Posté le 08.08.2007 par Odéliane
LA PLAIE AU CŒUR
Une plaie s’est formée au milieu de son cœur
Blessure étrange et peut-être même mortelle
Tant qu’elle ne sera pas refermée…
Elle demeure immobile et son corps abattu
Cède aux coups qui la tue, à petits feux ;
Mais elle se laisse faire…
Puisqu’elle n’a plus rien à perdre
Elle n’a de toute façon, que ça à faire
Recevoir et se taire…
Tout son être tremble sous la violence des coups
Mais elle ne pleure pas, a l’habitude
Qu’on la traîne à genoux…
Elle demeure pensive et son âme résignée
Cède aux jurons qui la brise, à petits feux ;
Mais elle ne rétorque pas…
Puisqu’elle n’a plus rien à perdre
Elle n’a de toute façon plus que ça à faire
Recevoir et se taire…
Une plaie s’est formée au milieu de son cœur
Blessure profonde et sûrement mortelle
Tant qu’elle continuera à saigner…
Odéliane.
Posté le 08.08.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval
Madrigal triste
de Charles Baudelaire (1821-1867)
I
Que m'importe que tu sois sage ?
Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs
Ajoutent un charme au visage,
Comme le fleuve au paysage ;
L'orage rajeunit les fleurs.
Je t'aime surtout quand la joie
S'enfuit de ton front terrassé ;
Quand ton coeur dans l'horreur se noie ;
Quand sur ton présent se déploie
Le nuage affreux du passé.
Je t'aime quand ton grand oeil verse
Une eau chaude comme le sang ;
Quand, malgré ma main qui te berce,
Ton angoisse, trop lourde, perce
Comme un râle d'agonisant.
J'aspire, volupté divine !
Hymne profond, délicieux !
Tous les sanglots de ta poitrine,
Et crois que ton coeur s'illumine
Des perles que versent tes yeux !
II
Je sais que ton coeur, qui regorge
De vieux amours déracinés,
Flamboie encor comme une forge,
Et que tu couves sous ta gorge
Un peu de l'orgueil des damnés ;
Mais tant, ma chère, que tes rêves
N'auront pas reflété l'Enfer,
Et qu'en un cauchemar sans trêves,
Songeant de poisons et de glaives,
Eprise de poudre et de fer,
N'ouvrant à chacun qu'avec crainte,
Déchiffrant le malheur partout,
Te convulsant quand l'heure tinte,
Tu n'auras pas senti l'étreinte
De l'irrésistible Dégoût,
Tu ne pourras, esclave reine
Qui ne m'aimes qu'avec effroi,
Dans l'horreur de la nuit malsaine,
Me dire, l'âme de cris pleine :
" Je suis ton égale, Ô mon Roi ! "
Posté le 07.08.2007 par Erzebeth
Paris Vampire -
Dracula père et fils
Claude Klotz
Imaginez donc un certain Ferdinand Poitevin, immigré fraîchement débarqué en France. Gagnant peu avec son emploi de gardien de nuit, il est obligé de loger dans une cave mal isolée sous des cartons, dans son maigre cercueil fait de bois de cagette. Ce pauvre vampire, fils d’un comte roumain et d’une belle française de basse extraction est bien embêté par sa condition . S’il veut survivre il doit boire le sang du cou d’une jeune damoiselle. C’est là que réside le problème, l’humanité de sa mère réside en lui comme autant de barrières qui l’empêchent de croquer les belles.
Le voilà qui fait alors la queue devant les abattoirs pour avoir un peu de sang animal, qui s’introduit dans une morgue pour essayer de soutirer une goutte à un cadavre congelé tout en y laissant une canine. Autant de mésaventures qui empêche Ferdinand de se remplumer autant pécuniairement que physiquement…
Paris vampire, roman de Claude Klotz, aborde le thème vampirique avec une facilité déconcertante. Jonglant avec l’humour noir sans problème il nous offre un roman simple et agréable à lire. On suit avec délice les aventure rocambolesque de ce pauvre immigré pas très dégourdi avec les femmes et on espère avec tendresse qu’il finira par goûter au sang des françaises.
Il fait un peu pitié dans sa cave mais son destin nous fait rire et ça, Klotz l’a compris et use de son humour si ce n’est avec parcimonie, avec la plus grande des tendresses pour son personnage.
Petite anedocte, ce roman a été adapté au cinéma avec Christopher Lee dans le rôle du père et Bernard Menez (le seul, l'unique) dans le rôle de Ferdinand Poitevin. Dans mes souvenirs c'est un film modeste mais un bon divertissement !
Paris Vampire, Claude Klotz
Réédité sous le titre
Dracula, père et fils. Les deux versions sont épuisées.
Posté le 01.08.2007 par Yohan Vasse
Tous malades ! – Un recueil de sales poèmes Présenté par Neil Gaiman et Stephen Jones
Illustré par Clive Barker, Boulet, Reno et Mélaka
Éditions Bragelonne
137 pages, 15 €
Par moment, les éditions Bragelonne étonnent. Pour inaugurer l’arrivée de leur collection « horreur », ils nous ont proposé cet étrange et bel objet : un recueil de sales poèmes, dans un format inhabituel pour l’éditeur (13x20 cm), avec une couverture cartonnée imitation cuir du plus bel effet, sous une jaquette illustrée avec talent par Boulet. Cerise sur le gâteau, l’intérieur est agrémenté de petites illustrations fort sympathiques.
D’accord, mais mis à part le plumage, qu’en est-il du contenu ? Attendez-vous à un lot de surprises, car il s’agit d’un recueil rare par son thème (des poèmes macabres), et par ses auteurs. En effet, Neil Gaiman (on ne le présente plus) et Stephen Jones (auteur anglo-saxon de fantastique reconnu hors de nos frontières) ont réuni 29 auteurs d’horizons différents afin qu’ils rédigent chacun un poème tout à la fois humoristique et effrayant. Si Robert Bloch, Ramsey Campbell, James Herbert, S. P. Somtow, Kim Newman ou encore le scénariste de comics Alan Moore sont ici dans leur domaine de prédilection, nous retrouvons aussi Terry Pratchett, Gene Wolfe, Storm Constantine ou Diana Wynne Jone (plus connue pour ses romans jeunesse, dont Le Château de Hurle, adapté par Hayao Miyazaki). Et bien d’autres...
De l’introduction à l’épilogue, chaque texte est en vers et rimes. Plusieurs poèmes prennent les points de vues de sales mômes, qui assistent aux événements horribles touchant les grandes personnes ; quant ils ne les provoquent pas eux-mêmes ! Un monstre dans les vécés, des gamins satanistes manipulés par un nounours violeur, un menu de cantine pas très catholique, divers cas de cannibalismes, des apparitions de fantômes et autres revenants, etc. Bref une petite perle de comptines noires avec une bonne dose de frayeur et d’humour... noir bien entendu !
Yohan Vasse
Chronique parue initialement dans le n°50 – janvier 2007) du zine Présences d’Esprits
Posté le 28.07.2007 par Elissandre
Philippe Djian,
Impuretés,
Gallimard, 2005 ; Folio, 2006
C’est un peu comme dans une Amérique décadente, celle des écrivains drogués, des actrices sur le retour qui doivent coucher avec les vieux producteurs pour « décrocher » le rôle qui va relancer leur carrière. Mais c’est en France, on ne sait pas exactement où. L’automne est doux sur la colline, les maisons sont très confortables, l’argent ne manque pas et la vie se délite dans l’alcool, la drogue, le sexe triste et les désillusions.
Evy vient de perdre sa sœur aînée dans des circonstances peu claires, peut-être est-il responsable d’ailleurs. Accablé par ce deuil et par les insuffisances des adultes, il se réfugie dans le mutisme et la dévotion à une jeune femme qu’il veut aimer d’un amour platonique, laissant parents et grand-parents impuissants et désemparés.
C’est noir, presque insupportable de noirceur. Pas un seul personnage en qui croire, pas une lueur d’espoir. Et pourtant on ne lâche pas le roman et on sourit souvent, on rit : le cynisme de Djian est irrésistible. Son style aussi : cruel, impitoyable, avec l’expression, le mot qui rappelle à qui on a affaire au moment où on allait presque compatir, le mot qu’il fallait.
Un roman désabusé donc mais une écriture parfaitement maîtrisée et réjouissante.
Elissandre
Elissandre77@yahoo.fr Juillet 07
Quelques liens :
http://www.gallimard.fr/catalog/entretiens/01042394.htm
http://philippedjian.free.fr/critiques/impure/letemps.htm
http://www.ratsdebiblio.net/djianphilippeimpuretes.html
http://www.gallimard.fr/catalog/bon-feuilles/01042394.htm
http://www.lire.fr/critique.asp/idC=48134/idR=218/idG=3
Posté le 28.07.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval
Les Chants de Maldoror
de Lautréamont (1846-1870) (Extraits)
« Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui
réjouit la face grave de la géométrie, ne me rappelle que
trop les petits yeux de l'homme, pareils à ceux du sanglier
pour la petitesse, et à ceux des oiseaux de nuit pour la
perfection circulaire du contour. Cependant, l'homme s'est
cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que
l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais,
qu'il n'est pas beau réellement et qu'il s'en doute; car,
pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de
mépris? Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, tu es le symbole de l'identité: toujours
égal à toi-même. Tu ne varies pas d'une manière essentielle,
et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans
quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet.
Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête dans la rue, pour
voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui ne
s'arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin
accessible et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui
et pleure demain. Je te salue, vieil océan! Vieil océan, il
n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton sein
de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la
baleine. Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux
avides des sciences naturelles les mille secrets de ton
intime organisation : tu es modeste. L'homme se vante sans
cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, les différentes espèces de poissons que tu
nourris n'ont pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce
vit de son côté. Les tempéraments et les conformations qui
varient dans chacune d'elles, expliquent, d'une manière
satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une anomalie. Il
en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mêmes motifs
d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente
millions d'êtres humains, ceux-ci se croient obligés de ne
pas se mêler de l'existence de leurs voisins, fixés comme des
racines sur le morceau de terre qui suit. En descendant du
grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans sa
tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable,
accroupi pareillement dans une autre tanière. La grande
famille universelle des humains est une utopie digne de la
logique la plus médiocre. En outre, du spectacle de tes
mamelles fécondes, se dégage la notion d'ingratitude; car, on
pense aussitôt à ces parents nombreux, assez ingrats envers
le Créateur, pour abandonner le fruit de leur misérable
union. Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer
qu'à la mesure qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance
active pour engendrer la totalité de ta masse. On ne peut pas
t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour te contempler, il faut que
la vue tourne son télescope, par un mouvement continu, vers
les quatre points de l'horizon, de même qu'un mathématicien,
afin de résoudre une équation algébrique, est obligé
d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de
trancher la difficulté. L'homme mange des substances
nourrissantes, et fait d'autres efforts, dignes d'un meilleur
sort, pour paraître gras. Qu'elle se gonfle tant qu'elle
voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille, elle ne
t'égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te
salue, vieil océan! Vieil océan, tes eaux sont amères. C'est
exactement le même goût que le fiel que distille la critique
sur les beaux-arts, sur les sciences, sur tout. Si quelqu'un
a du génie, on le fait passer pour un idiot; si quelque autre
est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut
que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois
quarts d'ailleurs ne sont dus qu'à lui-même, pour la
critiquer ainsi! Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs
méthodes, ne sont pas encore parvenus, aidés par les moyens
d'investigation de la science, à mesurer la profondeur
vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les sondes les plus
longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles. Aux
poissons... ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je
me suis demandé quelle chose était le plus facile à
reconnaître : la profondeur de l'océan ou la profondeur du
coeur humain ! Souvent, la main portée au front, debout sur
les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre les mâts
d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant
abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je
poursuivais, m'efforçant de résoudre ce difficile problème!
Oui, quel est le plus profond, le plus impénétrable des deux
: l'océan ou le coeur humain? Si trente ans d'expérience de
la vie peuvent jusqu'à un certain point pencher la balance
vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera permis de
dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se
mettre en ligne, quant à la comparaison sur cette propriété,
avec la profondeur du coeur humain. J'ai été en relation avec
des hommes qui ont été vertueux. Ils mouraient à soixante
ans, et chacun ne manquait pas de s'écrier : « Ils ont fait
le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont pratiqué la
charité : voilà tout, ce n'est pas malin, chacun peut en
faire autant. » Qui comprendra pourquoi deux amants qui
s'idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété,
s'écartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident, avec
les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du
remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté
solitaire. C'est un miracle qui se renouvelle chaque jour
et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra pourquoi
l'on savoure non seulement les disgrâces générales de ses
semblables, mais encore les particulières de ses amis les
plus chers, tandis que l'on en est affligé en même temps? Un
exemple incontestable pour clore la série : l'homme dit
hypocritement oui et pense non. C'est pour cela que les
marcassins de l'humanité ont tant de confiance les uns dans
les autres et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie
beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont
appris à leurs propres dépens. Ils ont beau employer toutes
les ressources de leur génie... incapables de te dominer. Ils
ont trouvé leur maître. Je dis qu'ils ont trouvé quelque
chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose a un nom. Ce nom
est : l'océan! La peur que tu leur inspires est telle,
qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus
lourdes machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur
fais faire des sauts gymnastiques jusqu'au ciel, et des
plongeons admirables jusqu'au fond de tes domaines : un
saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils, quand
tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis
bouillonnants, pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes
entrailles aquatiques, comment se portent les poissons, et
surtout comment ils se portent eux-mêmes. L'homme dit : « Je
suis plus intelligent que l'océan. » C'est possible; c'est
même assez vrai; mais l'océan lui est plus redoutable que
lui à l'océan : c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de
prouver. Ce patriarche observateur, contemporain des
premières époques de notre globe suspendu, sourit de pitié,
quand il assiste aux combats navals des nations. Voilà une
centaine de léviathans qui sont sortis des mains de
l'humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris
des blessés, les coups de canon, c'est du bruit fait exprès
pour anéantir quelques secondes. Il paraît que le drame est
fini, et que l'océan a tout mis dans son ventre. La gueule
est formidable. Elle doit être grande vers le bas, dans la
direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide
comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit, au milieu
des airs, quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se
met à crier, sans arrêter l'envergure de son vol : « Tiens! ...
je la trouve mauvaise! Il y avait en bas des points
noirs; j'ai fermé les yeux : ils ont disparu. » Je te salue,
vieil océan!
Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours
la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu
t'enorgueillis à juste titre de ta magnificence native, et
des éloges vrais que je m'empresse de te donner. Balancé
voluptueusement par les molles effluves de ta lenteur
majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs
dont le souverain pouvoir t'a gratifié, tu déroules, au
milieu d'un sombre mystère, sur toute ta surface sublime,
tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta
puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement,
séparées par de courts intervalles. A peine l'une diminue,
qu'une autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnées
du bruit mélancolique de l'écume qui se fond, pour nous
avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces
vagues vivantes, meurent l'un après l'autre, d'une manière
monotone; mais, sans laisser de bruit écumeux). L'oiseau de
passage se repose sur elles avec confiance, et se laisse
abandonner à leurs mouvements, pleins d'une grâce fière,
jusqu'à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur
vigueur accoutumée pour continuer le pèlerinage aérien. Je
voudrais que la majesté humaine ne fût que l'incarnation du
reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait
sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de
l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe,
comme l'amour de la femme, comme la beauté divine de
l'oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau
que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère?
Remue-toi avec impétuosité... plus... plus encore, si tu
veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes
griffes livides, en te frayant un chemin sur ton propre
sein... c'est bien. Déroule tes vagues épouvantables, océan
hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe,
prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est empruntée;
il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la
crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux
comme d'une cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes
les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es,
pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine,
comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas
découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes
redoutent tant, même quand ils te contemplent, en sûreté,
tremblants sur le rivage, alors, je vois qu'il ne
m'appartient pas, le droit insigne de me dire ton égal.
C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te
donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour
que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me
faisais douloureusement penser à mes semblables, qui forment
avec toi le plus ironique contraste, l'antithèse la plus
bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création: je ne
puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi,
pour la millième fois, vers tes bras amis, qui
s'entr'ouvrent, pour caresser mon front brûlant, qui voit
disparaître la fièvre à leur contact! Je ne connais pas ta
destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse.
Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres.
Dis-le moi... dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas
attrister ceux qui n'ont encore connu que les illusions), et
si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes
eaux salées jusqu'aux nuages. Il faut que tu me le dises,
parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de
l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de
mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je
veux te saluer et te faire mes adieux ! Vieil océan, aux
vagues de cristal... Mes yeux se mouillent de larmes
abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre; car, je
sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, à
l'aspect brutal; mais... courage! Faisons un grand effort,
et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre
destinée sur cette terre. Je te salue, vieil océan! »
Posté le 25.07.2007 par Erzebeth
Les idées noires
de Franquin
"Lorsqu'après avoir lu une page d'Idées Noires de Franquin on ferme les yeux, l'obscurité qui suit est encore de Franquin." Sacha Guitry.
Qui ne connait pas Franquin et son inoubliable Gaston Lagaffe ? Ses gaffes, ses inventions farfelues, la mouette rieuse, le chat, la souris (Cheese), le poisson (Bubulle) ?
Que de rires le grand Franquin nous a apporté avec son héros sans emploi...
Mais Franquin c'est aussi la révolte, révolte contre les grandes andouilles, contre les grenouilles de bénitiers, la bêtise universelle et... les chasseurs bêtes et méchants.
Franquin c'est aussi ces planches publiées sous le titre des Idées Noires chez Fluide Glacial.
Ces planches tirées minutieusement à la plume et à l'encre noire révèlent un univers sombre, réaliste et pourtant on trouve toujours sous la couche de desespoir un ressort comique qui nous touche en plein coeur même si les faits évoqués sont tragiques. Voilà le talent de Franquin. Il a su, à travers ses idées noires, faites d'ombres et de lumières, faire passer un message humaniste et ô combien salvateur.
Lorsque l'on referme alors à regret le recueil on ne broie pas du noir ou alors juste pour pleurer la disparition de ce dessinateur de talent.
Idées Noires, Franquin, Fluide Glacial.
Posté le 25.07.2007 par Odéliane
Romantisme
I. Définition
Le romantisme est un courant littéraire, culturel et artistique européen dont les premières manifestations en Allemagne et en Angleterre, datent de la fin du 18ème siècle. C’est un courant de sensibilité et de pensée qui a influencé l’art et la culture de toute l’Europe.
Le romantisme se caractérise par une opposition au classicisme antique, païen et méridional. La raison, si chère aux classiques, est alors remplacée par l’émotion et la sensibilité.
Le mot « romantique » indique une conception de la vie digne du roman, faisant de l’homme un héros dont la sensibilité règne sur le monde. Il porte son attention sur l’individu (le Moi), recherche le dépaysement spatial (goût pour l’exotisme), temporel (goût pour l’histoire), social (intérêt pour le peuple) et religieux (goût pour le mysticisme).
Etre romantique signifie avant tout refuser l’ordre du monde, en pressentant que c’est ordre est un désordre qui n’intègre que les nantis et les conformistes. C’est choisir la révolte, la différence jusqu’à la mort ; c’est avoir l’intuition du tragique de la condition humaine. C’est préférer l’ombre à la lumière, le silence au bruit, la mélancolie au bonheur considéré comme inaccessible. C’est oser des révolutions tout en se sentant las de vivre. C’est se sentir mal adapté au monde qui nous entoure, c’est préférer se blottir dans des siècles passés, dans des mondes qui n’existent pas ou qui existent seulement dans le rêve, l’imagination. C’est ressentir de façon exacerbée tous les sentiments humains : l’amour, l’amitié, la haine, la solitude, la tristesse, la difficulté de vivre.. C’est aussi ne pas avoir peur de briser tous les tabous : de regarder la mort en face, de flirter avec le blasphème, d’agir avec pour seules limites les limites de son propre cœur.
Né dans l’Europe du Nord, en Allemagne avec des auteurs tels que Novalis, Tieck, Kleist, Madame de Staël et en Angleterre avec Blake, Wordsworth, Coleridge, Byron, Shelley, Keats au cours des 30 dernières années du 18ème siècle, le romantisme s’est largement développé en France avec Stendhal, Lamartine, Vigny, Hugo, Musset, Gautier après la révolution pour gagner ensuite les pays de l’Europe du sud, notamment l’Espagne et l’Italie avec Manzoni et Leopardi. Tous ces romantismes nationaux ont en commun d’être des mouvements destructeurs, rejetant les principes du rationalisme du siècle des Lumières et les canons esthétiques du classicisme.
Tous ces romantismes ont pour intérêt la période médiévale gothique, le goût pour les paysages d’Orient, l’évocation de la vie intérieure, pour l’imagination et l’individu perçu comme origine de la représentation.
Mais s’il est possible de dégager un certain nombre de caractéristiques communes aux romantismes des divers pays d’Europe, chacun n’en demeure pas moins très spécifique, en raison des conditions politiques et sociales particulières dans lesquelles il se développe.
II. Histoire et caractéristiques
1) En Allemagne
Dans les années 1770, le romantisme allemand manifeste son inscription dans une réalité socio-historique en plein bouleversement. C’est ainsi que le mouvement du Sturm Und Drang émerge et devient l’un des thèmes principal de la littérature du Nord.
En effet, Sturm Und Drang qui signifie en français « Tempête et élan » est un mouvement à la fois politique et littéraire essentiellement allemand de la deuxième moitié du 18ème siècle. Précurseur du romantisme, son nom vient d’une pièce de théâtre de Klinger et naît en réponse au rationalisme dominant. Il prône la supériorité des sentiments, préfère la passion à la raison mais c’est avant tout un mouvement de contestation mené par la jeunesse. De nombreux romans vont émerger de ce mouvement, mais c’est le roman «
Les souffrances du jeune Werther » de Goethe qui va le rendre immédiatement célèbre. Le mouvement s’inspire beaucoup de Jean-Jacques Rousseau et de William Shakespeare. Ses thèmes sont souvent rattachés à la nature qui apparaît comme forme de liberté et lieu privilégié pour toutes les émotions.
Dès lors, trois grandes périodes vont rythmer le romantisme allemand :
La première période, la plus connue mais aussi la plus importante est dite du romantisme d’Iéna de 1797 à 1801. Elle s’organise notamment autour des frères Schlegel et de la revue Athenäum. Influencé par le kantisme puis prolongé par les travaux de Fichte sur l’idéalisme, le romantisme d’Iéna était avant tout un projet, un programme tracé pour la littérature. Il fut en premier lieu une affirmation de la poésie, conçue comme une exploration des territoires de l’imagination transcendantale. Novalis parlait par exemple de former un monde poétique autour de soi pour vivre dans la poésie. (
Les Hymnes à la nuit, 1800.)
Pour les auteurs d’Iéna, l’œuvre romantique mêlait la représentation naïve à la représentation réfléchie, tout art dans son essence devait être analysé voire remis en question.
D’après Novalis, les romantiques d’Iéna sont les seuls qui aient véritablement compris qu’avec la révolution française un « monde », le monde peut-être avait disparu sous leurs yeux et qu’ils étaient destinés à errer au milieu des ruines. « Il n’y a plus de ciel. Il n’y a plus que le jour et la nuit, c’est à dire la lumière dans laquelle les choses apparaissent : et si la nuit devient si belle, si importante, c’est qu’elle est le jour que les choses projettent ; c’est qu’elle est l’autre jour, dans un monde brusquement plaqué à l’horizontal ».
La deuxième est celle du romantisme d’Heidelberg de 1804 à 1809 avec Achim von Arnim et Clemens Brentano (
le cor enchanté) où le projet romantique ne consistait pas à recouvrir d’un voile poétique une réalité dénuée de poésie mais à « romantiser » le monde, à tout transformer en poésie.
Puis la troisième période n’ayant pas d’appellation précise donne à l’âme romantique une ouverture au lointain, à l’inconnu, à l’étrange et au surnaturel. Ainsi s’ouvre une période intense où s’invente les mélanges des genres, où la contradiction apparaît comme la loi même de la création. Comme exemple à cette période, l’on peut citer «
les Contes » de Ludwig Tieck.
Jusqu’en 1810, le romantisme allemand est inventif : les premières années du 19ème siècle sont celles du retour aux sources légendaires de la nation allemande avec les contes de Grimm, les légendes du bas Rhin, celles du recours au fantastique d’Hoffmann dont les contes étranges auront une influence décisive sur Nodier, Gautier, Nerval et Balzac.
Tandis que Johann Paul Friedrich Richter dit Jean-Paul s’attache avec sensibilité aux mondes du rêve, deux auteurs solitaires s’imposent Friedrich Hölderlin (
Hyperion) et Heinrich von Kleist (
La cruche cassée).
2) En Angleterre
On considère généralement que le romantisme anglais prit naissance dans les dix dernières années du 18ème siècle, notamment avec les œuvres de James Thomson (
les Saisons) et d’Edward Young (
les Nuits) et surtout William blake.
Si le romantisme anglais entretint des rapports étroits avec le présent et la misère des pauvres, il n’en fut pas moins très fortement influencé par la nostalgie d’un passé médiéval. Les romans gothiques d’Ann Radcliffe (
L’italien 1797,
Les Mystères d’Udolphe, 1794) ceux d’Horace Walpole (
le château d’Otrante 1764) et les romans historiques de Walter Scott (
Waverley 1814,
Ivanhoé 1819) illustrent parfaitement ce goût pour le moyen-âge, pour l’étrange et le mystère. Et les poèmes de Macpherson montrent bien la fascination du 19ème pour un passé encore plus reculé. Le goût de l’étrange et du surnaturel, inséparable de l’évocation d’un « ailleurs » caractérise aussi les œuvres de Coleridge (
la ballade du vieux marin 1798). Quant à Byron, qui incarna à la perfection certains traits de la figure romantique, il mêle la peinture de l’Orient à un lyrisme méditatif dans un célèbre récit de voyage intitulé «
Childe Harold » en 1812.
Les romantiques anglais protestent non seulement contre les artifices de la civilisation, la férocité de l’histoire, mais encore contre les nouvelles formes de l’esclavage. Les démunis, les pauvres deviennent alors les interlocuteurs des poètes romantiques anglais et de leurs héros favoris.
Le premier romantisme anglais est tourné vers la nature, le féminin, l’enfance, encore préservée des aléas du monde adulte, sur la beauté, l’innocence tandis que la seconde génération romantique menée par Lord Byron crie le mal de vivre ou chante les héros rebelles (
Mandfred 1817). C’est ainsi que Percy Shelley cherche une consolation pour l’homme dans la nature avec son «
Ode au vent d’Ouest » en 1820 ; que John Keats approfondit la résonance intérieure d’une âme angoissée en quête d’une spiritualité et d’une beauté qu’il pense trouver dans l’éternité de l’art grec tandis que Thomas De Quincey, dans son autobiographie «
Confessions d’un mangeur d’opium » en 1821 explore les thèmes de la douleur, de l’introspection, de l’abandon, du péché, des forces secrètes qui manipulent l’homme, et célèbre l’art de rêver.
3) En France
Avant la révolution française de 1789, c’est Jean-Jacques Rousseau qui ouvrit la voie du romantisme par ses «
Rêveries du promeneur solitaire » ou par ses grandes utopies romanesques comme «
la nouvelle Héloïse ». Mais la singularité de l’expérience française tient aux contradictions et aux déchirures que la révolution a laissées derrière elle.
En France, autour de 1800, alors que s’apprêtait à sortir «
Atala » et «
René » de Chateaubriand, la notion de romantisme n’existait guère que sous la forme de l’adjectif « romantic » tiré de l’anglais qui signifie « romanesque » et « pittoresque » ou de l’adjectif « Romantik en allemand où il est question de retrouver le génie des anciens peuples romans. Le terme de « Romantique » prend alors en France tout son sens grâce à l’ouvrage «
De l’Allemagne » de Madame de Staël qui est la première à décrire ce mouvement.
Socialement, les premiers romantiques français sont nobles : Chateaubriand, Lamartine, Vigny ou encore Musset. Ils semblent passéistes, souvent catholiques, en quête désespérée de valeurs nouvelles. Politiquement, ils sont souvent monarchistes. Esthétiquement, ils sont d’abord poètes, avec un goût des vers et des mots emprunts de la création hugolienne. Ils semblent en accord pour déclamer le tragique malaise d’une génération perdue, en quête d’idéaux et qui rencontre en guise de héros les premiers capitalistes. En outre, sur le plan thématique, les poètes romantiques utilisent souvent les mythes de l’antiquité grecque ou romaine.
Cette première génération romantique de 1830 se définie par son mal du siècle et son désenchantement.
Frappés du même mal de vivre, des romanciers tels que Stendhal, Balzac, George Sand, Dumas, Eugène Sue s’imposent en France et ont en commun ce que l’on a appelé la « Foi romantique ». Cette Foi, ce vouloir-vivre malgré tout on les retrouve chez le jeune Julien Sorel du «
rouge et noir », mais aussi chez Lucien de Rubempré dans «
Illusions perdues ».
Le romantisme français ne cesse de croître avec notamment la création de quelques salons littéraires comme celui de Nodier ou d’Hugo où ce dernier en profite pour rédiger le pamphlet anticlassique et proromantique dans la préface de
Cromwell en 1827. les règles du théâtre traditionnel ( règle de temps, de lieu et d’action )sont alors remises en question puis finalement complètement mises de côté par les romantiques. Et c’est encore avec le théâtre que le scandale advient lors de la mémorable « bataille d’Hernani » en 1830 où Hugo impose son esthétique nouvelle.
Passéiste ou résolument tourné vers le ciel contemporain, le romantisme est critique ; il ne s’accommode pas de ce qui existe, il dénonce la perte de foi, les solitudes nouvelles dans les grandes villes. Révolté et dynamique, mélancolique et enthousiaste, le romantisme apparaît comme un prodigieux créateur dans tous les domaines et tous les genres.
II. La sensibilité romantique
Si l’on veut chercher la base profonde du romantisme, le caractère où il se montre européen, il n’y faut pas voir une simple évolution des formes poétiques car c’est avant tout un état d’âme et une manière de sentir. La sensibilité romantique se compose d’émotions douces, de penchants, de rapports affectifs entretenus avec la famille, les amis, les êtres aimés, l’humanité, de souvenirs des êtres chers disparus, de pitié, d’attirance pour la beauté des paysages, pour l’ambiance de la nuit.
1) Le Mal du siècle
Cette expression désigne l’état d’incertitude et d’insatisfaction des deux premières générations romantiques. Ce trouble, souvent apparenté à la « vague des passions » vient du décalage entre les espoirs et la réalité historique ; il prend la forme d’une alternance d’enthousiasme et de chagrin, de vague à l’âme, d’épuisement.
Goethe disait « Le classicisme, c’est la santé ; le romantisme la maladie ». Des pâles figures alanguies de poètes lunatiques et de jeunes filles guettées par la phtisie hantent en effet les pages de la littérature romantique. Le mal du siècle est précurseur du « spleen » baudelairien mais aussi du terme moderne de « Mal de vivre ». les symptômes sont divers : inquiétude, mélancolie, vapeurs, sentiment de perte et de chute pour une quête de l’identité. Tous ces symptômes se rapportent à la même prise de conscience, à la découverte du vide et de l’insécurité à l’intérieur de l’être. Le néant se révèle par une double expérience : les marécages de l’ennui et les menaces, explicites ou confuses, venant du monde. Rêverie stérile, apathie, pulsions morbides, dégoût de la vie, sentiment du vide ou au contraire désirs désordonnés marquent une génération, souvent d’origine aristocratique, traumatisée par le cours vertigineux des événements et par la perte des repères spirituels et moraux liés à un christianisme mis à mal par les Lumières.
Les romantiques trop préoccupés par l’ennui de vivre, possédaient une sorte de fièvre en eux qui les poussaient à brûler leur vie toute entière en seulement dix ou vingt années d’existence adulte. D’ailleurs, le nombre de ceux qui sombrèrent dans la folie est plus grand qu’à aucune autre époque (Cowper, Hölderlin, Nerval…) et la liste des suicidés ou de morts jeunes est plus impressionnante encore. Comme le disait Musset dans ses «
stances à la Malibran » « Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux ». Car par tout un côté contradictoire, le romantisme est un plongeon vers le noir, le bas, le lugubre et même la démence alors qu’il ne cesse de se démener pour atteindre la beauté, l’infini. Mais pourquoi alors cet ennui de vivre est –il plus fort que l’envie de vivre ? Pourquoi préférer la destruction à la consolidation de son bonheur ? Le romantique ne désire pas parce qu’il est triste, ou s’ennuie mais il s’ennuie et il est triste parce qu’il désire. Effectivement la vie affective de tout homme s’agite entre désirer et jouir et chez l’individu considéré comme normal il existe, entre ces deux phénomènes, un certain rythme régulier ; on s’attarde un temps au plaisir avant de se remettre à désirer. Le romantique lui par contre est perpétuellement en désir : la jouissance que retient d’autres hommes ne le captive pas, il n’y est pas sensible. Il ne goûte qu’un instant à cette illusion du bonheur pour aussitôt tourner son appétit insatiable vers d’autres objets qui ne le contenteront pas davantage. Par ce fait il est instable et sans cesse tourmenté car il n’arrive jamais à contenter ses projets, ses aspirations, il veut toujours plus quitte à détruire tout ce qu’il a construit auparavant pour satisfaire un nouveau désir. Ainsi le romantique fait penser à l’enfant qui tend ses bras pour saisir la lune. Il tend à l’impossible, il désire ce qui ne peut pas se réaliser puis ensuite pleure d’être incompris.
« Je me suis mis à sonder mon cœur, à me demander ce que je désirais. Je ne le savais pas ; mais je crus tout à coup que les bois me seraient délicieux. »
René, Chateaubriand.
2) L’importance du Lyrisme
Un des traits principaux du Romantisme est l’exaltation du « Moi ». En effet, le poète romantique expose ses états d’âmes en un épanchement qui trouve un écho dans l’affectivité de son lecteur. Par exemple «
Les Nuits » de Musset ou «
Les Contemplations » de Hugo retracent certains épisodes douloureux de la vie de leur auteur. L’utilisation constante du « Je » fait de l’écriture romantique une sorte de miroir dans lequel le poète, en se racontant et en se souvenant, s’observe et s’analyse.
Cette sorte de sensibilité se rattache souvent aux thèmes du temps qui passe et de la nature, par exemple sur la nostalgie de l’enfance ou l’importance de la mémoire. Dans sa quête de consolation le poète trouvera dans la nature une confidente en accord avec sa propre sensibilité. Cette nature est souvent sauvage pour mieux refléter les tourments qui agitent l’esprit romantique : bords de mer et tempêtes, bois profonds, forêts mystérieuses, volcans en éruption…
Le romantique est enfermé dans son « moi » comme en un mur infranchissable, il lui manque la capacité de sortir, par la sensibilité, de se transporter dans celle d’autrui. Et c’est peut-être pour cela que son désir est si inquiet, son besoin de sentir si exigeant car celui qui a des attachements, des liens, n’a pas le cœur nostalgique, l’amour constant apaise son désir. Mais être capricieux, n’aimer rien d’une manière forte, c’est le fait de celui qui ne se détache pas de lui-même, qui s’emprisonne dans sa sensibilité propre, qui n’arrive pas à se « poser ». Le romantique aimerait s’attacher à l’autre mais par sa nature inconstante et trop tournée vers lui-même il n’y arrive pas et pour cette raison se croit à chaque instant irrémédiablement seul.
Déjà le fait de désirer sans arrêt, d’échapper au processus normal de la sensibilité, marque une disposition inquiétante ; mais les tendances dont elle s’accompagne, cet enfermement du « moi » incapable de s’unir à d’autres par sympathie, cet isolement progressif de l’individu replié sur ses propres sensations entraîne le romantique vers la folie, la maladie.
« Il y a des jours où j’ai une lassitude immense, et un sombre ennui m’enveloppe comme un linceul partout où je vais : ses plis m’embarrassent et me gênent, la vie me pèse comme un remord. Si jeune et si lassé de tout, quand il y en a qui sont vieux et encore pleins d’enthousiasme ! Et moi je suis si tombé, si désenchanté. Que faire ? »
Mémoires d’un fou, Gustave Flaubert.
3) La recherche de l’évasion
L’expression lyrique du mal de vivre s’accompagne de nombreuses tentatives d’évasion pour échapper au présent ou aux murs du quotidien. Un de leurs thèmes favoris est celui de l’évasion d’une prison symbolique ou réelle, leur cachot est l’univers et ils veulent lui échapper à tout prix.
Voyager apparaît donc comme le thème majeur des romantiques, que ce soit vers les pays méditerranéens, orientaux ou désertiques. Mais ces errants infatigables aiment bien souvent leur course pour elle-même, et ne se soucient plus de la terminer. Ils prennent plaisir au mouvement sans halte, à la fuite sans borne, comme on chérit la mélancolie qui ne devrait être que l’annonce du bonheur. Parmi les paysages privilégiés dominent les landes désolées des poèmes ossianiques, la montagne, particulièrement alpestre, les terres exotiques. Parmi les saisons, l’automne des brumes, de la chute des feuilles, de la nature mélancolique en harmonie avec l’âme du poète. Une place particulière est réservée aux jardins, surtout aux jardins à l’anglaise.
Le voyage dans le temps est également un thème récurrent car l’insatisfaction du présent est vraiment très forte. Le temps historique n’est plus réduit à une succession de moments ou d’époques, et les romantiques lui accordent une continuité interprétable, fondée sur la rupture révolutionnaire. Chaque période de l’histoire est susceptible d’une appréhension particulière, qui en fait revivre la spécificité, la couleur, la saveur ; l’histoire s’organise selon un devenir. Par exemple le Moyen-âge est l’époque la plus revisitée par Hugo, la Renaissance italienne inspire beaucoup Musset et Stendhal. Et de cette manière, la poésie va abandonner les cadres rigides du classicisme pour s’inspirer des autres formes littéraires des autres pays comme l’utilisation des vers libres à la place des alexandrins. Selon les romantiques, pour vivre il faut trouver des points d’ancrage. Le goût du passé peut alors se préciser comme primitivisme, comme désir de ressourcement dans l’origine. Ceci explique la promotion des mythes et légendes, le retour de la religion comprise comme retour au principe premier.
Le voyage a donc lieu dans l’espace et le temps mais aussi dans le monde du rêve car à défaut de trouver des satisfactions dans un environnement trop marqué par le souci de la réussite matérielle, les romantiques cherchent refuge dans le rêve et la réminiscence. Par exemple, Nerval se remémore une autre vie et explore les frontières inconnues qui vont de la veille au sommeil. On aime la rêverie et la solitude, souvent par la douce souffrance qu’elles procurent et la preuve de supériorité qu’elles semblent conférer.
« Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme !
tombez, murs impuissants, tombez !
laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez !
architecte divin, tes dômes sont de flammes !
que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme ! »
Hymnes à la nuit, Novalis.
4) Un nouveau type de Héros
Comme le soulignait Musset, le héros romantique est un être qui a conscience « d’être né trop tard dans un monde trop vieux » c’est à dire qui ne se sent pas maître de son destin.
Le héros a cette capacité de refuser les limites, de toucher chaque lecteur dans ce qu’il a de plus personnel. La quête de l’amour est seule capable d’apaiser ses souffrances mais conscient de son exigence et se connaissant versatile et inassouvissable, il désire l’amour ardent, exalté jusqu’au mysticisme.
D’ailleurs la plupart des héros romantiques qui voulurent l’amour à tout prix furent incapables d’aimer : le sentiment chez eux, tourne au platonisme le plus mince, devient une pure flamme intellectuelle ou se perd dans l’appétit grossier.
Leur prétendu amour du beau cache une infirmité secrète. Ainsi certains souffrent d’un désir de domination qu’ils ne satisfont pas parce qu’ils n’ont pas la force nécessaire ou d’autres souvent infidèles parce qu’ils sont incapables d’aimer.
Mais avant toutes ces considérations, le héros romantique se caractérise surtout par sa soif de liberté, par son envie de n’être dicté que par lui-même, libéré des contraintes sociales et politiques.
« Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre ; égorgez-vous pour un mot, pour un maître, doutez de l’existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi j’irai errant dans mes solitudes ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée ; je serai libre comme la nature ; je ne reconnaîtrai que celui qui alluma la flamme des soleils et qui d’un coup de main fit rouler tous les mondes. »
Voyage en Amérique, Chateaubriand, 1827.
5) Intériorité et spiritualité
Si l’énergie entraîne l’individu vers tout ce qui lui est extérieur, à ce mouvement d’extraversion répond un cheminement inverse d’introversion. En effet, pour reprendre les termes de Baudelaire, le romantisme recouvre trois tendances : intimité, spiritualité et aspiration à l’infini.
Le romantisme est attiré par tout ce qui gravite autour de l’illuminisme, de l’ésotérisme et de l’occultisme. Ce penchant se manifeste en raison même des insuffisances reprochées à un catholicisme trop vite retombé dans le dogmatisme. Les spéculations ésotériques, mystiques, théologiques présentent bien des séductions car elles organisent du sens et proposent des visions différentes de l’universel. Elles fécondent le romantisme en lui fournissant de nombreux thèmes comme la palingénésie qui est une conception cyclique de l’histoire ouvrant sur la régénération.
Un intérêt croissant porté à l’inconscient se fait ressentir, il devient le « fond de l’âme » c’est à dire ce centre vers lequel le romantisme se tourne pour échapper à son isolement. Nodier ira même jusqu’à affirmer que le sommeil est « non seulement l’état le plus puissant, mais encore le plus lucide de la pensée…Il semble que l’esprit offusqué des ténèbres de la vie extérieure, ne s’en affranchit jamais avec plus de facilité que sous le doux empire de cette mort intermittente, où il lui reste permis de reposer dans sa propre essence et à l’abri de toutes le influences de la personnalité de convention que la société nous a faite. »
III. Le romantisme aujourd’hui, survie d’un mouvement
Dans bien des ouvrages le courant romantique est considéré comme terminé vers 1850, aussi pouvons-nous nous demander quelles sont les raisons de cet arrêt brutal, pourquoi à cet instant précisément ?
En France, c’est l’échec de la pièce d’Hugo «
Les Burgraves » en 1843 qui marqua la fin de la période romantique. En effet, cet échec retentissant au théâtre frappa la foule et les critiques littéraires, très attachés au classicisme, qui profitèrent de l’occasion pour attaquer sans demi-mesure le courant romantique très essoufflé. Les lecteurs commencent à se lasser de ces vers et de cette prose angoissée tandis que d’autres courants considérés comme plus attirants et beaucoup moins torturés apparaissent comme le courant Parnassien par exemple.
Cependant, même officiellement mort aux alentours de 1850 dans les pays d’Europe, le romantisme a pourtant survécu par l’influence affichée ou souterraine, qu’il exerça sur les choix thématiques et sur la sensibilité des auteurs modernes. C’est le cas notamment de Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, André Breton et Julien Gracq au XXème siècle qui refusèrent l’antihumanisme technologique, la mécanisation, la loi du marché… qui ne voulurent accepter que la passion meure, que la poésie et l’imagination soient vaincues par le calcul froid et la raison capitaliste. Beaucoup d’artistes hantés par le passé, sensibles à la fêlure dans l’autre et à la qualité d’une émotion vont maintenir la flamme romantique dans leurs œuvres et constituer une véritable culture. Par exemple, toute l’œuvre de Proust est le refus d’un accord entre la conscience et le monde , c’est la construction d’un édifice : celui de l’art. Pierre Reverdy, pourtant le moins porté aux effusions des poètes de son siècle déclare : « on a voulu tuer le romantisme mais il a la vie dure…et est revenu sous d’autres formes d’appellation. » Ainsi, le roman appelé « Gothique » n’est en fait qu’un prolongement du romantisme, la partie la plus sombre, celle qui provoque le plus de réaction auprès des lecteurs. Beaucoup de romans deviennent alors difficilement classables comme les romans d’Anne radcliffe ou de Mathurin qui chez certains libraires peuvent être classés comme « roman romantique », ou « roman gothique ou fantastique ». Le terme même de « Romantisme noir » vient alors semer le doute, qu’est-ce qui différencie « le romantisme noir » du « roman gothique » ? la réponse est assez ambiguë et mène à la conclusion que c’est deux termes mettent en avant les mêmes types d’ouvrages, à la différence près que certains romans considérés comme « gothiques » n’ont pas du tout les caractéristiques du romantisme et entraînent plutôt le lecteur vers l’Horreur et le Surnaturel.
Dans un style complètement différent, les biographies d’écrivains toujours plus nombreuses et très présentes durant les trente dernières années ont montré combien l’importance donné au « Moi » se fait ressentir. Les auteurs n’ont plus honte d’avouer leurs sentiments sans se cacher derrière un personnage, ils se donnent tout entier à l’écriture sans ne rien dissimuler comme le faisaient les auteurs romantiques.
Le Romantisme littéraire existe donc toujours mais il a pris d’autres formes et si les critiques faites à ses extravagances ont été très dures, elles n’en ont pas moins corrigés ce qu’il y avait de trop facile dans le théâtre romantique, la forme d’art où il a accumulé le plus d’échecs. Elles ont également souligné le sentimentalisme et la mollesse de nombreux poèmes ; elles contribuèrent à éviter aux poètes de sombrer dans le mélodramatique en ennuyant ses lecteurs, ou à force de décadentisme de tomber dans le ridicule et l’absurde. Ces critiques ont donc été constructives et ont permis aux nouveaux auteurs de ne s’inspirer que du meilleur dans le romantisme c’est à dire de l’importance donnée aux temps anciens, aux mythes et légendes universels, à décrire avec précision tous les sentiments humains, à rendre de la valeur aux liens familiaux et amicaux, à se servir des pouvoirs de l’imagination et des voyages intérieurs, à protéger la nature des avancées technologiques, à trouver une certaine beauté dans ce qui n’en a pas à première vue, à faire de la différence de chacun une force nécessaire à notre survie et à vouloir faire de notre vie un rêve inachevé...
Posté le 25.07.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval
Hymnes à la nuit de Novalis (extraits)
« Quel vivant, quel être sensible, n’aime avant tous les prodiges de l’espace s’élargissant autour de lui, la joie universelle de la Lumière - avec ses couleurs, ses rayons et ses vagues ; sa douce omniprésence dans le jour qui éveille ? Âme la plus intime de la vie, elle est le souffle du monde gigantesque des astres sans repos, et il nage en dansant dans son flot bleu - elle est le souffle de la pierre étincelante, éternellement immobile, de la plante songeuse, suçant la sève et de l’animal sauvage, ardent, aux formes variées - mais, plus que d’eux tous, de l’Étranger superbe au regard pénétrant, à la démarche ailée et aux lèvres tendrement closes, riches de musique. Comme une reine de la nature terrestre, elle appelle chaque force à d’innombrables métamorphoses, noue et dénoue des alliances infinies, enveloppe de sa céleste image chaque créature terrestre. - Sa présence seule révèle la prodigieuse splendeur des royaumes de ce monde.
Vers le bas je me tourne, vers la sainte, l’ineffable, la mystérieuse Nuit. Le monde est loin - sombré en un profond tombeau - déserte et solitaire est sa place. Dans les fibres de mon cœur souffle une profonde nostalgie. Je veux tomber en gouttes de rosée et me mêler à la cendre. - Lointains du souvenir, souhaits de la jeunesse, rêves de l’enfance, courtes joies et vains espoirs de toute une longue vie viennent en vêtements gris, comme des brouillards du soir après le coucher du soleil. La Lumière a planté ailleurs les pavillons de la joie. Ne doit-elle jamais revenir vers ses enfants qui l’attendent avec la foi de l’innocence ?
Que jaillit-il soudain de si prémonitoire sous mon cœur et qui absorbe le souffle douceâtre de la nostalgie ? As-tu, toi aussi, un faible pour nous, sombre Nuit ? Que portes-tu sous ton manteau qui, avec une invisible force, me va à l’âme ? Un baume précieux goutte de ta main, du bouquet de pavots. Tu soulèves dans les airs les ailes alourdies du cœur. Obscurément, ineffablement nous nous sentons envahis par l’émoi - je vois, dans un joyeux effroi, un visage grave, qui, doux et recueilli, se penche vers moi, et sous des boucles infiniment emmêlées montre la jeunesse chérie de la Mère. Que la Lumière maintenant me semble pauvre et puérile - heureux et béni l’adieu du jour ! - Ainsi c’est seulement parce que la Nuit détourne de toi les fidèles, que tu as semé dans les vastitudes de l’espace les globes lumineux, pour proclamer ta toute-puissance - ton retour - aux heures de ton éloignement. Plus célestes que ces étoiles clignotantes, nous semblent les yeux infinis que la Nuit a ouverts en nous. Ils voient plus loin que les plus pâles d’entre ces innombrables armées stellaires - sans avoir besoin de la Lumière ils sondent les profondeurs d’un cœur aimant - ce qui remplit d’une indicible extase un espace plus haut encore. Louange à la reine de l’univers, à la haute révélatrice de mondes sacrés, à la protectrice du céleste amour - elle t’envoie vers moi - tendre Bien-Aimée - aimable soleil de la Nuit, - maintenant je suis éveillé - car je suis tien et mien - tu m’as révélé que la Nuit est la vie - tu m’as fait homme - consume mon corps avec le feu de l’esprit, afin que, devenu aérien, je me mêle à toi de plus intime façon et qu’ainsi dure éternellement la Nuit Nuptiale. »
Posté le 25.07.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval
Reflux de Pierre Reverdy.
Quand le sourire éclatant des façades déchire le décor fragile du matin ; quand l'horizon est encore plein du sommeil qui s'attarde, les rêves murmurant dans les ruisseaux des haies ; quand la nuit rassemble ses haillons pendus aux basses branches, je sors, je me prépare, je suis plus pâle et plus tremblant que cette page où aucun mot du sort n'était encore inscrit. Toute la distance de vous à moi - de la vie qui tressaille à la surface de la main au sourire mortel de l'amour sur sa fin - chancelle, déchirée. La distance parcourue d'une seule traite sans arrêt, dans les jours sans clarté et les nuits sans sommeil. Et, ce soir, je voudrais, d'un effort surhumain, secouer toute cette épaisseur de rouille - cette rouille affamée qui déforme mon coeur et me ronge les mains. Pourquoi rester si longtemps enseveli sous les décombres des jours et de la nuit, la poussière des ombres. Et pourquoi tant d'amour et pourquoi tant de haine. Un sang léger bouillonne à grandes vagues dans des vases de prix. Il court dans les fleuves du corps, donnant à la santé toutes les illusions de la victoire. Mais le voyageur exténué, ébloui, hypnotisé par les lueurs fascinantes des phares, dort debout, il ne résiste plus aux passes magnétiques de la mort. Ce soir je voudrais dépenser tout l'or de ma mémoire, déposer mes bagages trop lourds. Il n'y a plus devant mes yeux que le ciel nu, les murs de la prison qui enserrait ma tête, les pavés de la rue. Il faut remonter du plus bas de la mine, de la terre épaissie par l'humus du malheur, reprendre l'air dans les recoins les plus obscurs de la poitrine, pousser vers les hauteurs - où la glace étincelle de tous les feux croisés de l'incendie - où la neige ruisselle, le caractère dur, dans les tempêtes sans tendresse de l'égoïsme et les dérisions tranchantes de l'esprit.
La saveur du réel
Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l’autre. Au tournant de la rue le vent balayait la poussière et sa bouche avide engouffrait tout l’espace. Il se mit à courir espérant s’envoler d’un moment à l’autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides et ses bras battant l’air n’ont pu le retenir. Dans sa chute il comprit qu’il était plus lourd que son rêve et il aima, depuis, le poids qui l’avait fait tomber.
Pierre Reverdy.