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arcaneslyriques
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Cercle littéraire "Arcanes Lyriques" retranscription des réunions.
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Blog Livre
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13.07.2007
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Résurgences

Posté le 30.11.2007 par Arianne de Blenniac
Résurgences

Gabrielle est en vacances. Vraiment en vacances : elle a laissé son mari et son fils en ville et, toute seule, est venue rendre visite à ses parents. Elle devrait se sentir heureuse et libre. Pourtant, non. Elle est mal à l’aise, ici, dans cette maison où elle a passé son enfance. Cette maison trop chargée de souvenirs. Cette maison où elle n’aurait jamais dû revenir.
Et puis, il y a ses parents. Plus jamais ils ne seront naturels avec elle. Ils l’aiment sans doute encore, mais elle a trop honte pour s’en rendre compte. De toute façon, elle refuse une affection qu’elle ne mérite plus depuis onze ans, depuis l’anniversaire de ses quatorze ans.

Après le repas avec les parents et quelques voisins – un de ces repas sinistres où la mine faussement réjouie des convives cache mal rancœur, amertume et incompréhension – Gabrielle sort faire un tour.
Elle traverse le bourg. D’abord, il y a l’église. Ensuite, le lavoir et la fontaine. Puis, la station service des années cinquante et ses deux pompes à essence. Après, quelques maisons disséminées bordent encore la route et, enfin, c’est le cimetière. Le bout du village, le bout de la vie.
Gabrielle presse le pas quand elle arrive à son niveau. Elle devrait y entrer, pousser la grille de fonte gémissante et aller jusqu’à la tombe. Oui, elle devrait. Mais elle passe, la tête baissée, les épaules voûtées, le souffle court. Accablée. Elle sent une brûlure dans tout son corps, comme si les croix érigées qui dépassent du mur d’enceinte étaient autant de regards accusateurs et dévorants fixés sur elle.
Gabrielle se met à courir pour échapper à cet endroit, pour disparaître dans le bois tout proche, y être engloutie, sous les frondaisons, par la terre odorante. Elle désire devenir arbre, racine, feuille, humus, pourriture régénératrice. Si seulement elle pouvait se dissoudre dans cette matière sylvestre et participer à son perpétuel renouvellement ! Elle rêve de sentir la stase saisir son corps marcescent ; elle rêve de sentir une sève pure couler dans son corps transformé, apaisé.

Quelques minutes plus tard, la jeune femme met fin à sa course effrénée. Elle s’assoit sur une souche, protégée par l’imposante ramure d’un vieux hêtre. Elle se détend et ferme les yeux.
Un léger crissement se fait entendre. Des pas dans les feuilles. Un chevreuil, peut-être ? Gabrielle attend, aux aguets. Non, ce n’est pas un chevreuil, mais une silhouette humaine. Une femme qui vient par le même chemin que Gabrielle. Elle sourit en continuant à s’approcher. Ça y est, elle est là. Elle dit bonjour. Sa voie est douce et lointaine. Ethérée. Gabrielle se contente de hocher la tête en réponse : elle est assez mécontente de n’avoir pu rester seule. Elle regarde l’intruse : cette nouvelle venue a l’air dingue. Elle voit ses cheveux très longs, tellement sales et emmêlés qu’ils forment une sorte de gros paquet pendouillant dans son dos. Concernant sa vêture, la bizarrerie est aussi au rendez-vous : elle est endimanchée dans une robe à fleurs défraîchie, totalement démodée et nettement trop petite. Pour couronner le tout, elle a l’air de vouloir faire connaissance. « Je peux m’asseoir à côté de toi ? » demande la jeune femme. « Si vous voulez. Mais je ne vais pas rester longtemps. Je dois rentrer », répond froidement Gabrielle, agacée par cette familiarité inopinée. Décidément, cette rencontre l’ennuie. Le repas avec ses parents a déjà été assez éprouvant, s’il faut encore qu’elle écoute les incongruités d’une inconnue…
- Tu veux pas me tutoyer ? Ça me ferait plaisir, reprend la fille.
- Eh bien, je vais essayer mais on ne se connaît pas, alors…
- Tant pis, si tu veux pas, c’est pas grave. T’habites dans le coin ?
- Oh non, plus maintenant ! Je suis juste en visite chez mes parents.
Le silence se fait. A présent, la fille semble embarrassée. Gabrielle observe attentivement cette figure sans âge qui lui rappelle vaguement quelqu’un. Mue par la curiosité, elle ne peut s’empêcher de reprendre une conversation qu’elle maudissait quelques secondes auparavant.
- Et toi, tu es d’ici ? Je crois t’avoir déjà croisée.
- C’est possible, oui. Je suis née ici et j’y suis également…
- Et tu y es également quoi ?
- Oh, rien, j’ai oublié ce que je voulais dire. En fait, je cherche ma sœur.
- Ah oui ? moi aussi… euh… Moi aussi, avant, j’avais une sœur. Enfin, je ne voudrais pas te sembler indiscrète, mais tu habites toute seule ici ?
- On peut dire ça.
- Et tu fais quoi ? Je veux dire tu travailles ? C’est tellement rare de voir une jeune femme vivre à la campagne de nos jours.
- Non, je fais rien. Je te l’ai dit : pour l’instant, je cherche ma sœur.
- Tu es en vacances comme moi, alors.
- Oui, sauf que pour moi, les vacances durent toujours.
- Tu en as de la chance. Et elle fait quoi ta sœur ?
- Sais pas, je l’ai pas vu depuis onze ans.
Ce dialogue met Gabrielle mal à l’aise. Une foule de sentiments et de sensations étranges l’assaillent, brouillant ses pensées. Elle est sur le point de comprendre quelque chose, elle en est sûre. Quelque chose d’incroyable, d’inconcevable. Mais avant de pouvoir le formuler, elle doit encore poser une question à son interlocutrice.
- Quel âge as-tu ?
- Hein ?
- Je te demande juste ton âge. Moi j’ai vingt-cinq ans.
- Moi aussi, je crois. Désolée d’hésiter ! Ça va te paraître idiot, mais, dans ma tête, tout s’est arrêté au jour de mes quatorze ans.
A ces mots, Gabrielle blêmit, se lève brutalement et s’appuie contre le tronc du hêtre. Des larmes coulent sur ses joues. Elle tourne pudiquement la tête pour les cacher.
- Ecoute, je vais rentrer chez moi, je me sens un peu fatiguée. Si ça te dit, passe me voir ce soir vers vingt heures. C’est la maison accolée à l’église, l’ancien presbytère. Je te présenterai mes parents. Je suis sûre que tu les apprécieras.
- Pas de problème. Je suis ravie. A ce soir !
Gabrielle s’éloigne tandis que la jeune femme lui fait un signe de la main.
Elle n’arrive pas à réfléchir. Elle ne cesse de pleurer, pourtant elle n’est pas triste. Au contraire, elle ressent une immense excitation, une joie intense. C’est impossible, inimaginable et néanmoins elle l’a retrouvée ! Sa soeur est de retour ! Elle savait bien qu’elle finirait par revenir, qu’elle ne pouvait pas être morte comme ça, qu’elle était simplement partie quelques temps. On ne meurt pas d’une dispute d’adolescente un peu trop violente et d’une tempe qui heurte l’angle d’une armoire à cause d’une claque. Même si la claque est vraiment forte et qu’elle ressemble à un méchant coup de poing.

*

La maison familiale.
Sa mère sur le seuil qui la regarde arriver, effarée.
Gabrielle se jette dans les bras tendus et murmure, entre deux sanglots : « Elle va venir ce soir… Tu vois, je ne l’ai pas tuée. Elle me cherchait et m’a trouvée dans le bois. Elle va venir, elle a promis. Cette tombe, ça n’est qu’un mensonge. »

*

Gabrielle est dans son lit de jeune fille, chez ses parents. Il fait grand jour et la vive lumière d’été vient de la réveiller. Elle ne sait plus exactement comment elle a échoué entre ses draps blancs. Elle s’était pourtant juré de ne rester qu’une journée et de repartir par le train de vingt-deux heures.

Elle a dû s’évanouir. Oui, c’est ça. Sa sœur ! Sa soeur n’est pas venue. Gabrielle se souvient maintenant.
Hier soir, malgré les supplications de ses parents, Gabrielle a fait comme si sa sœur était vivante, comme si elle allait venir. Elle l’a attendue toute la soirée, disposant sur la table le quatrième verre que ses parents s’obstinaient à laisser au fond du buffet. Cependant, peu à peu, Gabrielle a pris peur. Vers les onze heures du soir, elle a commencé à avoir de la fièvre et des nausées. Une sueur glacée trempait son dos. Pourquoi donc ne venait-elle pas ? Peut-être n’avait-elle pas retrouvé la maison, depuis le temps… N’y tenant plus, Gabrielle avait fini par aller la chercher. Dans le seul endroit où elle pouvait être : le cimetière.

Elle était assise sur la tombe, avec ses cheveux trop longs, sa robe trop petite, sa peau trop pâle. Pauvre petit être poussiéreux. Gabrielle a couru la rejoindre. Mais, plus elle s’approchait, plus la silhouette de sa sœur s’opacifiait. Elle a voulu la serrer dans ses bras et s’est seulement débattue dans une intense nappe de brouillard. Un brouillard froid et nauséabond qui lui a susurré au creux de l’oreille : « Eh oui, petite peste, vilaine sœur jumelle qui me ressemblait si peu, ta jalousie m’a bien tuée le jours de nos quatorze ans. Tout ça parce que je sortais faire la fête avec des amis alors que toi tu restais seule à la maison. Mais ne t’inquiète pas, je n’ai pas beaucoup souffert : le choc m’ayant fait perdre conscience, j’ai glissé tout doucement dans la mort. Maintenant, mon âme flotte dans un vaste oubli. Ce que tu as cru voir de moi n’existe pas! Mon corps n’a jamais été celui d’une jeune femme et, désormais il ne reste quasiment rien de ma dépouille adolescente. Ce semblant de vie et la voix que tu entends en ce moment sont uniquement des résurgences rendues tangibles par ta culpabilité et ton imagination. Adieu ma sœur. » Se déformant en un mince filament, le brouillard sordide s’était infiltré dans la tombe.


Arianne de Blenniac.

ERRANCES

Posté le 29.09.2007 par Odéliane
ERRANCES


Charlie m’a dit ce matin « fais-le » je ne savais pas trop quoi faire, l’écouter une fois de plus ? Me détourner de lui ? Cela faisait plusieurs années que cela durait, qu’il ne me laissait plus tranquille. Lui disait que c’était pour mon bien, qu’une mission est une mission, qu’il faut aller jusqu’au bout et laisser ses sentiments de côté. C’est facile à dire mais acide à faire, enfin parfois, lorsque j’ai la mauvaise intuition qu’il faut que je me rende sur le bon chemin. Cela n’arrive pas souvent, je m’épanouis pleinement dans ce que je fais. Ma lucidité sur certaines choses ne revient que rarement. Je sais que je ne pourrais jamais revenir en arrière et c’est pas plus mal.

La première fois ça fait tout drôle, on s’y prend mal, on a peur, on est tout tremblotant, mais très vite on y prend goût. On discerne le bon moment pour le faire, comme dans tout métier on acquiert de l’expérience, plus ça va et plus cela devient facile. Cela me démange même la nuit, parfois ça me manque, je ne connais pas de plaisir plus intense, plus exquis que de détruire de ses propres mains ces stupides êtres humains que je rencontre sur ma route. Charlie est cette voix qui me trotte dans la tête, qui me dit « fais-le », qui me donne un peu plus de courage. Au début je croyais que c’était ma conscience mais une conscience qui vous pousse aux crimes ça ne doit pas exister. Charlie est là quand il faut, c’est lui qui m’indique les cibles à atteindre, les pièges à éviter, je n’aurais jamais pu réussir sans lui, cruel et sadique comme je suis j’aurais fini par me faire prendre.

Charlie m’appelle « le boucher », j’avoue que ça me plaît bien, j’aimerai bien qu’un jour les médias me surnomment comme ça. Tout de suite « le boucher » ça impose, ça en « jette » comme ils disent, bref ça fait frissonner dans les chaumières.

Ma première victime fut Jenny, une petite gosse âgée de six à sept ans, j’en sais trop rien. Pourquoi elle ? Je sais pas mais Charlie m’a dit qu’il faut toujours commencer par les gosses c’est plus facile car ils sont plus bêtes, ils ne se méfient de personne.
Jenny a croisé ma route, la pauvre petite elle a pas été déçue ! Elle l’a eu sa raclée, ah ça oui ! Je rentrai chez moi en faisant un petit détour par le bosquet du coin, Charlie m’a toujours dit qu’on trouve du beau gibier humain par-là, je l’ai donc écouté. Jenny jouait au ballon avec un autre gamin de son âge, j’ai patienté, regardé. Jenny me plaisait, un vrai petit ange, j’allai directement foncer sur elle quand Charlie m’a arrêté avant. D’après lui, on doit pas pratiquer comme ça, il faut faire tout un travail de repérage avant et surtout il faut pas de témoin. On sait jamais le petit môme pourrait aller moucharder rapidement. D’accord je patiente donc mais ça traîne, j’en peux plus. La sueur dégouline de mon front, des pulsions étranges prennent vie, c’est super excitant.

D’un coup, le ballon roule loin d’eux, le garçon l’a envoyé trop fort, la petite fille court derrière pour le rattraper, moi aussi je crois bien que c’est mon tour, je vais bien m’occuper d’elle ; me camouflant derrière les arbres je me rapproche de la fille, le ballon a glissé tout droit dans un trou, elle n’arrive pas à le récupérer. Je vais pour le ramasser mais aussitôt je me dis que c’est pas le moment de traîner, le garçon va rappliquer et ce sera trop tard. Je sors des gants de ma poche et bondis sur la petite, elle n’a même pas le temps de crier que déjà je lui bourre la bouche avec un gant. Elle gigote dans tous les sens, se débat et là je lui tords le cou. Crac ça a fait, comme si l’os s’était fendu avec.
Tout content de moi je m’enfuis aussitôt laissant le cadavre étalé par-terre, le ballon à côté. J’entends au loin le garçon qui l’appelle « Jenny, Jenny… » c’est comme ça que j’ai su son nom, Jenny la petite fille dans sa robe toute rose, elle était si mignonne.

Je rentre enfin chez moi mais très vite le goût de la victoire se fait décevant. C’est tellement simple de tuer, c’est vraiment à la portée de tout le monde. Le plaisir est de courte durée, trop courte. Charlie arrive alors et me console, d’après lui, je n’ai pas pratiqué correctement, j’ai tué trop vite, j’ai donc pas eu le temps de jouir. Il faut faire souffrir avant et tuer progressivement, le meilleur, la cerise sur le gâteau c’est quand même de voir la terreur dans les yeux de la victime. Il faut qu’elle ait peur et encore mieux il faut qu’elle supplie de la relâcher. Il ne faut pas inverser les rôles, elles sont les victimes et nous les maîtres. Un maître se respecte, s’honore, il tient leurs vies dans ses mains, c’est lui qui décide de ceux qui doivent vivre et de ceux qui doivent mourir.
Dieu à lui seul ne peut pas gouverner le monde, imposer ses règles. Il a donc besoin de suppléants pour terminer le travail. Les êtres humains sont si insuffisants, si rebutants, si décevants qu’il faut bien leur montrer de temps en temps qui est le maître, qui décide de tout. Il faut supprimer les indésirables de l’humanité, les erreurs de l’existence, faire payer à chacun son droit d’exister.
Jenny n’était pas l’ennemi numéro un de la planète, cela va de soit, mais il faut bien s’entraîner un peu avant. Prendre des faibles puis des plus forts et ainsi de suite jusqu’à trouver un adversaire à sa taille. Se faire la main avant de liquider « les bêtes humaines », les lépreux, les impurs, toutes ces femmes qui vendent leurs corps, tous ces drogués qui arpentent les rues le soir, à la recherche de leur dose quotidienne. Tous ceux-là sont sales et ne servent à rien, le Seigneur me l’a bien fait comprendre.


J’ai donc commencé par des gamins, des gentils comme des morveux, ça m’a calmé un temps puis il a bien fallut que je m’intéresse à des choses plus croustillantes. Des jeunes filles esseulées, des couches-tard après des soirées bien arrosées.
Je me souviens de tout. Des fois je me déplace sur des centaines de kilomètres, histoire de brouiller les pistes, de faire croire qu’on est plusieurs à tuer mais en fait c’est moi qui fait tout, je veux être le plus grand, le plus diabolique, mon message ainsi passera-t-il plus facilement. Cela me permet aussi de voyager, de posséder et de massacrer toutes sortes de victimes. L’éventail est plus large, cela fait beaucoup plus de jouets pour m’amuser. J’erre la nuit, toute ma vie je n’ai fait qu’errer, arpenter des sentiers inconnus.

Les meurtres qui me plaisent le plus sont les plus imprévus, comme qui dirait les accidents de parcours. On croit qu’on va passer une soirée tranquille et comme par coïncidence un imbécile vient vous accoster dans la rue pour vous demander l’heure, l’imbécile… Se jeter dans la gueule du loup, quoi.
Des fois je conserve des éléments de ces assassinats : des cheveux, des ongles, du sang, des cartes d’identités… c’est marrant et je conserve le tout dans mon grenier. Chaque objet est classé, répertorié. D’abord dans mon carnet noir je note tout, les lieux du crime, la date, l’identité de la victime quand c’est possible. Je suis super maniaque et comme on ne se refait pas avec le temps…

Tuer et lire des bouquins ésotériques c’est ce que je préfère faire le plus au monde. Cela passe bien le temps et cela amplifie le désir, la soif sexuelle. Mes maîtresses disent que je suis le plus doux des hommes, à quoi sert de les contredire ?! Je n’ai jamais tué une ancienne amante, non je suis quelqu’un de respectueux moi, on ne mélange pas travail et sentiment. Tuer c’est un passe-temps c’est tout et ce n’est en aucun cas pour régler des comptes.
D’ailleurs je n’ai de compte à rendre à personne, je suis bien aimé, j’ai quelques amis, enfin c’est plus pour avoir une couverture sociale.
Tout de suite dans les sociétés où nous vivons ça fait louche de ne pas avoir de fréquentations, d’être isolé. Je n’aime pas les hommes et je fais tout comme si c’était le contraire. C’est marrant de jouer sur les deux tableaux. C’est Charlie qui a pris le temps de bien tout m’expliquer, il m’a toujours dit que si je refusais de m’intégrer, ils allaient finir par me désintégrer en m’envoyant dans un hôpital psychiatrique. Pas beaux les hôpitaux psychiatriques, pas envie d’y aller. Je veux pas en entendre parler. Les murs sont tout blanc et je déteste le blanc, ça fait fade, enfin c’est mon avis.

Non moi j’ai des amis et ils me font bien rire, si un jour ils analysaient toutes les conneries qu’ils sortent à la minute ça leur ferait tout drôle. « Il faut s’aimer les uns les autres, faire l’amour pas la guerre… » c’est pathétique d’entendre ça et plus ils le disent et plus je tue, ça soulage. Bien sûr je ne m’en prends pas à eux directement car s’ils mouraient il faudrait que je rencontre d’autres personnes, que je me fasse d’autres amis… Je déteste les gens et je ne tiens pas à en rencontrer d’autres. Eux me suffisent, ce sont de vraies calamités.

Je tue surtout la nuit, pour être plus discret, je trouve ça palpitant en plus. Seulement éclairé de la lune dans les ruelles désertes. C’est romantique je trouve. C’est fou toutes les rencontres qu’on peut faire la nuit, pas les mêmes que le jour, ça ouvre des perspectives intéressantes.
Je me suis toujours senti un peu vampire et j’ai essayé d’en avoir l’aspect. Je suis souvent habillé de longs manteaux noirs, des chemisiers blancs. C’est amusant de se travestir, de paraître plus féminin qu’on ne l’est. Cela attire la compagnie des gens aussi et surtout des jeunes filles. Elles aiment me parler, me confier leurs secrets, moi je les aide bien évidemment. Je tue des hommes aussi, je suis quelqu’un de juste moi, il n’y a pas de raison que je m’en prenne à un sexe plus qu’à un autre. Je tue de différente manière aussi : avec une petite cordelette toute noire, une dague, ça c’est mon plus bel instrument de torture, poignard aussi. Cela dépend des jours, de mon humeur, si j’ai envie de voir du sang ou pas, si la personne se laisse faire ou me donne beaucoup de difficulté. Plus elle se rebelle et plus je lui en fait voir, je n’aime pas qu’on contredise mon autorité.

Je suis bouquiniste, pas depuis longtemps, il m’a fallu du temps pour me faire une place dans ce milieu. C’est très plaisant et l’avantage est que je peux étudier toute la journée. Surtout des ouvrages mythologiques, j’aime à incarner différentes divinités, tuer en leur nom. Le satanisme aussi est quelque chose qui m’a toujours attiré. Tuer au nom du mal, attendre l’apocalypse. Un jour avec le sang d’une de mes victimes j’ai même dessiné un pentagramme inversé, cela rendait bien, je voulais laisser ma carte de visite. Je voulais que tous ces imbéciles de flics comprennent qui je suis.

Voilà bientôt dix ans que j’exerce et qu’ils ne se sont même pas encore rendu compte qu’il s’agissait là du même homme. A t-on idée d’être aussi bête ? Il fallait bien que je les mette un peu sur la piste. Depuis quelques temps donc je laisse des petites signatures, des symboles, des hiéroglyphes, des énigmes même. Il faut bien les divertir aussi !
Les journalistes sont idiots aussi, soit disant j’aurais été maltraité dans mon enfance, j’étais le souffre-douleur de mon école, timide, renfermé sur lui-même. Je ne sais vraiment pas où ils ont été pêcher des informations pareilles. Ils ne savent rien de moi et prétendent le contraire, ils veulent vendre à tout prix leurs foutus papiers alors ils font croire qu’ils ont des informations à diffuser. Les psychologues aussi m’amusent, c’est mes préférés ! Alors selon eux je serai impuissant, ma mère m’aurait castré par des paroles assassines… enfin le jargon habituel quoi, les discours tant répétés d’un pauvre obsédé sexuel appelé Freud. S’ils pensent que je suis impuissant ils n’ont qu’à venir m’essayer et ils verront bien, ces rigolos !

Enfin, j’achète tout de même tous les articles qui sortent sur moi, c’est mon petit trophée personnel. Je garde toutes les coupures de journaux et le tout est soigneusement rangé dans un classeur, sous pochettes plastifiées, je rajoute quelques notes aussi parfois. Ils oublient beaucoup de détails dans leurs papiers, je suis donc dans l’obligation de les rajouter. C’est vrai qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
En relisant tout ça, je me rends compte parfois qu’ils aiment bien en rajouter des tonnes, soit disant j’aurais parfois violé. Ah ça non, je ne veux pas me salir ! A croire que mes meurtres ne sont pas si cruels que ça et qu’ils en redemandent ou qu’ils me donnent des conseils pour les prochains. Ah ça les meurtres ils aiment ça, ça fait un peu Halloween tous les jours, ça fait frissonner, mais surtout de plaisir. Encore un interdit qu’une majorité aimerait beaucoup transgresser. Ils disent « quelle horreur ! » Mais au fond d’eux « quel plaisir ! » Cela a le chic au moins de les divertir un peu.

Charlie a parfois peur que je me fasse prendre, il ne m’incite plus autant qu’avant. Il dit qu’un bon tueur doit savoir s’arrêter au bon moment, comme pour les chanteurs, au sommet de sa gloire. Cela permet de rester dans les mémoires plus longtemps. Peut-être bien mais si j’arrête de tuer qu’est-ce que je vais faire ? La vie me paraîtra tellement plus morose. Quand on commence c’est bien ça le problème on ne peut plus s’arrêter !


J’ai parfois l’impression d’être le mal personnifié, je suis voué aux délices des souffrances sans artifice. J’aime le mal pour le mal et ce cher Cioran ne disait-il pas que « la souffrance est la seule véritable sensation que nous ayons d’existé. » Quel homme remarquable c’était, toujours cette verve pointue, ces mots aiguisés comme des rasoirs, sa logique affûtée aux noirceurs les plus profondes. Cette noirceur qui me donne soif, qui me remplie de bonheur et comble les fosses communes de ma vie. Les cruautés me réjouissent, ce sont des jeux qui m’amusent, me désaltèrent. Lorsque je vois mon reflet dans l’œil de ma victime au moment où elle va émettre son dernier souffle, c’est divin, prodigieux. Je me sentirais presque pousser des ailes. C’est le nirvana assuré.

Quand le sublime est insipide là résonne toute ma fierté de jeune intrépide. Je suis vif comme l’aigle, vorace comme le loup, rien ne pourrait m’arrêter dans ces moments-là. On se sent fort, près à déplacer des montagnes.
Je tue pour vivre, pour me sentir vivre, pour savoir que mon existence est remarquée. Et de dérives en vertiges, je virevolte au-dessus de leurs têtes, naïfs tout autant qu’ils sont, fleurs dont j’ai coupé les tiges. Il n’y a plus de raison, plus de morale, pas le temps de s’en accommoder, je suis une erreur fatale, née pour mieux les achever. Je n’ai pas de regret, pas besoin de confession, j’assume ce que je fais. La honte n’est pas un de mes principes. Tant que Charlie sera là, je ne serai jamais seul, il guide mes pas et je le remercie pour tout ce qu’il m’a appris. Ma bonne étoile veille sur moi et je n’aurai pas peur quand ils finiront par me traquer. Je les attends, comme tout assassin qui se respecte je mérite mon jugement, pas pour expier mes fautes mais pour qu’on reconnaisse l’étendue de mon ouvrage. Qu’on sache ce qu’un homme à lui seul peut faire, qu’on sache sa colère envers la médiocrité d’un monde sans couleur. Le pire est à venir, le cauchemar ne s’arrêtera plus là…
Et puis…



- Bon Harry, tu viens ou tu rêvasses ?
- Non, je viens.

Ils avancèrent le long des couloirs sans fin, chaque pièce qu’ils traversaient était constituée d’une porte fermée à clé. Les murs étaient blancs et des cris retentissaient dans l’intégralité des bâtiments. La traversée fut longue avant qu’Harry franchisse la dernière porte, celle qui menait dehors, celle où la lumière au bout perçait. Dans un premier temps il fut aveuglé par celle-ci, cela lui faisait tout drôle de revoir la lumière du jour. Il marcha d’un pas lent, par crainte ou par fatigue, on ne pouvait pas savoir. Son manteau sous la main, il venait de franchir la porte de sortie.


- Bob, tu crois que c’est une bonne chose de remettre ce dingue dehors ?
- C’est le patron qui décide, nous n’y pouvons rien.
- D’accord mais quand même, tu crois que c’est vraiment prudent ? Cela fait quand même dix ans qu’il n’est pas retourné dehors…
- Raison de plus, il faut laisser sa chance à tout le monde, c’était pas humain de le laisser là, en plus pour pas grand chose…
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Eh bien il y a dix ans on nous l’a amené car il avait tout détruit dans son appartement, tout. Même les meubles étaient passés par la fenêtre. Les voisins pris de panique ont appelé les flics, puis ils ont décidé qu’il fallait nous l’emmener.
- Et depuis ? Il a refait des choses bizarres ?
- Non absolument rien, il reste dans son coin, il est très calme. Des fois il se pose sur une chaise et il ne bouge plus pendant des heures. C’est impressionnant à voir. Je crois qu’il a fini par s’inventer une autre vie, un autre monde. C’est son monde à lui et c’est peut-être ça qui le fait tenir. Parfois il a même dessiné de drôles de symboles sur les murs, des hiéroglyphes, des croix inversées, enfin toutes sortes de choses ésotériques.
- C’est incroyable que pour une chose si anodine, on a pu le laisser là dix ans ! Il a pas l’air agressif en plus.
- Faut dire qu’il n’a plus de famille et personne n’est venu le réclamer. Même lui il n’a jamais demandé à sortir, son dossier à donc fini par passer aux oubliettes. Et c’est en refaisant du rangement que le patron est tombé sur son dossier et s’est dit qu’on pouvait pas le laisser là éternellement. Non je me suis toujours occupé de lui personnellement et je peux te dire qu’il est incapable de faire du mal à une mouche !
- Pauvre Harry, et comment il a pris la nouvelle ? Je veux dire cela a dû lui faire un choc de savoir qu’il allait enfin sortir. Moi à sa place j’aurai eu du mal à m’en remettre.
- Il a réagit de manière très calme là encore, il n’a pas posé de question, comme si ça ne lui faisait rien. Je crois qu’il n’attend plus rien de la vie. Il a trop passé de temps ici.
- Il aura un soutien psychologique, quelque chose ?
- Faut pas rêver, quand tu sors d’ici, tu te débrouilles, on veut plus entendre parler de toi. C’est comme ça…


Harry traversa la rue avec aucune expression sur le visage. Il marcha longtemps et ses pas semblaient le mener nulle part. Pourtant au fond de lui, il savait très bien où aller. Comme si l’histoire était écrite, comme s’il ne pouvait pas en être autrement. L’effet des tranquillisants qu’on lui administrait sans aucune raison commençait à s’estomper. Il se sentait à nouveau fort, décidé, le plus dur venait de passer.
Il se retourna vérifiant que la vue de l’hôpital psychiatrique avait bel et bien disparue. Pas beaux les hôpitaux, plus jamais y aller.
Il secoua son long manteau noir et le mit sur ses épaules. Le vent était bien frais en cette période de l’année.
Tout d’un coup il s’arrêta comme s’il venait de reconnaître un lieu.
Il était exactement comme il l’avait imaginé. Rien n’avait changé, tout s’accomplirait enfin comme il l’espérait. Il resta là un moment, penché devant un petit trou de terre que la pluie avait dû engendrer dans la nuit. Il regarda le trou et déjà un rictus effrayant apparu au coin de sa bouche. Le grand jour venait d’arriver il le savait, il en tremblait de bonheur et de délivrance. Il attendit plusieurs minutes comme ça sans bouger. Tout allait se jouer ici, d’une minute à l’autre. Cela ne pouvait pas être autrement. Les rêves finissent toujours par se réaliser.

Des gamins jouaient au loin, faisaient du bruit. De là où il était personne ne pouvait le voir. Il était caché, impassible derrière cet arbre du petit bosquet. Il sortit ses gants de sa poche avec un petit rire de circonstance. Charlie viendrait et l’aiderait, il le savait. Charlie ne l’a jamais abandonné dans une pareille occasion.
Un ballon arriva, roula à rapides cadences et se posa comme par magie directement dans le trou, à deux pas de lui. Il venait juste de se reculer à temps pour libérer le trou et accueillir celle qui devait venir, son invité. Le ballon s’immobilisa de lui-même et il vit la petite fille à la robe rose arriver vers lui. Ce moment était terriblement exaltant, c’était le nirvana assuré.

Quand Jenny se pencha pour rattraper le ballon, on entendit un crac, comme si l’os s’était fendu avec…


Odéliane.

Le Baiser

Posté le 26.09.2007 par Frédéric Gerchambeau
Le baiser

- Maria... Maria... Laissez-moi maintenant. Il faut que je fasse la paix
avec Dieu, avec ma vie... Et avec moi-même...
Maria, la vieille servante inclina lentement la tête pour signifier qu'elle
avait compris, mais ne bougea pas, se demandant si elle devait obéir.
- Maria... S'il vous plaît. Laissez-moi mourir seul... J'en ai besoin, vous
comprenez ? Seul, dans le calme, avec mes souvenirs...
Maria s'affaissa, le coeur lourd et à tout petits pas prit le chemin de la
porte. La main sur la poignée, elle se retourna une dernière fois et ouvrit
la porte. Un crissement strident accompagna sa fermeture, suivi d'un silence
de plomb.

Dans son paisible village du Jura, Paul Després, 72 ans allait mourir. Dans
son lit. Comme son père. Et comme son grand-père. Une guerre, deux accidents
de la route et une méchante grippe ne lui avaient pas barré la route vers ce
moment là. Mourir dans son lit. Presque un rêve dans sa vie.
Et maintenant le moment était venu. Il était là, étendu dans son lit bleu et
blanc, attendant patiemment le dernier instant.
Quel souvenir viendrait-il en premier ?
Le premier sur la ligne fut, curieusement, un souvenir d'école. Il se revit
en culottes courtes, avec son cartable sur le dos. Il venait de voler ses
bonbons à un gamin encore plus petit que lui et savourait son butin.
Pourquoi ce souvenir ?
- J'avais 8 ans, cria-t-il vers Dieu, c'est l'âge des conneries. Je lui ai
juste mis une claque. Pas plus, je le jure !
Dieu ne répondit pas. Peut-être d'ailleurs n'était-il pas là.

Un second souvenir se présenta.
Il avait maintenant 17 ans. Julie était la fille la plus laide du village.
Un jour Paul et ses copains, la croisant dans la rue du marché, lui jetèrent
des fruits pourris qui traînaient encore là.
- J'ai fait comme les autres, s'insurgea le mourant, on était une bande,
quoi.

Presque aussitôt un troisième souvenir affirma sa présence.
Paul avait 28 ans. Il venait de quitter sa fiancée, qu'il avait déjà
copieusement trompée, pour une belle italienne de Milan.
- Elle m'avait fait tourner la tête ! J'ai été faible, je l'avoue. Et puis
elle faisait mieux l'amour, ça compte, non ?

Soudainement, un Ange apparut dans la chambre, voletant puissamment de ses
grandes ailes de soie. Son visage était grave et sa main droite tenait une
longue épée.
Paul écarquilla les yeux pour mieux saisir la vision. Et les ouvrit encore
plus quand il vit un homme s'approcher de son lit.
Il le reconnut après quelques secondes. C'était le gamin qu'il avait giflé
pour lui prendre ses bonbons. Il était là, le visage grave lui aussi.
L'Ange parla à Paul, d'une voix de tonnerre.
- Ce gamin que tu as giflé, il est là, devant toi. Et cette simple gifle lui
a causé tant de complexes et d'amertume que sa vie en a été brisée,
déchirée, anéantie. Lui rendras-tu sa vie ?
Paul resta muet. Comment ? Une simple gifle ? Une vie brisée ? Il ne
comprenait pas.
L'Ange haussa encore la voix.
- Lui rendras-tu sa vie ?
Paul ne put répondre à la question.
L'Ange s'adressa à l'homme devant Paul.
- Reprends-lui tes bonbons.
Le gamin, mesurant 1m80 maintenant, se pencha sur Paul. Un sourire sinistre
barrait son visage.
Il plongea les mains dans le ventre de Paul et en arracha l'estomac. Qu'il
porta à ses lèvres.
Paul hurla, contemplant son ventre dévasté...

Mais c'était désormais une femme qui se tenait devant lui. Une femme très
laide.
L'Ange regardait Paul fixement.
- Cette femme à qui tu as jeté un fruit pourri n'a jamais eu de mari, ni
connu la chaleur d'un amant. Et tu t'en es moqué, alors qu'elle aurait donné
sa vie pour connaître une fois, une nuit, la douceur dans un lit.
Paul souffrit alors moins de son ventre que de l'expression infiniment
froide des yeux de cette femme.
L'Ange questionna Paul.
- Lui donneras-tu tes nuits ?
Que dire ? Que répondre ? Paul ne savait plus. Et son ventre crachait sa
douleur.
L'Ange reposa sa question d'un ton aigre.
- Lui donneras-tu tes nuits ?
Paul était perdu dans son effroi.
L'Ange murmura doucement vers la femme.
- Prends-lui sa beauté.
La femme s'avança vers Paul et d'un geste sec s'empara de la peau du visage
de Paul. Et la plaqua sur le sien.
L'Ange prit un air faussement badin.
- Comment trouves-tu son nouveau visage ? Te plaît-elle à présent ?
Paul était incendié de souffrance. Sa figure n'était plus qu'une large
plaie. Et son ventre, un océan de cris.

C'est alors que sa fiancée se montra, à la place de la femme.
L'ange pointa son index.
- Tu la reconnais, non ? Ta jolie fiancée... Elle pleure encore ton
départ...
Paul était muré dans son supplice.
L'Ange s'emporta.
- Lui donneras-tu enfin ton amour ?
Paul n'entendait plus.
L'Ange demanda encore.
- Lui donneras-tu enfin ton amour ?
Paul ne parlait plus.
L'Ange chuchota à l'oreille de sa fiancée.
- Pose-le sur ton âme.
Sa fiancée marcha jusqu'au lit et traversant de ses doigts raidis par le
chagrin la poitrine de Paul, elle lui extirpa son coeur qu'elle blottit
contre le sien...

Il n'y avait plus d'Ange, ni personne. Plus rien. Un grand noir s'était
fait. Paul sombra....

La chambre apparut de nouveau, vaste et silencieuse.
Une femme, d'une extraordinaire beauté, se tenait sans bouger dans la pièce.
Elle portait une robe faite d'un voile d'un rouge flamboyant mais légèrement
transparent et parcouru de fils d'or.
Sous ce voile, Paul pouvait deviner un corps d'une sublime perfection, un
corps taillé entièrement pour le désir et l'amour.
Paul était nu sur le lit. Il venait de s'en rendre compte.
Ses blessures s'étaient évanouies et sa peau était lisse. En passant la main
dessus, Paul s'aperçut qu'elle était comme lorsqu'il avait 20 ans, ou
quelque chose comme ça.
La femme souriait et ses yeux troublaient Paul au-delà des mots.
La femme prit la parole. Sa voix était plus belle et plus douce que toutes
les voix humaines.
- Tu as fait la paix avec toi maintenant. Tes derniers regrets, tes derniers
remords ne te tourmenteront plus. C'est fini. Il n'y a plus que toi et que
Moi.
La femme monta lentement sur le lit de Paul et s'allongea près de lui.
Elle approcha son visage juste en face du sien.
- Nous pouvons nous aimer à présent...
Elle l'embrassa. Longuement.
Et dit dans un souffle :
- Je suis ta Mort.



Frédéric Gerchambeau

Le chef et mademoiselle Baron

Posté le 01.09.2007 par Olivier Bourdy
Le Chef et Mademoiselle Baron

Le chef d’orchestre interrompit l’exécution du morceau de plusieurs coups virulents de sa baguette sur le pupitre. Chose intolérable, les musiciens n’obtempérèrent qu’après quelques secondes, ce qui le mit dans une colère noire ; et exceptionnellement, au lieu de tancer à distance la fautive, il descendit de son estrade pour la rejoindre. Il allait une fois pour toutes expliquer sa conception de la musique.
« Ah, Mademoiselle Baron… oui, c’est encore vous, Mademoiselle ! » déclama-t-il en s’arrêtant devant la jeune femme, assise au beau milieu de la seconde rangée des violons. Âgée d’une vingtaine d’années, avec des cheveux noirs coupés courts et de grands yeux noisette qui mangeaient tout son visage, Clotilde lui avait été chaudement recommandée quelques mois plus tôt par un ancien membre de l’orchestre, devenu violoniste de renom. Au nom de l’amitié qui liait les deux hommes, il l’avait prise sous son aile. Et si par bien des côtés transparaissait au fil des répétitions un vrai talent, elle le mettait souvent en rage en ne paraissant pas faire d’efforts pour corriger ses faiblesses. Il avait insisté maintes fois, mais ce coup-ci, finie la manière douce. Une petite mise au point devant ses collègues allait faire bouger les choses.
« Vous, vous, vous… Encore vous, toujours vous, oui ! » dit-il, renforçant d’un geste chacune de ses paroles. Il partait pour une de ces diatribes incendiaires dont il avait le secret contre le médiocre, le trop peu, le bâclé. Et ce soir, il se sentait très inspiré.
« Vous savez ce qu’est le pizzicato, Mademoiselle ? Non, non, ne répondez pas, » l’interrompit-il avant qu’elle aie pu ouvrir la bouche, « je sais que vous connaissez la définition du dictionnaire. Mais je crois que vous avez du mal à comprendre qu’on peut s’en servir pour produire des sons. »
« Eh oui, surprise ! » s’exclama-t-il, les bras écartés, imitant l’ébahissement le plus total. « Un violon, ça peut aussi s’utiliser sans archet ! Certes, je vous l’accorde, c’est peut-être moins pur, moins beau, moins noble ; et en plus, on peut s’y casser les ongles. » Il joignit le geste à la parole, soufflant doucement sur les siens, sa main à moitié fermée. « Mais ça fait partie du travail obscur, c’est le petit quelque chose qui rend le moment beau, angoissant ou frivole. C’est ce qui fait qu’on réussit un concert, ma chère Clotilde ! Alors oui, un ami vous voit déjà soliste, et vous vous imaginez sûrement devant des salles combles aux quatre coins du continent. Mais réveillez-vous ! Ohé, nous sommes là ! Vous êtes au milieu de quinze autres violonistes amateurs, et vous faites semblant de pincer les cordes de votre instrument. Regardez, » s’exclama-t-il en prenant le violon des mains de la jeune fille interdite, « vous entendez, là ? Et là ? Et encore là ? » À chaque phrase, il pinçait fortement une corde après l’autre. Puis il porta sur l’objet qu’il tenait un œil appréciateur. « Il a l’air de marcher aussi bien que les autres, ce dont je me mettais à douter. C’est donc de vous que vient le problème. » Il lui rendit l‘instrument, puis l’exhorta, penché vers elle et les mains crispées devant le visage hagard de son interlocutrice. « Allez-y avec vos tripes ! Donnez ce que vous avez ! Ne le gardez pas pour vous comme vous le faites trop souvent. Car sinon, je vous le dis, mademoiselle : vous n’irez pas bien loin. »
Et voilà qui devait lui remettre les idées en place ! Il avait un peu honte d'aimer effectuer ce genre de démonstration de pouvoir. En ces moments-là, il se sentait invincible, tout-puissant, le centre du monde pour celui ou celle qu'il rabrouait. Il sortit de sa bulle, et jeta un coup d'œil à sa victime pour constater l'effet de sa tirade.
Il fut surpris de ce qu'il découvrit. La jeune fille était en proie à une émotion extrêmement violente, et parvenait tout juste à garder son emprise sur elle-même, elle était au bord des larmes, et prenait énormément sur elle pour ne pas y tomber. Allons bon ! Il y était peut-être allé un peu fort, mais cette petite n’avait manifestement pas beaucoup vécu. Elle subirait bien d’autres réprimandes, et celle-ci ne pouvait que lui être salutaire. Ses défauts devenaient par trop exaspérants. Hier encore, durant la générale…
Ce dernier mot produisit en lui un déclic. Ses pensées s’interrompirent tout net. Sa colère retomba comme un soufflet, remplacée par un affreux sentiment d’incertitude. Il eut de nouveau conscience de la splendeur de la salle de concert, à l’acoustique sans commune mesure avec celle de leur modeste local de répétition ; il comprit enfin les regards effarés des membres de l’orchestre ; et malgré le silence de mort qui régnait derrière lui, il ressentit la présence du bon millier de spectateurs qui l’avait applaudi à tout rompre une demi-heure plus tôt à son entrée sur scène. Des personnes parmi lesquelles les parents et amis de la jeune demoiselle Baron.
Les lèvres du chef d'orchestre dessinèrent un rictus désolé. Cela n'était pas voulu. Doucement, il se retourna vers la jeune femme, qui s'efforçait de se tenir droite sur son siège; il l'avait jugée puérile, mais au vu de la situation dans laquelle elle se trouvait, elle lui inspirait du respect. Ses yeux étaient rouges, brillants, les tremblements dont elle était parcourue révélaient la violence des sentiments qui l'animaient, mais malgré tout, elle restait digne. Il se pencha vers elle.
« Hem...
Elle leva vers lui un regard dur. Il poursuivit à voix basse, pour donner à la conversation un semblant d'intimité.
« Je suis désolé. » À ces mots, elle eut un reniflement de mépris. « Sincèrement. Allez-vous bien ? Si vous ne vous sentez pas de poursuivre, vous pouvez vous retirer... »
Elle lâcha un rire amer. « Vous aimeriez, hein ? Je ne vous donnerai pas ce plaisir. » Elle ramassa archet et instrument, se mit en position puis le fixa fièrement. « Continuons. »
Il comprenait sans peine sa colère. Il voulait se justifier, mais l'heure n'était pas aux excuses. Il remonta sur son estrade, et demanda la reprise du mouvement au début.

La musique repartit, peut-être plus précise mais aussi plus « coincée » ; tous, des cymbales au trombone, s'évertuaient à jouer du mieux possible, n'ayant aucune envie d'être la cible de la prochaine éruption de colère. Mais le chef d'orchestre leur prêtait à peine attention.
Il accomplissait son travail de façon machinale, suivant presque davantage la symphonie que la guidant. Tout au plus remarquait-il que le tambour était brillant, comme d'habitude, et que les clarinettistes étaient à contre temps ; son esprit était tout entier tourné vers celle qu'il venait d’humilier.
Elle donnait l’impression d’avoir oublié l'incident. Droite, déliée, concentrée sur son instrument, elle avait évacué toute la pression qui l'avait habitée ; pour elle, le pire était déjà passé. Là où en de telles circonstances d'autres se seraient recroquevillés sur eux-mêmes et auraient fait semblant de faire courir leur archet, elle donnait libre cours à sa verve.
Vif, aérien, son archet paraissait voler au-dessus des cordes. On aurait dit qu'elle ne les frôlait même pas, mais le son clair, pur et juste qui émanait du violon vous élevait l'âme. Le pizzicato qui avait éveillé le courroux du chef d'orchestre passa comme dans un rêve ; elle appuyait parfaitement chaque note, qui claquait dans l'air avec une précision et une netteté admirables.
Même si elle ne cherchait pas spécialement à se mettre en valeur, jouant rigoureusement le même morceau que ses voisins, il n'entendait qu'elle. Car entre mademoiselle Baron et les autres, il y avait le talent. Eux semblaient besogneux, louchaient sur leurs partitions, s'appliquaient à reproduire fidèlement chaque note; elle faisait corps avec sa musique. On eût dit qu’elle dansait avec son violon. Il se serait bouché les oreilles, le spectacle serait resté gracieux, magnifique.

Elle exécuta la symphonie avec aisance, tour à tour douce et sensible sur les morceaux lents, puis gaie et enlevée sur ceux vifs et rapides. Il était transporté, envahi par une délicieuse ivresse. Arriva le couplet final, qu'elle conclut admirablement. Alors que penchée, les yeux mi-clos, elle écartait l’archet des cordes comme on sort du sommeil, et que la musique laissait place à un silence respectueux, il inspira et lança un « bravo ! » sonore, tendant le bras vers les violons. Ceux-ci se levèrent pendant que les applaudissements commençaient à pleuvoir, étonnés d'être pour une fois l'objet des louanges. Un second « bravo » plus précis fit se rasseoir les premier et dernier rangs, un peu déçus de ne visiblement pas recevoir les congratulations du chef ; seuls les deux voisins de Mademoiselle firent semblant de ne pas avoir compris, afin de profiter des ovations qui se muaient en triomphe. Ils obtempérèrent à la fois suivante, honteux mais contents de leur petit moment de gloire. Restée seule debout, la jeune fille, émerveillée, les yeux brillants, reçut les remerciements et acclamations d'une salle en liesse.

Olivier Bourdy

La quête de la plume feu

Posté le 13.07.2007 par Olivier Bourdy
La Quête de la Plume-feu

La pièce plongée dans l’obscurité s’éclaira un peu quand Damian entra en poussant la monumentale porte de chêne qui constituait son unique accès. Il resta un petit moment sur le seuil, attendant que ses yeux s’habituent à la pénombre ; ce n’était pas le moment de faire des maladresses.

Le jeune prince avait été choisi par son père pour une mission de la plus haute importance, ramener au Royaume la légendaire Plume-feu, dont on racontait qu’elle apportait joie et prospérité à ses possesseurs. Après avoir perdu ses hommes dans la montagne, bravé les multiples dangers de la forêt, il parvenait enfin au terme de sa quête. Il apercevait au bout de la grande salle l’objet qu’il désirait comme d’autres le Graal, qui trônait sur un autel fait d’or massif. Il se retint de s’élancer bêtement pour le prendre ; le jeune prince était déjà sage, il chercha des yeux un hypothétique gardien du joyau. Son cœur fit soudain un bond dans sa poitrine : le monstre était là.
Posé au beau milieu de la salle, l’immense serpent semblait dormir pour le moment. L’empilement de ses innombrables anneaux bloquait en grande partie le passage vers la Plume-feu. Il était si grand que Damian se jugea heureux de l’avoir trouvé assoupi. S’estimant un peu juste face à une telle force de la nature, il décida d’essayer d’aller chercher l’objet de sa quête sans éveiller le reptile.

Il progressait à tout petits pas, comme s’il devait marcher sur des œufs d’esturgeon sans les casser. Il testait prudemment le sol du pied avant de porter son poids dessus, et s’efforçait de respirer calmement malgré les battements frénétiques qui assaillaient continuellement sa poitrine. Il se concentrait surtout sur l’endroit qu’il foulait, tout en jetant au monstre de fréquents coups d’œil. Passer celui-ci s’avéra le plus difficile ; il dégageait une puanteur atroce qui procura à Damian de violents haut-le-cœur. Il se mit dos à la paroi de la salle et progressa en pas chassés, l’espace laissé par le reptile étant tout juste suffisant pour se faufiler ainsi. Son estomac se rebellait tellement contre l’odeur, qu’il se demandait s’il n’allait pas réveiller le gardien en lui rendant dessus son dernier repas.
Une fois passé l’obstacle, il parvint sans problème jusqu’à l’autel. Après une inspection de routine pour voir si aucun piège n’allait se déclencher, il prit respectueusement l’objet dans ses mains. Il ressentit une grande fierté à le sentir au creux de sa paume : il allait bientôt apporter la prospérité à son père et à son peuple. Après avoir soigneusement rangé la Plume-feu dans sa tunique, il entama le trajet de retour de la même démarche prudente qu’à l’aller.

Plus encore qu’au premier passage, l’appréhension le saisit aux abords de l’énorme bête endormie. Il se colla de nouveau contre le mur et commença de se glisser le long des anneaux. Tout semblait bien se passer ; comme il avait pu le constater à l’aller le sol n’était pas traître, et il devait s’habituer peu à peu à l’odeur écoeurante, car elle lui posait moins de problèmes. Il jeta un regard en direction du reptile et sentit confusément que son énorme tête n’était plus tout à fait la même ; il lui fallut cependant faire encore deux petits pas latéraux pour se rendre compte de ce qui avait changé. Les yeux étaient ouverts. Et ils le fixaient, lui.
Homme et serpent se regardèrent pendant quatre ou cinq secondes, peut-être le temps nécessaire à Damian pour assimiler cette information et ses implications, et au serpent pour se rendre compte que ce n’était pas qu’un rêve. Puis le prince s’élança vers la sortie ; il n’avait dégainé aucune arme, et n’était pas prêt au combat. Sa plus grande chance de s’en sortir vivant était d’atteindre la sortie avant que le monstre ne le rattrape.
Il n’alla pas bien loin. A peine eut-il fait deux foulées qu’une forme dissimulée sous le sol devant lui se souleva et vint à sa rencontre ; La queue du serpent lui faucha les jambes et il tomba durement sur le flanc. Le temps qu’il se relève, un premier anneau s’était enroulé autour de son corps, vite rejoint par un second. Sa vie ne tenait plus qu’à un fil, celui, aiguisé comme un rasoir, de sa dague dont il était parvenu à saisir la poignée et qu’il avait à moitié dégainée. Elle était sa seule chance ; son épée, longue et encombrante, ne servirait à rien dans ce genre de combat au « corps à corps ».
S’ensuivit une terrible lutte, à la fois de force et de volonté, entre l’homme et l’animal. Le serpent réussit à placer un troisième anneau autour de sa proie, usant de tout le poids de son corps pour le faire basculer. S’arquant de toutes ses forces, Damian tint bon. Il savait que s’il tombait il ne se relèverait pas ; son désir de vivre décuplait ses forces. Centimètre par centimètre, il souleva les anneaux du reptile pour dégager la lame de sa dague ; il crut que cela n’arriverait jamais, et poussa un petit cri de triomphe lorsque, dans un dernier crissement, elle put enfin sortir du fourreau.

Soudain derrière lui la porte à moitié refermée s’ouvrit en grand, et Damian vit avec horreur la haute silhouette de son père se découper dans l’ouverture. L’homme s’avança dans l’atelier de jardin, s’arrêta, interdit, et lança :
« Mais, Damien, qu’est-ce que tu fous avec ce tuyau ? »
Empêtré dans les méandres du tube en caoutchouc, tenant à la main sa dague en noisetier véritable, le garçon ne sut que répondre. Le nouvel arrivant vint à lui et débarrassa prestement son fils du nouveau système d’arrosage qu’il venait d’acquérir.
« Bon sang, Damien, c’est pas possible ! Ça fait trois plombes que je t’ai demandé d’aller chercher l’allume-feu. T’as dix ans, tu dois savoir quand t’arrêter de jouer comme un gamin ! »
Il jeta un coup d’œil à l’établi au fond de l’atelier.
« Tu l’as, l’allume-feu ? »
« Oui ! » et Damien sortit la petite boîte de sa poche, tout fier. Son père le lui prit des mains.
« Heureusement que je suis venu, parce que sinon, on l’aurait mangée au dîner, l’entrecôte ! »
« Mais… j’avais presque fini ! » avança timidement Damien.
La figure paternelle le regarda de travers.
« Tu ranges ce tuyau. Et si tu n’es pas à l’apéro dans deux minutes, ça va barder ! » puis il sortit.
Damien poussa un soupir, et entreprit d’obéir. Et… vite, cette fois-ci. Lorsqu’il eut fini de bien tout remettre en ordre, il sentit que le pistolet d’arrosage qu’il venait de lâcher lui adressait un petit sourire narquois.
« Oh, tu peux te marrer, » lança-t-il, vexé. « T’as vraiment eu de la chance, parce que j’allais gagner ! »
Et il sortit en claquant rageusement la porte.

Olivier ‘1091’ Bourdy.

Nourriture spirituelle

Posté le 13.07.2007 par Olivier Bourdy
Nourriture spirituelle


Benoît ne se sentait pas franchement à l’aise assis devant l’imposant bureau du directeur d’école, entouré de son père et de sa mère. Chétif, un peu courbé, sa tête dépassait tout juste au-dessus du rebord du meuble De l’autre côté, le directeur, assis sur un siège bien plus élevé que le sien, le dominait de toute sa hauteur. Et la conversation, bien que courtoise, n’était pas de nature à le rassurer.

« Oh bien sûr, la situation n’est pas désespérée, Madame Loganov », était en train de raconter le gros homme à son propos. « l’institutrice de votre fils loue sa vivacité d’esprit en classe ; et cela nous conduit à nous demander pourquoi il n’atteint pas le niveau requis.
– Sachez que nous comprenons vos interrogations ; nous-mêmes sommes extrêmement préoccupés par l’état de ses notes. », répondit sa mère qui paraissait bien plus concernée que son interlocuteur. « Benoît fait correctement ses devoirs, nous nous en assurons chaque soir. Veuillez croire que ces difficultés ne sont que temporaires : grâce à ses efforts, ses résultats vont décoller, j’en suis persuadée. » Elle regarda son fils ; Benoît, sentant qu’elle avait besoin qu’il lui signifie son accord, lui sourit brièvement. Elle se tourna ensuite vers son mari, en quête de soutien. Il la rassura du regard et prit la parole.
– Je ne doute pas de ce que vient de dire ma femme, monsieur Garibian ; il est évident que Benoît fait de gros efforts, qui vont payer.
– Mais je n’en doute pas non plus, bien sûr ! » Le directeur semblait sincère. Toujours inquiète, la jeune mère avança :
– Peut-être Benoît devrait-il moins sortir ? Il part souvent chez des amis, au moins trois après-midi par semaine. » Benoît sentit un grand frisson lui parcourir l’échine, et, devant le mensonge involontaire de la jeune femme, ne put retenir une moue de gêne.
Monsieur Garibian sourit en secouant la tête. « Si votre fils fait son travail, je ne vois pas vraiment pourquoi vous devriez l’empêcher d’avoir des relations avec ses camarades, Madame. Au contraire ! »
Le directeur se leva se son siège, qui parut soulagé d’être débarrassé de l’imposante masse de son occupant. Il fit le tour du bureau, et serra la main des parents de Benoît. « Bien sûr, comme depuis le début de l’histoire de l’école », dit-il en tapotant la tête du jeune garçon de ses doigts boudinés, « notre petit bonhomme est au final le seul responsable de sa réussite. Mais je suis persuadé qu’il peut faire de grandes choses, et qui sait, par exemple, devenir directeur d’école ? » Il cligna de l’œil à l’intention de Benoît, qui se permit un petit sourire. Mais à la vue du gros homme qui passait difficilement par sa propre porte, il n’était pas sûr d’en avoir envie.

Le jeune garçon rejoignit sa salle de classe ; la réunion avec ses parents et le directeur l’avait mis en retard, et tous étaient déjà rentrés. Madame Lagrange, sa maîtresse d'école, lui ouvrit et il alla s’asseoir à sa place, juste en face de la masse imposante de Wilfred, le premier de la classe, que Benoît ne pouvait supporter. Il s’assit, essayant d’éviter le regard de celui dont il était le souffre-douleur personnel.
« Alors, c’était sympa ? Il t’a dit combien de jours il te donnait avant de te virer ? Remarque, ça m’étonne pas, moi ; faut voir combien t’en fous pas une !
— Il a pas parlé de ça, » dit Benoît qui ne connaissait pas grand-chose en répliques cassantes. « il était presque sympa, en fait. »
— Ouais, c’est ça, et mon père, il joue du violon ! Aahh, enfin ! » s’écria le garçon grassouillet en avisant l’institutrice qui apportait la leçon du jour.
Cette fois-ci, la leçon avait une couleur bleue un petit peu fluo.
« Zut, de la Géo ! » Se plaignit Wilfred lorsqu’une pleine assiettée de gelée azur lui fut servie. « La menthe, c’est pas super. On en aura quand, du citron ?
— L’histoire est prévue pour demain après-midi, après le contrôle de connaissances », répondit la maîtresse. Elle servit à Benoît une part nettement plus petite, et lui fit un clin d’œil avant de passer aux autres élèves.
Wilfred pestait tant et plus. « c‘est vraiment pas de pot, moi qui avais faim aujourd’hui ! J’te dis, minus, on veut que j’reste un tout fin comme toi, quelqu’un qui va pas réussir. Mais j’me laisse pas abattre ! » conclut-il. Benoît observa son voisin de classe. Des mains graisseuses, un visage autrefois plus franc dont les yeux semblaient désormais s’enfoncer dans les replis des joues, modelant chaque semaine une face de plus en plus porcine… cela ne faisait que six mois qu’on leur servait de la nourriture spirituelle à l’école ; mais la substance avait déjà transformé Wilfred. Le maigrelet jeta un coup d’œil sur les visages de ses autres camarades, et y décela, en moins marqué, les mêmes changements. Ses yeux revinrent sur le gros garçon qui enfournait une énorme cuillérée à soupe de gelée bleue dont une bonne partie rebondit sur ses lèvres avant de retomber dans l’assiette dans un bruit de succion. Benoît décida que, pour sa part, il n’avait déjà plus faim.

Il était huit heures du soir, et il était assis devant l'étroit bureau de sa chambre, en théorie pour faire ses devoirs. En vérité, le tupperware contenant sa leçon du soir —ainsi que celle du jour qu’il avait à peine touchée dans la salle de classe— était sagement rangé dans son petit réfrigérateur personnel. Il avait entrouvert la porte et écoutait, venant du salon attenant, la conversation de ses parents.
La discussion tournait souvent autour de lui ces temps-ci. Ses parents n'avaient pas expérimenté la nourriture spirituelle; nés trop tôt, ils avaient suivi un enseignement classique. Malgré tout ce qu'ils avaient lu sur le sujet, la manière dont leur fils apprenait à l'école relevait presque de la magie. Certes, on pouvait trouver cette substance en librairie; des réfrigérateurs bien achalandés présentaient à travers leurs parois transparentes ce moyen très simple de s'instruire de la vie au dix-neuvième ou vingtième siècle, des us et coutumes des esquimaux ou de ce que pensait tel ou tel intellectuel de la société contemporaine. Mais ces préparations coûtaient encore fort cher, et s'offrir cette expérience n'était pas dans leurs moyens. Par ailleurs, goûter aux devoirs de leur fils leur semblait être un crime: qui sait si la bouchée qu'ils soutireraient ne contiendrait pas une information primordiale pour le contrôle suivant? Ainsi ils ne pouvaient que conjecturer sur ce qui n'allait pas.
C'était d'autant plus incompréhensible pour eux que leur fils avait survolé ses deux premières années d'études; il avait adoré apprendre à lire, écrire et compter. Il s'était révélé être un élève remarquablement doué, et son institutrice actuelle, Madame Labrune, ne tarissait pas d'éloges sur son application en classe.
Tout avait été super, jusqu’à ce qu’il arrive en CE2. Et que la nourriture spirituelle fasse irruption, et ne devienne le seul moyen d’apprentissage.

Benoît avait beaucoup de mal à supporter la pression créée par les espoirs que ses parents plaçaient en lui. Pour eux, il était un trésor ; un être intelligent, dont les tests avaient révélé un QI de 125, ce qui n’en faisait pas un génie mais néanmoins quelqu’un de nettement au-dessus de la moyenne. Sa famille était de condition modeste, et ses parents espéraient que lui allait pouvoir s’envoler d’ici. C’est pourquoi ils étaient prêts à bien des sacrifices. Le garçon regarda autour de lui ; bien que de taille réduite, sa chambre était identique à celle de ses parents, qui étaient deux, eux. Elle était mieux aménagée que la leur : sa commode, son lit étaient même en chêne véritable, ce qui avait coûté une fortune. Il avisa aussi, sur son bureau, la superbe cuillère de devoir à manche en nacre que ses parents lui avaient offert pour son anniversaire. Il la prit, la fit tourner pour admirer les délicates ciselures. Rien n’est trop beau pour moi, se dit-il.
Il régla son réveil et se mit au lit, très tôt.

L’appareil sonna vers trois heures ; Benoît s’empressa de l’arrêter, de peur qu’il n’éveille aussi ses parents qui dormaient dans la pièce d’à côté. Ensommeillé, il alluma sa veilleuse, se leva et alla s’asseoir à son bureau pour faire ses devoirs.
Cela devrait marcher ce coup-ci, se dit-il en sortant les boîtes bleues du réfrigérateur. Le timing était calculé au plus juste. Il ouvrit les tupperware et commença à enfourner de belles cuillérées de gélatine.

Il y avait contrôle ce matin. Tous les élèves étaient présents, sages; n'eurent été les impacts des stylets sur les écrans tactiles, on aurait entendu une mouche voler. Benoît était de loin le plus rapide. Il lisait plus vite, comprenait mieux les questions, qui lui semblaient d'une trivialité sidérante. Comme d'habitude, c'était du par cœur et rien de plus; et il savait, il avait l'impression d'avoir toujours su les réponses aux questions qui s'inscrivaient sur l'écran. Ces QCM sont complètement stupides, pensait-il; quand on sait que Robespierre est mort en 1795, on ne va pas répondre 92, 94 ou 1800 ! Tout en sélectionnant la date correcte et en validant la réponse, il se demanda ce que cet homme aurait bien pu faire pour rester plus longtemps au pouvoir. Ne pas essayer d'imposer sa nouvelle religion, qui avait été un flop total? Tenter de forger d'autres alliances? Il reprit ses esprits, se morigéna de perdre ainsi sa concentration. Il devait terminer le plus vite possible, après tout, ça pouvait arriver à tout moment.
Il en était au tiers du devoir, aux alentours de la cent cinquantième question, quand de petites gênes se déclarèrent dans son estomac. Il les ignora tout d'abord; cela n'eut d'autre conséquence que de l'inciter à se hâter encore davantage. Mais rester concentré devint progressivement impossible au fur et à mesure que les démangeaisons se muaient en douleurs, plus intenses, moins localisées; bientôt tout son ventre se plaignait, hurlait même. Mais il se tenait toujours droit, stoïque, sur sa chaise, et, lors des rares moments où l’insupportable vague refluait, il arrivait péniblement à répondre à une question. Il mettait un point d'honneur à ne pas lever la tête ; il savait que s'il le faisait, il verrait par-dessus l’écran tactile la figure cruelle et souriante du gros Wilfred qui se délectait du spectacle. Vint le moment qu'il redoutait. Il fut pris de violents haut-le-cœur, se leva précipitamment de son siège, et chercha à sortir de la classe. Il ne parvint pas jusqu'à la porte. Plié en deux, il s'affala entre deux rangées de chaises et, à quatre pattes, régurgita longuement ce qu'il avait ingéré quelques heures plus tôt.
Benoît vomit encore et encore. Cela semblait ne jamais avoir de fin, il avait l'impression que tout en lui voulait sortir. Pourtant, après quelques instants le flot de vomi jaunâtre parut se tarir; alors qu'il pensait que c'était fini, une douleur venant d'encore plus loin l'avertit qu'il n'en était rien. Une poignée de secondes plus tard, une belle bile claire vint rejoindre sa leçon d'histoire de la veille sur le carrelage.
Il était encore à genoux quand deux escarpins entrèrent dans son champ de vision. Il se redressa, deux mains fines mais fermes lui essuyèrent le visage à l'aide d'un kleenex. La voix de sa maîtresse fut douce à son oreille.
« Ça va, Benoît ? »
Celui-ci fit oui de la tête.
« Alors relève-toi et retourne à ta place. Et je ne veux pas entendre de commentaire! Ajouta-t-elle, faisant taire derechef les rires étouffés qui naissaient.
– Je suis désolé... je vais ranger tout ça...
– Pas la peine, je vais le faire. Retournes à ta place et travailles. » Bien que calme, la voix était pourtant d’une grande fermeté. Elle ne souffrirait pas d’objection. Benoît regagna sa chaise le plus vite qu'il put.
Il reprit son stylet et s'attaqua à la question suivante. « En quelle année Napoléon fut-il couronné empereur? » Facile, c'était en... en...
Ça ne venait pas. Benoît était bloqué. Fou de rage, il donna un grand coup de poing sur la table. Il avait su la réponse! Il s'en rappelait encore il y a cinq minutes! Et maintenant, elle se retrouvait par terre, au beau milieu de la salle de classe, et sa maîtresse la faisait disparaître à grands coups de serpillière. Il envisagea un instant de se lever et de demander s'il pouvait tout ravaler. Mais, en regardant l'immonde mixture qu'étaient devenues ses connaissances sur la révolution française, il sut qu'il en serait incapable. Abattu, il fit défiler les questions suivantes, qui lui donnèrent toutes la même impression de familiarité, sans réussir à rallumer l'étincelle du savoir.
Il se creusa les méninges. Cherchant ce qui serait logique, il allait voir les réponses qu'il avait déjà données et s'appuyait dessus pour choisir les dates et les faits les plus probables. Mais il n'avançait pas; un clignotement orange en bas à droite de son écran lui rappela qu'il ne disposait plus que d'un quart d'heure pour répondre à la centaine de questions qui restaient. Avec un soupir, Benoît se mit à faire comme d'habitude lors d'un contrôle: quand il ne savait pas, il cochait les cases au hasard.
Le compte à rebours passa au rouge dans les ultimes minutes; le jeune garçon se hâta autant qu'il put, et venait de terminer quand les chiffres passèrent à « 00:00:00 ». L'écran coulissa immédiatement, se réinsérant dans la table dont il faisait partie. Certains élèves, n'ayant pas fini, essayèrent de retenir le leur, acte stupide car il était impossible de valider une fois le temps écoulé; mais Benoît savait que, à part quelques fautes d'inattention ou de compréhension de la question, toutes leurs réponses seraient bonnes, ce qui serait loin d'être son cas. Les poings serrés, il vit Wilfred se lever en face de lui et le darder d'un oeil méprisant. Un sourire apparut sur les lèvres de l'obèse, qui rangea sa trousse et se leva pour partir en récréation. Passant tout à coté de Benoît pour sortir, il lui glissa:
« T'as encore fait ton show, aujourd'hui! Tout le monde s'est bien marré...
– Connard. » répliqua Benoît, incapable de trouver autre chose. Il parvenait avec peine à
contenir sa fureur. Vexé, le gros garçon lui agrippa l'avant-bras avec force et haussa la voix.
– Eh, tu m'insultes pas! P'tit merdeux, je vais...
– Wilfred, qu'est-ce que c'est que ça! Veux-tu lâcher ton camarade tout de suite, ou tu auras affaire à moi ! » La voix de l'institutrice avait résonné haut et clair ; la main qui emprisonnait Benoît se desserra. Wilfred se rapprocha encore de lui pour murmurer : « On règlera ça à la récré.
– Quand tu veux. »
Le jeune garçon n'avait plus envie de se dégonfler devant l'énorme masse de son adversaire. Celui-ci eut un rire méprisant, puis s'éloigna en roulant des mécaniques. Toujours à sa place, Benoît était le dernier élève encore en classe. Il s'attendait à se faire sérieusement sermonner.
Cela ne tarda pas. Alors qu'il restait penché sur son pupitre, la tête inclinée, découragé, une ombre vint obscurcir le beige de la table. Sa maîtresse se décida enfin à lui parler.
« Ainsi, Benoît, ça s'est passé comme d'habitude?
– oui. » Il avait levé les yeux vers celle qui le soutenait, mais n'avait pas le courage d'en dire
plus.
– Et as-tu révisé les leçons que je t'ai données?
– Ben... » Il hésita, avant d'opter pour la sincérité. « Non.
– Tu pensais que ça allait passer? Que tu ne vomirais qu'à la fin du contrôle? »
Benoît était pris en flagrant délit de feignantise. Il baissa la tête. « Oui.
– Tu ne peux pas apprendre comme tout le monde, Benoît, tu le sais. Et l'examen de fin
d'année? Comment feras-tu, si tu n'apprends pas vraiment les choses?
– Je sais.
– Bon. » Madame Labrune balaya ses dires d'un geste de la main. « Oublions ce devoir. En Histoire, le prochain aura lieu dans trois semaines. Nous devons réserver les lundis et mardis après-midi à la géographie, mais je pourrais passer les jeudis après-midi à te faire la leçon, ça te va?
– Oui! » Benoît adorait les leçons d'histoire. Cela compensait, en quelque sorte, les contes d'après dîner que ses parents ne lui lisaient pas. Après, ce qui était dur, c'étaient les soirs où il s'évertuait à apprendre par cœur ce qui lui avait été dit. Mais rien que pour ces moments, cela valait la peine.
La maîtresse de Benoît eut une moue interrogative. « Tu penses avoir combien, cette fois-ci?
– Et bien... » il se livra à un petit calcul mental. Entre les réponses qu'il avait eu le temps de
donner, celles déduites sur lesquelles il avait deux chances sur trois, les autres... « Environ
douze.
– Bien. » l'institutrice réfléchissait elle aussi: ça n'était pas si mal, ça restait dans la moyenne du jeune garçon. « Il faudra peut-être combiner l'apprentissage et l'ingestion, à l'avenir. »
Benoît sourit, heureux que la volée de bois vert ne vienne pas. Son institutrice conclut l'entretien.
« Allez, c'est l'heure de la récré! Va jouer avec tes camarades. »
Le garçon obtempéra et sortit de la salle de classe d'un pas incertain. Il n'était jamais sûr de la manière dont les autres enfants allaient l'inclure dans leurs jeux, et ce coup-ci, en plus, Wilfred allait en avoir après lui.

Madame Labrune regarda Benoît s’éloigner dans le couloir et se demanda pour la millième fois ce qu’elle était en train de fabriquer. Ca n‘avait pas la moindre chance de durer encore longtemps ; il était impensable que quelque parent d’élève alerté par son bambin ne finisse pas par attirer l’attention sur les crises de vomissement de ce garçon. L’année ne pourrait pas se terminer avant que le directeur de l’établissement ne demande à réaliser un test de compatibilité qui révélerait à coup sûr que, au-delà des quelques cuillérées ingérées comme test d’admission à toute école, l’organisme de Benoît était réfractaire à une dose massive de nourriture spirituelle. Alors commencerait pour lui l’apprentissage d’un métier manuel pour lequel il n’était pas fait.
Puis elle s’assit sur son bureau et embrassa du regard la salle de classe et ses longues tablées, les chaises qui se faisaient face, les armoires au fond qui contenaient assiettes, couverts et serviettes. Il y avait vingt ans, cette salle ne ressemblait pas à un réfectoire, et elle-même ne faisait pas le travail d’une cantinière. Aujourd'hui, les leçons qu'elle prodiguait à Benoît étaient l’ultime satisfaction qu'elle tirait de son travail. Nostalgique, elle se dit que, très bientôt, elle se souviendrait du jeune garçon comme de son dernier véritable élève.

Olivier '1091' Bourdy.

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