, une petite transylvanienne qui a la capacité de projeter son esprit de corps en corps. Pendant ce temps, en Angleterre, Stanley Pilgrim et son équipe enquêtent sur le meurtre étrange du richissime Victor Thorpe. Ce dernier aurait échangé son sang avec Peter Wilkes, l’un des supérieurs de Pilgrim et pris sa place à la tête du War Office, le principal service de renseignements britanniques pendant la Seconde guerre mondiale.


C’est dans ce contexte que Fabien Nury, scénariste de « W.E.S.T. », John Cassaday, dessinateur de « Planetary », « Captain America » et « Astonishing X-Men » et la coloriste d’ « Authority » Laura Depuy revisitent le mythe séculaire et éculé du vampirisme. On peut ainsi apprécier le travail de ces deux artistes de comics sur un format inhabituel, le standard européen. Mais, le scénario de Fabien Nury n’est pas éclipsé par le travail de ses deux confrères, mixant avec bonheur les récits d’espionnage, de guerre et de vampires, sous un angle peu commun pour les suceurs de sang. Vous ne verrez pas dans cet ouvrage, des dents tranchantes, des crucifix décorés de gousses d’ails ou des vierges mordues, mais la menace représentée ici par ces monstres n’en est pas moins réelle, dangereuse et insidieuse.


Les Humanoides Associés ont réussi à faire venir travailler des artistes américains sur une bande dessinée française. Il y avait eu des précédents, mais dans le sens inverse, avec des dessinateurs et scénaristes français comme Moebius, Jean-Yves Mitton, Jean Marc et Randy Lofficier ou JM de Matteis travaillant dans l’industrie des comics. Nous pouvons donc crier un « cocorico » de satisfaction, car cette bande dessinée a ensuite été adaptée en langue anglaise par DC Comics, l’un des deux géants de la BD américaine, grâce à l’accord passé entre les Humanos et cet éditeur.


Christophe Colin, pour la réunion du 7 juin 2008.


BERTHE ET RODOLPHE

Publié le 16/07/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
BERTHE ET RODOLPHE
Berthe et Rodolphe



par Alphonse KARR (1808-1890)


Un soir, le jeune musicien Rodolphe Arnheim et Berthe, la plus jolie des filles de Mayence, se trouvaient seuls. Rodolphe et Berthe étaient promis, et cependant ils allaient être séparés le lendemain. Rodolphe partait pour une province éloignée. Pendant deux ans, il devait y prendre des leçons d’un maître habile ; puis à son retour le père de Berthe lui résignerait ses fonctions de maître de chapelle et lui donnerait sa fille.

« Berthe, dit Rodolphe, jouons encore une fois ensemble cet air que tu aimes tant. Quand nous serons séparés, à la fin du jour, heure des pensées graves, nous jouerons chacun notre partie et cela nous rapprochera. »

Berthe prit sa harpe, Rodolphe l’accompagna avec sa flûte, et ils jouèrent plusieurs fois l’air favori de Berthe. À la fin, ils se prirent à pleurer et s’embrassèrent : Rodolphe partit.

Tous deux furent fidèles à leur promesse. Chaque soir, à l’heure où ils s’étaient vus pour la dernière fois, Berthe se mettait à sa harpe, Rodolphe prenait sa flûte, et ils jouaient chacun leur partie. Cette heure du soir est solennelle et mystérieuse, elle dispose invinciblement à la rêverie ; dans les vapeurs qui montent rougeâtres à l’horizon, il semble que l’on voit apparaître vivants et animés tous ses souvenirs, toutes ses journées, les unes riantes et couronnées de roses, les autres pâles et voilées d’un crêpe.

À cette heure, le dernier frémissement du vent dans les feuilles semble moduler les airs auxquels nous rattachons de doux ou de tristes souvenirs : la musique est la voix de l’âme.

Rodolphe par moments s’arrêtait ; il lui semblait entendre se mêler aux sons de sa flûte les vibrations de la harpe de Berthe. Deux ans se passèrent ainsi.

Un soir, Berthe se trouvait avec son père sous la tonnelle de leur petit jardin. Cette tonnelle était fermée par cinq acacias, qui mêlaient dans le haut leur feuillage et leurs grappes blanches et parfumées ; entre les acacias, des lilas d’un vert sombre fermaient les espaces vides de leur feuillée épaisse ; trois ou quatre chèvrefeuilles grimpaient autour des acacias, et laissaient pendre de longues guirlandes fleuries.

À travers l’entrée étroite laissée à la tonnelle, on voyait à l’horizon une bande de pourpre produite par les reflets du soleil couchant. C’était l’heure consacrée aux souvenirs : Berthe joua sur la harpe son air favori, mais tout à coup elle s’arrêta pour écouter.

Tout était silence ; le vent même à cette heure cesse d’agiter le feuillage. Berthe recommença l’air et elle entendit encore la flûte de Rodolphe l’accompagner.

C’était Rodolphe qui revenait.

Deux ans après, Rodolphe et Berthe possédaient une charmante petite fille, fruit chéri d’une union que le père de Berthe avait bénie avant de mourir. Rodolphe était maître de chapelle et le revenu de sa place donnait aux jeunes gens une aisance suffisante.

Rodolphe venait d’acheter une jolie petite maison. Derrière se trouvait un épais couvert de tilleuls ; devant, une verte pelouse sur laquelle se roulait l’enfant. Les murailles blanches étaient tapissées par de grands rosiers du Bengale ; et puis tout cela fermait si bien, il n’y avait pas la moindre fente aux portes par laquelle pût pénétrer un regard de dehors : les gens heureux sont d’un accès difficile.

Alors mourut l’enfant, et Berthe mourut de chagrin quelques mois après.

Quand elle sentit sa fin approcher, elle dit à Rodolphe :

« En vain, je veux me rattacher à la vie par mes prières ; il faut que j’aille rejoindre notre enfant, que je t’abandonne et que j’aille t’attendre dans une vie meilleure. Si la puissance reste aux morts de reparaître sur la terre, tu me reverras ; mon ombre errera autour de toi, car mon ciel, c’est le lieu où est Rodolphe. Quand le jour sera venu où nous pourrons nous réunir, je viendrai te chercher, et nos deux âmes confondues s’élèveront pour ne plus redescendre sur une terre où elles n’auront plus aucun lien. Chaque année, au jour de ma naissance, heureux ou malheureux, aimé ou abandonné, triste ou gai, à l’heure où le soleil se couche, à l’heure où les prières montent au ciel avec les sons de la cloche du soir et le parfum qu’exhalent les fleurs avant de fermer leur calice, tu joueras cet air qui a si longtemps pour nous charmé les douleurs de l’absence, seule consolation qui te restera dans une bien longue absence. Cette musique sera plus harmonieuse à mon âme que les concerts des séraphins. »

Puis elle l’embrassa et mourut.

Rodolphe devint fou. On le fit voyager quelque temps. À son retour, sa tête était plus calme, mais une sombre mélancolie s’empara de lui et ne le quitta plus. Il se renferma dans sa maison sans y vouloir recevoir personne, sans vouloir sortir et aller nulle part. Il laissa la chambre de Berthe telle qu’elle se trouvait au moment de sa mort, le lit encore défait, la harpe dans un coin.

Quand arriva le jour de la naissance de Berthe, il se para, ce qui ne lui était pas encore arrivé. Il remplit la chambre de fleurs ; et lorsque vint le soir, il s’enferma et joua sur la flûte l’air qu’ils avaient si souvent joué ensemble.

Le lendemain, on le trouva raide étendu sur le plancher. Quand il reprit ses sens, il était devenu fou ; il fallut encore le faire voyager. Au bout d’une année, il revint dans sa maison ; son cerveau paraissait rétabli, seulement il était triste et silencieux.

Arriva encore le jour de la naissance de Berthe, il remplit la chambre de fleurs fraîches, et, vers le soir, il s’enferma, paré comme au jour de ses noces ; puis il joua sur sa flûte toujours le même air.

Le lendemain, on le trouva encore étendu par terre.

Mais quand on voulut l’emmener, il dit froidement que si on ne le laissait pas dans la maison où était morte sa femme, il se tuerait. On crut devoir lui céder, d’autant que sa raison ne paraissait pas ébranlée de ce nouvel accident.

Voici ce qui lui était arrivé.

Au premier anniversaire, dès qu’il avait joué, les cordes de la harpe avaient vibré, et d’elles-mêmes accompagné la flûte.

Quand il s’arrêtait, les sons de la harpe s’arrêtaient de leur côté.

Au second anniversaire, pensant qu’il avait été victime d’une illusion, il recommença, et la harpe joua sa partie ; il cessa, et les sons de la harpe cessèrent ; il porta la main sur les cordes, et sa main sentit les dernières vibrations de ces cordes.

Aux deux fois, il était tombé frappé de terreur, et avait passé la nuit dans un profond évanouissement.

Mais il finissait par s’habituer à cette violente émotion, et par n’y trouver qu’une sorte de plaisir poignant.

Toutes ses soirées et la plus grande partie de ses nuits se passaient ainsi. Ses joues se creusaient ; ses yeux seuls paraissaient vivants au fond de leur orbite, et brillaient d’un éclat surnaturel : il n’avait plus de vie que précisément de quoi sentir et souffrir.

Un ami que le hasard ou une fatuité de constance lui avait conservé dans son malheur s’alarma et voulut savoir ce que Rodolphe faisait dans cette chambre. Il dit qu’il jouait de la flûte et que l’ombre de Berthe jouait de la harpe ; que la mort était bien réellement le commencement d’une autre vie ; qu’à mesure qu’il se sentait mourir, il se sentait vivre plus intimement avec sa femme qu’il avait tant aimée ; que pendant cette mystérieuse harmonie qu’il entendait tous les soirs, il lui semblait voir Berthe à sa harpe ; qu’il se trouvait heureux, qu’il ne désirait rien de plus, et ne demandait rien de plus au ciel ni aux hommes.

C’était le troisième anniversaire de la naissance de Berthe. Rodolphe remplit encore la chambre de fleurs ; lui-même était paré d’un bouquet. Il avait jonché le lit de la morte de roses effeuillées.

Puis, au soleil couchant, il prit sa flûte et joua l’air de Berthe.

L’ami s’était caché derrière une draperie ; il frissonna en entendant les sons de la harpe se mêler à ceux de la flûte. Rodolphe se mit à genoux et pria.

La harpe alors continua seule ; on voyait les cordes vibrer, sans qu’aucune main les touchât. Elle joua une musique céleste que personne n’avait jamais entendue, et que personne n’entendra jamais. Puis elle reprit l’air de Berthe ; et quand il fut fini, tout à coup toutes les cordes de la harpe se brisèrent, et Rodolphe tomba sur le parquet.

L’ami resta quelque temps aussi immobile que son ami ; puis quand il alla pour le relever, Rodolphe était mort.



Paru dans Contes et nouvelles, 1852.

Recueilli dans Les maîtres de l’étrange et de la peur,
de l’abbé Prévost à Guillaume Apollinaire,
Édition établie par Francis Lacassin,
Éditions Robert Laffont, 2000.





MADAME BOVARY

Publié le 16/07/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
MADAME BOVARY
Madame Bovary


Daniel Bardet et Michel Janvier ont adapté le roman de Flaubert pour en faire une bande dessinée. Ils participent ainsi à une collection publiée par Adonis et intitulée « Romans de toujours »

On trouve dans cet album un dossier de présentation de Gustave Flaubert, un complément d’informations sur Madame Bovary ainsi que quelques extraits du roman et des précisions sur l’époque à laquelle l’action se déroule.

Un CD rom, offert gratuitement, contient l’œuvre intégrale en livre numérique (pdf) et un livre Audio.

D’autres grands classiques de la littérature mondiale ont déjà fait l’objet d’une adaptation de ce type et de nombreux titres sont encore à paraître. Tous les renseignements nécessaires sont sur www.romans-de-toujours.com

Cette collection fait partie du projet CADMOS de l’association « Sauvegarde et Diffusion du Patrimoine Littéraire Mondial » Le projet, que l’UNESCO encourage, est réalisé en collaboration avec L’organisation Internationale de la Francophonie (OIF) et d’autres organisations culturelles.


Venons-en à Madame Bovary


La BD retrace fidèlement les grandes étapes du roman : la rencontre avec Charles, la noce, la déception d’Emma devant la fadeur de sa vie, les amours adultères avec Léon et Rodolphe, l’histoire de la ruine d’une vie.

On trouve les personnages les plus marquants. Lheureux, par exemple, ce marchand peu scrupuleux qui manipule Emma et la mène à sa perte. Quelques attitudes et regards, quelques répliques bien choisies et le voilà brièvement mais efficacement croqué. Rodolphe, dont le dessinateur rend le charme et le cynisme : un regard faussement compatissant lorsqu’il écrit sa lettre de rupture en dit long... Léon et ses yeux bleus très pâles qui traduisent fadeur et lâcheté. Homais, le pharmacien, ce sot, pédant, aussi ambitieux qu’inefficace qui finit pourtant par « recevoir la croix d’honneur ». Peut-être ce personnage a-t-il été un peu négligé : il est préférable pour le cerner, d’avoir lu le roman.


Certaines scènes, considérablement raccourcies, n’en sont pas moins réussies. Par exemple les fameux comices qui sont le théâtre des amours naissantes entre Emma et Rodolphe. Quelques belles vignettes présentent la juxtaposition des répliques des personnages et des discours tenus à l’extérieur, une bonne façon de traduire l’atmosphère et l’état de confusion dans lequel se trouve l’héroïne.

On passe vite sur l’opération du pied bot mais l’ambition d’Emma qui croit voir là l’occasion de faire la réputation de Charles est perceptible ainsi que son mépris devant l’échec de son mari : un gros plan sur la moitié de son visage montre un regard furieux et une bouche dédaigneuse.

L’affolement suite aux menaces de Lheureux qui exige le remboursement immédiat des dettes est l’occasion de plusieurs gros plans très réussis sur le visage d’Emma. Des plans moyens la montrent, fragile, titubant, courant d’un amant à l’autre pour essayer, en vain, d’en obtenir de l’argent et de sauver sa vie.

Mais elle est plus émouvante encore quand elle avale l’arsenic : on la voit de trois quarts, un long cou élégant, une boucle à l’oreille et des yeux mi-clos, une bouche gonflée, presque gourmande. Elle semble à la fois souffrir et prendre plaisir dans l’autodestruction.

Si la scène de l’agonie est simplifiée, les adaptateurs ont su conserver des passages qui confirment toute la complexité du personnage. Ainsi trois vignettes la montrent-elle en train d’embrasser le crucifix que lui tend le prêtre : pas de décor, du noir et du gris, le visage blême, les yeux cernés d’Emma mais une bouche presque sensuelle pour traduire les mots de Flaubert : « alors elle allongea le cou comme quelqu'un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l'Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d'amour qu'elle eût jamais donné ».


C’était sans doute une gageure de se lancer dans l’adaptation d’un roman dont chaque mot a été examiné, retravaillé (« j’ai un passage de transition qui contient huit lignes, qui m’a demandé trois jours où il n’y a pas un mot de trop, et qu’il faut pourtant refaire encore, parce que c’est trop lent ! « Lettre à Louise Colet, 2 janvier 1854) et même « gueulé » ( Flaubert testait ses phrases en les hurlant dans son bureau, qu’il avait baptisé « le gueuloir »). Les auteurs ont privilégié l’aspect intemporel du roman, l’histoire d’une jeune femme dont les illusions sont détruites au fil des jours, sans toutefois gommer complètement les dimensions critique et ironique voulues par Flaubert. Ils ont été respectueux du texte et ont pour l’illustrer, choisi un dessin classique et réaliste.

L’album constitue ainsi une entrée intéressante dans l’œuvre de Flaubert même si celle-ci reste unique et indispensable.



Michelle Lesuisse (Pour la réunion du 7 juin 2008)



L'HABITUDE

Publié le 16/07/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
L'HABITUDE
L'habitude

D’Auguste Angellier (1848-1911)

La tranquille habitude aux mains silencieuses
Panse, de jour en jour, nos plus grandes blessures ;
Elle met sur nos cœurs ses bandelettes sûres
Et leur verse sans fin ses huiles oublieuses ;

Les plus nobles chagrins, qui voudraient se défendre,
Désireux de durer pour l'amour qu'ils contiennent,
Sentent le besoin cher et dont ils s'entretiennent
Devenir, malgré eux, moins farouche et plus tendre ;

Et, chaque jour, les mains endormeuses et douces,
Les insensibles mains de la lente Habitude,
Resserrent un peu plus l'étrange quiétude
Où le mal assoupi se soumet et s'émousse ;

Et du même toucher dont elle endort la peine,
Du même frôlement délicat qui repasse
Toujours, elle délustre, elle éteint, elle efface,
Comme un reflet, dans un miroir, sous une haleine,

Les gestes, le sourire et le visage même
Dont la présence était divine et meurtrière ;
Ils pâlissent couverts d'une fine poussière ;
La source des regrets devient voilée et blême.

A chaque heure apaisant la souffrance amollie,
Otant de leur éclat aux voluptés perdues,
Elle rapproche ainsi de ses mains assidues,
Le passé du présent, et les réconcilie ;

La douleur s'amoindrit pour de moindres délices ;
La blessure adoucie et calme se referme ;
Et les hauts désespoirs, qui se voulaient sans terme,
Se sentent lentement changés en cicatrices ;

Et celui qui chérit sa sombre inquiétude.
Qui verserait des pleurs sur sa douleur dissoute,
Plus que tous les tourments et les cris vous redoute,
Silencieuses mains de la lente Habitude.





LE RASOIR D'OCKHAM

Publié le 09/07/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
LE RASOIR D'OCKHAM
Le Rasoir d’Ockram

D'Henri Loevenbruck


Editions Flammarion, 2008


Bibliographie complémentaire


Editions Flammarion :

Le Testament des siècles, 2003
Le Syndrome Copernic, 2007

Editions Bragelonne :

La Moïra, trois volumes, 2001 à 2002
Gallica, trois volumes, 2004 à 2005


Biographie


Henri Loevenbruck est né en 1972 à Paris. Ses parents, tous deux professeurs d’anglais, lui transmettent leur intérêt pour cette langue. Adolescent, il appartient à des groupes de rock. Ensuite, il fait des études littéraires, puis objecteur de conscience. A la suite de son mariage avec une anglaise, il part en Grande-Bretagne, où il enseigne le français. De retour en France, il exerce des métiers divers : barman, webdesigner, professeur d’anglais, pigiste… A 25 ans, il publie un polar futuriste sous un autre nom. Il crée Science-Fiction Magazine en 1998. Puis viennent La Moïra et Gallica. Entre les deux trilogies, en 2003, il change de registre et publie Le Testament des siècles (polar ésotérique). En 2007, son second thriller, Le Syndrome Copernic, paraît. Puis c’est le tour de Le Rasoir d’Ockram en 2008. Henri Loevenbruck écrit également des textes de chansons et des scénarios pour la télévision. Il vit aujourd’hui à Colombes.

Le Rasoir d’Ockham

Histoire

Ari Mackenzie, célibataire de 36 ans, est un flic atypique, analyste des Renseignements Généraux spécialisé dans le domaine des sectes. Un jour, il reçoit un appel de Paul Cazo, le meilleur ami de son père, qui, contrairement à son habitude, a l’air extrêmement inquiet et lui demande juste de venir le plus tôt possible chez lui, à Reims. Lorsque Mackenzie arrive sur place, il apprend que Paul a été assassiné dans des conditions particulièrement atroces. Ressentant une certaine responsabilité dans sa mort, il ne peut s’empêcher d’enquêter, bien qu’il ne soit pas chargé de l’affaire. Un autre crime est perpétré, selon le même mode opératoire. Peu après, l’analyste reçoit une lettre que Paul a postée juste avant de mourir. Il s’agit de la photocopie d’un parchemin. Ari découvre rapidement qu’il s’agit de l’une des pages perdues du carnet de Villard de Honnecourt, un maître d’œuvre du 13e siècle. La traduction du texte qui y figure fait penser à un jeu de piste. Ari cherche à comprendre le lien qui existait entre les victimes, dont le nombre ne cesse de croître. Il suppose qu’elles possédaient les autres pages égarées et que quelqu’un est prêt à tout pour les retrouver. A quel secret mène le jeu de piste ? Son importance peut-elle justifier tous ces meurtres ?

Titre

Guillaume d’Ockham était un frère franciscain. Né au 13e siècle, il a donné son nom à un principe de raisonnement appelé le rasoir d’Ockham. Celui-ci énonce que « Les entités ne doivent pas être multipliées par-delà ce qui est nécessaire. », c’est-à-dire qu’il faut invalider les hypothèses déjà émises avant d’en envisager de nouvelles. Cet axiome conduit à favoriser l’hypothèse la plus simple. Guillaume d’Ockham a inspiré à Umberto Eco le personnage de Guillaume de Baskerville dans son roman Le Nom de la rose.

Modus operandi

Le mode opératoire du meurtrier est particulièrement cruel. Celui-ci ligote la victime et lui injecte un dérivé du curare, qui la paralyse. Toutefois, elle est toujours sensible à la douleur et sent donc tout ce que lui fait subir son tortionnaire. Ce dernier lui fore un trou dans le crâne et lui injecte ensuite un mélange d’acide concentré et de tensioactif. Lorsque le cerveau est liquéfié, il lui aspire le contenu du crâne au moyen d’une pompe.

Carnet de Villard de Honnecourt

Villard de Honnecourt est un maître d’œuvre du 13e siècle qui a laissé à la postérité un carnet contenant des croquis d’architecture. Ceux-ci sont conservés à la BNF. Sur une centaine de pages à l’origine, il n’en reste plus qu’une soixantaine.

Thèmes

Dans Le Rasoir d’Ockham, Loevenbruck aborde des thèmes qui lui sont chers : la franc-maçonnerie et le compagnonnage. Concernant les compagnons du devoir, ils étaient déjà bien présents dans La Moïra et Gallica. Quant aux francs-maçons, l’auteur ne cache pas qu’il en fait partie.

Le roman évoque aussi l’idéologie nazie, les origines de la race aryenne et la confrérie du Vril.

Style

Le style est clair, fluide et efficace, mais on a parfois l’impression que le roman a été publié dans la précipitation. Il aurait mérité une relecture plus attentive.

Les phrases suivantes, notamment, m’ont parues curieusement construites :

« Quand son tour fut venu, Lamia montra ses papiers d’identité et sa carte d’embarquement, déposa son sac rouge sur le tapis roulant… » (p 256)

Problème de concordance de temps, non ?

« Même si la communauté scientifique réfute aujourd’hui l’idée que notre planète ne peut pas être creuse, la théorie n’est pas si farfelue que ça. » (p 259)

Problème de temps, me semble-il, et négation qui donne à la phrase le sens contraire de celui qui était souhaité

« Elle remonta alors son arme vers la tête d’Ari, d’un geste aussi violent que précis, qui recula d’un bond et évita l’assaut de justesse. » (p 341)

« D’un geste aussi violent que précis » aurait dû se trouver au début de la phrase pour que celle-ci soit cohérente

A plusieurs reprises, l’auteur a placé dans le texte des mots de même racine à quelques phrases d’intervalle. Il a peut-être souhaité créer une sorte d’écho, mais cela m’a plutôt fait l’effet d’une répétition inutile. Sur les deux exemples qui m’avaient frappés, je n’en ai retrouvé qu’un, en feuilletant le livre : « cicatrice » et « cicatriser », p 86 et 87.

Logique

Tout m’a semblé satisfaisant au point de vue de la logique, à quelques exceptions près.

Dans les premières pages du livre, je ne comprends pas comment Mackenzie s’y prend pour arriver à Reims à 18 heures, sachant qu’il a été réveillé par l’appel de Paul à 08 :13, qu’il habite Paris et qu’il s’est dépêché de se rendre à Reims.

Pourquoi n’a-t-il fait aucune recherche sur le propriétaire du véhicule marron immatriculé en Allemagne qui l’épie depuis le début et a tenté de l’écraser ?

Pourquoi Jacques Mancel a-t-il demandé à six personnes de garder, au péril de leur vie, des documents secrets si, en parallèle, il incite ses descendants, par l’intermédiaire de son testament, à rechercher un trésor qui nécessite de posséder ces mêmes documents ? (p 360 et 361)

« Jacques » (p 360) devient « Jean » à la page suivante !

Psychologie

Loevenbruck s’est attaché à développer la psychologie des personnages, mais je trouve cependant Ari fatiguant, avec ses éternelles tergiversations sentimentales.

Les personnages ont des traits de caractère tellement exagérés, parfois, qu’ils en deviennent caricaturaux. Certains passages font également clichés : la scène de « cul » et la séquence de pétarade dans le parc de la villa, notamment.

Les nombreuses références cinématographiques renforcent cette impression d’exagération, de parodie.

Conclusion

Bref, le roman se lit facilement et bénéficie d’un suspens prenant. Le mode opératoire est original et le mystère autour du carnet de Villard de Honnecourt bien exploité. La fin à la X-Files est assez habile, compte-tenu de la difficulté qu’il y a à conclure ce genre de récit. Le Rasoir d’Ockham sera suivi par deux autres volumes mettant également en scène Ari Mackenzie.

Webographie


Site personnel de l’auteur :

www.henriloevenbruck.com

L’auteur est, d’après les internautes, très sympathique et, comme on peut le voir ci-dessous, donne facilement des interviews :

Sur le site de l’auteur :

http://www.henriloevenbruck.com/ressources_loevenbruck.php

Avril 2008 (Le Rasoir d’Ockham) :

http://www.isubway.fr/index.php/200804111418/Culture/Livres/Henri-Loevenbruck-Je-suis-un-grand-sceptique-fascine-par-lesoterisme

Février 2008 (Le Rasoir d’Ockham) (vidéo) :

http://www.dailymotion.com/video/x4iocx_henri-loevenbruck-le-rasoir-dockham_dating

Février 2007 (Le Syndrome Copernic) :

http://www.lelibraire.org/article.asp?cat=3&id=2482

2005 (Le Testament des siècles) :

http://www.vivat.be/00-00.asp?articleID=1148

Février 2004 (1er tome de Gallica) :

http://www.elbakin.net/fantasy/auteurs/interviewloevenbruck3.htm

Septembre 2001 (2e tome de La Moïra) :

http://www.elbakin.net/fantasy/auteurs/interviewloevenbruck2.htm

Février 2001 (1er tome de La Moïra) :

http://www.elbakin.net/fantasy/auteurs/interviewloevenbruck.htm


Rachel Gibert, pour la réunion du 7 juin 2008



LE SOIR

Publié le 09/07/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
LE SOIR
Le soir

De Rémy De Gourmont (1858-1915)


Heure incertaine, heure charmante et triste : les roses
Ont un sourire si grave et nous disent des choses
Si tendres que nos coeurs en sont tout embaumés ;
Le jour est pâle ainsi qu'une femme oubliée,
La nuit a la douceur des amours qui commencent,
L'air est rempli de songes et de métamorphoses ;
Couchée dans l'herbe pure des divines prairies,
Lasse et ses beaux yeux bleus déjà presque endormis,
La vie offre ses lèvres aux baisers du silence.

Heure incertaine, heure charmante et triste : des voiles
Se promènent à travers les naissantes étoiles
Et leurs ailes se gonflent, amoureuses et timides,
Sous le vent qui les porte aux rives d'Atlantide ;
Une lueur d'amour s'allume comme un adieu
À la croix des clochers qui semblent tout en feu
Et à la cime hautaine et frêle des peupliers :
Le jour est pâle ainsi qu'une femme oubliée
Qui peigne à la fenêtre lentement ses cheveux.

Heure incertaine, heure charmante et triste : les heures
Meurent quand ton parfum, fraîche et dernière fleur,
Épanche sur le monde sa candeur et sa grâce :
La lumière se trouble et s'enfuit dans l'espace,
Un frisson lent descend dans la chair de la terre,
Les arbres sont pareils à des anges en prière.
Oh ! reste, heure dernière ! Restez, fleurs de la vie !
Ouvrez vos beaux yeux bleus déjà presque endormis...

Heure incertaine, heure charmante et triste : les femmes
Laissent dans leurs regards voir un peu de leur âme ;
Le soir a la douceur des amours qui commencent.
Ô profondes amours, blanches filles de l'absence,
Aimez l'heure dont l'oeil est grave et dont la main
Est pleine des parfums qu'on sentira demain ;
Aimez l'heure incertaine où la mort se promène,
Où la vie, fatiguée d'une journée humaine,
Entend chanter enfin, tout au fond du silence,
L'heure des songes légers, l'heure des indolences !



LE BARON PERCHE

Publié le 05/07/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
LE BARON PERCHE
Le Baron perché
d’Italo Calvino, Edition Du Seuil 1959.

Italo Calvino (1923-1985) est un écrivain italien spécialisé dans la littérature populaire et néo-réaliste qui s’est fait connaître en France grâce à plusieurs de ses romans dont « Le sentier des nids d’araignées » (1947), « Le vicomte pourfendu » (1952) et « Les villes invisibles » (1972).

Le Baron Perché raconte l’histoire de Côme Laverse du Rondeau, alors âgé de 12 ans, qui refusa de manger un plat d’escargots préparé par sa sœur Baptiste le 15 juin 1767. Poussé par ses parents et bien décidé à ne pas toucher à ce plat qui le dégoûte, Côme sortira alors de table pour aller grimper dans un arbre de leur jardin.
Ce que ses parents vont prendre pour une comédie passagère va en fait devenir un véritable combat envers les conventions de sa classe et le monde des adultes puisque Côme prendra alors la surprenante décision de ne plus jamais redescendre de son arbre.

A partir de cet instant, Côme va alors devoir s’organiser pour vivre dans les arbres de la manière la plus confortable possible. Il apprendra à passer d’arbres en arbres, à chasser pour se nourrir, à se construire une sorte de cabane pour le protéger du froid et des intempéries.
Dans un premier temps il en veut à son frère cadet Blaise de ne pas l’avoir soutenu à table, puis il lui pardonnera à condition que celui-ci lui rende différents services comme lui apporter des couvertures ou des livres pour se distraire mais aussi pour lui servir d’intermédiaire au cas où il souhaiterait reprendre contact avec ses parents ou sa sœur.

Cette histoire écrite comme un conte philosophique à la Voltaire nous est narrée par Blaise qui tente, entre admiration et désolation, de comprendre le comportement extrême de son frère. C’est ainsi que nous apprenons les différents faits et gestes de Côme mais aussi les multiples stratégies que ses parents tenteront d’employer pour le faire redescendre et le ramener à la raison.
Loin de vivre comme un Robinson ou un sauvage, Côme ne cherchera pas à fuir la race humaine et au contraire souhaitera observer les gens pour mieux les connaître. Passant d’arbre en arbre, il pourra aussi changer de jardin et faire la connaissance de ses voisins dont notamment la petite Violette avec qui il nouera une solide amitié. Il continuera de recevoir des cours par son précepteur, aidera le bandit Jean des Bruyères à se cacher, partagera sa passion de la lecture avec lui, empruntera des livres à un bouquiniste pour combler cette passion, entamera des correspondances avec des philosophes célèbres qui le féliciteront de son ambition… Mais la plupart des personnes qu’il aura l’occasion de croiser seront souvent de passage et plongeront Côme dans une solitude de plus en plus pesante.
Bien sûr il grandira, connaîtra plusieurs fois l’amour, mais son entêtement à vouloir rester dans les arbres l’obligera souvent à rompre et à se retrouver toujours plus seul.

A aucun moment Côme aura la faiblesse de se dire que son comportement est peut-être absurde, il ira jusqu’au bout de son envie ou de son caprice et c’est cela qui fait toute la richesse de ce récit. C’est donc un bien étrange destin qui nous est présenté ici et qui nous donne à ressentir toutes les saveurs du conte classique français illustrant la douce folie de l’enfance, de la poésie et de l’orgueil du jeune baron. Mais c’est surtout une histoire aussi rocambolesque qu’émouvante qui saura conquérir un très large public.


Odéliane


DANS VOS YEUX

Publié le 25/06/2008 à 12:00 par arcaneslyriques
DANS VOS YEUX
DANS VOS YEUX


De Gaston Couté (1880-1911)


Dans vos yeux
J'ai lu l'aveu de votre âme
En caractères de flamme
Et je m'en suis allé joyeux
Bornant alors mon espace
Au coin d'horizon qui passe
Dans vos yeux.

Dans vos yeux
J'ai vu s'amasser l'ivresse
Et d'une longue caresse
J'ai clos vos grands cils soyeux.
Mais cette ivresse fut brève
Et s'envola comme un rêve
De vos yeux.

Dans vos yeux
Profonds comme des abîmes
J'ai souvent cherché des rimes
Aux lacs bleus et spacieux
Et comme en leurs eaux sereines
J'ai souvent noyé mes peines
Dans vos yeux.

Dans vos yeux
J'ai vu rouler bien des larmes
Qui m'ont mis dans les alarmes
Et m'ont rendu malheureux.
J'ai vu la trace des songes
Et tous vos petits mensonges
Dans vos yeux.

Dans vos yeux
Je ne vois rien à cette heure
Hors que l'Amour est un leurre
Et qu'il n'est plus sous les cieux
D'amante qui soit fidèle
A sa promesse... éternelle
Dans vos yeux.