Nouvelles d auteurs classiques
Posté le 16.04.2008 par arcaneslyriques
L’histoire du forgeron
par Anatole LE BRAZ (1859-1926)
Fanch ar Floc’h était forgeron à Ploumilliau. Comme c’était un artisan modèle, il avait toujours plus de travail qu’il n’en pouvait exécuter. C’est ainsi qu’une certaine veille de Noël, il dit à sa femme après le souper :
– Il faudra que tu ailles seule à la messe de minuit avec les enfants : moi, je ne serai jamais prêt à t’accompagner : j’ai encore une paire de roues à ferrer que j’ai promis de livrer demain matin, sans faute et, lorsque j’aurai fini, c’est, ma foi, de mon lit que j’aurai surtout besoin.
À quoi sa femme répondit :
– Tâche au moins que la cloche de l’Élévation ne te trouve pas encore travaillant.
– Oh ! fit-il, à ce moment-là, j’aurai déjà la tête sur l’oreiller.
Et, sur ce, il retourna à son enclume, tandis que sa femme apprêtait les enfants et s’apprêtait elle-même pour se rendre au bourg, éloigné de près d’une lieue, afin d’y entendre la messe. Le temps était clair et avec un peu de givre. Quand la troupe s’ébranla, Fanch lui souhaita bien du plaisir.
– Nous prierons pour toi, dit la femme, mais souviens-toi, de ton côté, de ne pas dépasser l’heure sainte.
– Non, non. Tu peux être tranquille.
Il se mit à battre le fer avec ardeur, tout en sifflotant une chanson, comme c’était son habitude quand il voulait se donner du coeur à l’ouvrage. Le temps s’use vite lorsqu’on besogne ferme. Fanch ar Floc’h ne le sentit pas s’écouler. Puis, il faut croire que le bruit de son marteau sur l’enclume l’empêcha d’entendre la sonnerie lointaine des carillons de Noël, quoiqu’il eût ouvert tout exprès une des lucarnes de la forge. En tout cas, l’heure de l’Élévation était passée qu’il travaillait encore. Tout à coup, la porte grinça sur ses gonds.
Étonné, Fanch ar Floc’h demeura, le marteau suspendu, et regarda qui entrait.
– Salut ! dit une voix stridente.
– Salut ! répondit Fanch.
Et il dévisagea le visiteur, mais sans réussir à distinguer ses traits que les larges bords rabattus d’un chapeau de feutre rejetaient dans l’ombre.
C’était un homme de haute taille, le dos un peu voûté, habillé à la mode ancienne, avec une veste à longues basques et des braies nouées au-dessus du genou. Il reprit, après un court silence :
– J’ai vu de la lumière chez vous et je suis entré, car j’ai le plus pressant besoin de vos services.
– Sapristi ! dit Fanch, vous tombez mal, car j’ai encore à finir de ferrer cette roue et je ne veux pas, en bon chrétien, que la cloche de l’Élévation me surprenne au travail.
– Oh ! fit l’homme, avec un ricanement étrange, il y a plus d’un quart d’heure que la cloche de l’Élévation a tinté.
– Ce n’est pas Dieu possible ! s’écria le forgeron en laissant tomber son marteau.
– Si fait ! repartit l’inconnu. Ainsi, que vous travailliez un peu plus, un peu moins !... D’autant que ce n’est pas ce que j’ai à vous demander qui vous retardera beaucoup ; il ne s’agit que d’un clou à river.
En parlant de la sorte, il exhiba une large faux dont il avait jusqu’alors caché le fer derrière ses épaules, ne laissant apercevoir que le manche, que Fanch ar Floc’h avait au premier aspect pris pour un bâton.
– Voyez, continua-t-il, elle branle un peu : vous aurez vite fait de la consolider.
– Mon Dieu, oui ! Si ce n’est que cela, répondit Fanch, je veux bien.
L’homme s’exprimait, d’ailleurs, d’une voix impérieuse qui ne souffrait point de refus. Il posa lui-même le fer de la faux sur l’enclume.
– Eh ! mais il est emmanché à rebours, votre outil ! observa le forgeron. Le tranchant est en dehors ! Quel est le maladroit qui a fait ce bel ouvrage ?
– Ne vous inquiétez pas de cela, dit sévèrement l’homme. Il y a faux et faux. Laissez celle-ci comme elle est et contentez-vous de la bien fixer.
– À votre gré, marmonna Fanch ar Floc’h à qui le ton du personnage ne plaisait qu’à demi.
Et, en un tour de main, il eut rivé un autre clou à la place de celui qui manquait.
– Maintenant, je vais vous payer, dit l’homme.
– Oh ! ça ne vaut pas qu’on en parle.
– Si ! tout travail mérite salaire. Je ne vous donnerai pas d’argent, Fanch ar Floc’h, mais, ce qui a plus de prix que l’argent et que l’or : un bon avertissement. Allez vous coucher, pensez à votre fin et, lorsque votre femme rentrera, commandez-lui de retourner au bourg vous chercher un prêtre. Le travail que vous venez de faire pour moi est le dernier que vous ferez de votre vie. Kénavo ! (Au revoir.)
L’homme à la faux disparut. Déjà Fanch ar Floc’h sentait ses jambes se dérober sous lui : il n’eut que la force de gagner son lit où sa femme le trouva suant les angoisses de la mort.
– Retourne, lui dit-il, me chercher un prêtre.
Au chant de coq, il rendit l’âme, pour avoir forgé la faux de l’Ankou.
Anatole LE BRAZ, La légende de la mort
chez les Bretons armoricains, 1893.
Posté le 23.02.2008 par arcaneslyriques
La Tueuse d’écho (1883)
par Catulle Mendés (1841-1909)
C’était dans le sous-sol d’une de ces sales brasseries où la police tolère que l’on boive encore après que tous les cafés et tous les débits de vin sont fermés. A des tables de bois, sous la poussière jaune du gaz, s’accoudaient les lassitudes saoules des rôdeuses nocturnes qui avaient fini leur besogne et de quelques hommes qui les avaient attendues tout le soir ; elles, fardées, eux, très blêmes et rasés de près comme des cabotins.
Comme nous allions sortir, écœurés de notre curiosité satisfaite :
- Regarde, me dit mon compagnon.
Il me désignait, seule, assise au fond de la salle, une femme très grande, très grasse, dont les cheveux roux en touffes bouffaient hors d’une toque à plume. Plus lasse que vieille, et la gorge tombant dans la soie lâche du corsage, elle avait dû être belle, elle l’était encore par la blancheur laiteuse de sa peau, par ses larges yeux noirs, profonds, fixes, où l’hébétude s’animait quelquefois d’un reste de pensée. Une fille, certainement, comme ses voisines ; on voyait de la crotte de trottoir au bas de son jupon, à la semelle de ses bottines ; mais, énorme, et pesamment assise avec l’air d’une colossale idole, elle semblait, cette créature, le type exagéré, la personnification presque grandiose de toute une espèce.
Etonnés, nous approchâmes.
D’une voix enrouée, très forte, qui domina tout le chuchotement des conversations à voix basse, elle nous demanda de lui payer à boire. Elle se fit servir quatre verres de genièvre qu’elle versa dans une chope où restait de la bière, et vida la chope d’un seul trait. Puis elle se mit à chanter le refrain d’une chanson de café-concert. Ce fut un râle rauque, gras, avec des traînements faubouriens, un geignement étranglé d’ivrogne. « A la bonne heure ! » Dit-elle en éclatant de rire. Puis familière, elle nous parla.
« Il n’y en a pas une pour boire autant que moi. Une bouteille d’eau-de-vie, après douze bocks, ne me fait pas peur, et je ne me grise jamais. Je connais des femmes qu’on ramasse tous les soirs, ivres, au coin des rues ; moi, je marche plus droit quand je sors de chez le marchand de poivre ; la boisson, ça me leste. Mais il ne faut pas croire que je boive pour mon plaisir. Ah ! Bien, oui. Je n’aime pas la bière, ni l’absinthe, ni le rogomme ; il y a des moments où je donnerais je ne sais quoi pour avaler un verre d’eau pure, bien claire, qui me caresserait la gorge et me mettrait de la fraîcheur dans l’estomac. Et, si je bois, ce n’est pas non plus pour être amusante ! Je fais mon métier tout juste. Je donne ce qu’on m’achète, pas autre chose. Est-ce que je suis obligée d’être de bonne humeur, d’avoir des mots drôles, de faire rire les gens par-dessus le marché ? Il ne manquerait plus que ça. Ils croient peut-être qu’ils m’amusent, eux ? Non, si j’ai pris l’habitude de m’en fourrer jusque-là, de l’alcool à trois sous le verre, c’est pour une autre raison, et ça ne regarde personne. »
Elle parlait bas, maintenant, comme pleine d’une pensée triste, et, détournée à demi, elle prit sa tête entre ses larges mains grasses, la fit pencher à droite, la fit pencher à gauche, berçant son front comme on berce un enfant malade.
Puis, bien que nous ne l’eussions pas interrogée, elle continua sans nous regarder.
« Oui, pour une autre raison. Si vous voulez la savoir, je veux bien vous la dire. Il faut que je vous explique une chose : ce n’est pas gai tous les jours, ni toutes les nuits, la vie que je mène. Patauger dans la boue de neuf heures du soir à deux heures du matin, parler aux gens qui rentrent chez eux, être rudoyée de coups de coude quand les passants sont de mauvaise humeur, retirer son corset dans une chambre d’hôtel garni où il n’y a pas toujours de feu, redescendre l’escalier, recommencer la promenade sous la pluie, ce sont des amusements dont je me passerais bien. Dans les commencements, surtout, c’était dur. Au moment d’aller sur le boulevard, j’avais des envies de sortir par la fenêtre. Mais quoi ? Que voulez-vous ? Il fallait manger, n’est-ce pas ? Et je vous demande un peu si j’aurais trouvé du travail ailleurs que dans l’atelier des quatre vents ? Quand on est tombé où je suis, plus moyen de s’en tirer ; c’est une glu qui tient ferme, la crotte du ruisseau. Enfin, peu à peu, je me suis habituée. Tous les métiers ont quelque chose de désagréable. A présent, je me suis faite au mien. Si on me mettait dans mes meubles, si je n’étais plus obligée de descendre dans la rue, je ne saurais peut-être pas à quoi passer le temps ; ça me manquerait de ne pas être mouillée par la pluie, salie par la boue, battue par le vent, bousculée par les hommes. Bref, je vous dis que j’ai pris mon parti, et puisque c’est comme ça, tant pis, voilà, c’est comme ça. Ah ! Seulement, il y a une chose à laquelle je n’ai jamais pu m’habituer. Pour que les gens fassent attention à vous le soir, il faut leur parler, n’est-ce pas ? Eh ! Bien, chaque fois que je parle à quelqu’un en le tirant par le bras, - les mots que nous disons, vous les savez bien, - je ne puis m’empêcher, c’est plus fort que moi, d’avoir le cœur serré, affreusement, comme si j’allais mourir, et j’ai toutes les peines du monde à ne pas pleurer toutes les larmes de mon corps. Ce n’est pas à cause des paroles que je dis, oh ! Non, ni à cause de la honte de faire ce que je fais, - je ne suis pas si bête, bien sûr ! - mais c’est à cause de ma voix, que j’entends. Quand je me suis bien reposée, quand j’ai dormi toute la journée, ma voix n’est pas rauque et grasse ; je l’entends très douce au contraire, très pure comme elle était autrefois, du temps que j’étais gamine, chez nous, à la campagne. Elle me tue, cette voix-là ! Je la reconnais, elle me rappelle les choses qu’elle disait. Je me souviens de la maison du père et de la mère, et des petites sœurs, qui ne sont pas venues à Paris, elles, qui se sont mariées au pays ; elle me fait penser aussi aux rendez-vous que j’avais derrière la haie avec le fils du forgeron, un beau gars qui m’embrassait à plein bras, me baisait bruyamment la bouche, - vous savez, nous, on ne nous baise pas sur les lèvres, - et qui m’aimait, pour sûr, et que j’aimais aussi. Ça me rend folle de demander : « Vous ne montez pas chez moi, beau blond ? » Avec la voix qui disait à ma mère : « Bonjour, maman », avec la voix qui disait à mon amoureux que je ne le quitterais jamais. J’essaye de parler bas, pour ne pas m’entendre, ou de rire aux éclats, tout en parlant. Ça ne sert à rien. Je la reconnais toujours, la voix d’autrefois, et je me cache la tête entre les mains, et je ne prononce plus un mot, et je m’en vais avec la peur d’être suivie, d’être obligée de répondre à l’homme qui me suivrait.
Dans un sanglot, ses grands yeux pleins de larmes, la triste fille se tut. Autour de nous, on ne prenait point garde à ce désespoir ; sans doute, on pensait qu’elle était ivre.
Elle ajouta lentement :
- Voilà pourquoi je bois autant que je puis. L’absinthe enroue, le genièvre aussi. Après avoir bu, je n’ai plus le son de parole que j’avais dans le temps. Et, à force d’avaler tout ce qui sèche et brûle la gorge, j’espère bien arriver à ne jamais plus entendre, quand je tire le bras aux hommes de la rue, la voie douce dont j’appelais maman et dont je disais que je l’aimais à mon premier amoureux. »
Posté le 23.01.2008 par arcaneslyriques
LE MASQUE DE LA MORT ROUGE
D’Edgar Allan Poe (1809-1849)
Traduction de Charles Baudelaire
La Mort Rouge avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'était le sang, la rougeur et la hideur du sang. C'étaient des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progrès, le résultat de la maladie, tout cela était l'affaire d'une demi-heure.
Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d'amis vigoureux et allègres de cœur, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de ses abbayes fortifiées. C'était un vaste et magnifique bâtiment, une création du prince, d'un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue aux frénésies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion. Le monde extérieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant, c'était folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la sécurité. Au-dehors, la Mort Rouge.
Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqué de la plus insolite magnificence.
Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept, une enfilade impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s'enfonce jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on pouvait s'y attendre de la part du duc et de son goût très vif pour le bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées que l’œil n'en pouvait guère embrasser plus d'une à la fois. Au bout d'un espace de vingt à trente yards il y avait un brusque détour, et à chaque coude un nouvel aspect. A droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui suivait les sinuosités de l'appartement. Chaque fenêtre était faite de verres colorés en harmonie avec le ton dominant dans les décorations de la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrémité orientale, par exemple, était tendue de bleu, et les fenêtres étaient d'un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d'orange, était éclairée par une fenêtre orangée, la cinquième, blanche, la sixième, violette.
La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates, d'une couleur intense de sang.
Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d'or éparpillés à profusion çà et là où suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de candélabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumière de cette sorte dans cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manière éblouissante. Ainsi se produisait une multitude d'aspects chatoyants et fantastiques. Mais dans la chambre de l'Ouest, la chambre noire, la lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange, que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique.
C'était aussi dans cette salle que s'élevait, contre le mur de l'Ouest, une gigantesque horloge d'ébène. Son pendule se balançait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'élevait des poumons d'airain de la machine un son clair, éclatant, profond et excessivement musical, mais d'une note si particulière et d'une énergie telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre étaient contraints d'interrompre un instant leurs accords pour écouter la musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcément leurs évolutions; un trouble momentané courait dans toute la joyeuse compagnie; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie délirante. Mais quand l'écho s'était tout à fait évanoui, une légère hilarité circulait, par toute l'assemblée; les musiciens s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la même émotion; et puis, après la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c'étaient le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.
Mais en dépit de tout cela, c'était une joyeuse et magnifique orgie. Le goût du duc était tout particulier. Il avait un oeil sûr à l'endroit des couleurs et des effets. Il méprisait le décorum de la mode. Ses plans étaient téméraires et sauvages et ses conceptions brillaient d'une splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jugé fou. Ses courtisans sentaient bien qu'il ne l'était pas. Mais il fallait l'entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu'il ne l'était pas.
Il avait, à l'occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à la décoration mobilière des sept salons, et c'était son goût personnel qui avait commandé le style des travestissements. A coup sûr, c'étaient des conceptions grotesques. C'était éblouissant, étincelant; il y avait du piquant et du fantastique, beaucoup de ce qu'on a vu depuis dans Hernani. Il y avait des figures vraiment grotesques, absurdement équipées, incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu de terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c'était comme une multitude de rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres, et l'on eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs étranges de l'orchestre étaient l'écho de leur pas.
Et de temps en temps on entend sonner l'horloge d'ébène dans la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté la voix de l'horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs postures. Mais les échos de la sonnerie s'évanouissent, ils n'ont duré qu'un instant, et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère et mal contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais, reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trépieds. Mais dans la chambre qui est là-bas tout à l'Ouest aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance, et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui met le pied sur le tapis funèbre l'horloge d'ébène envoie un carillon plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des autres salles.
Quant à ces pièces-là, elles fourmillent de monde, et le cœur de la vie y battait fiévreusement. Et la tête tourbillonnait toujours, lorsque s'éleva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit, la musique s'arrêta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de l'horloge avait cette fois douze coups à sonner; aussi il se peut bien que plus de pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps de s'apercevoir de la présence d'un masque qui jusque-là n'avait aucunement attiré l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion s'étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s'éleva de toute l'assemblée un bourdonnement, puis, finalement de terreur, d'horreur et de dégoût.
Dans une réunion de fantômes telle que je l'ai décrite, il fallait sans doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à peu près illimitée; mais le personnage en question avait dépassé l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes, cependant complaisantes, du décorum imposé par le prince. Il y a dans les cœurs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans émotion. Même chez les plus dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir prondément le mauvais goût et l’inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le personnage était grand et décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait difficilement découvert l'artifice. Et cependant, tous ces fous joyeux auraient peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le masque avait été jusqu'à adopter le type de la Mort rouge. Son vêtement était barbouillé de sang, et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable écarlate.
Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de spectre qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les danseurs, on le vit d'abord convulsé par un violent frisson de terreur ou de dégoût; mais une seconde après, son front s'empourpra de rage.
- Qui ose, demanda-t-il, d'une voix enrouée, aux courtisans debout près de lui; qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoire? Emparez-vous de lui, et démasquez-le; que nous sachions qui nous aurons à prendre aux créneaux, au lever du soleil!
C'était dans la chambre de l'Est ou chambre bleue, que se trouvait le prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent fortement et clairement à travers les sept salons, car le prince était un homme impétueux et robuste, et la musique s'était tue à un signe de sa main.
C'était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de pâles courtisanes à ses côtés. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de l'intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant, d'un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du prince. Mais par suite d'une certaine terreur indéfinissable que l'audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince; et, pendant que l'immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l'avait tout d'abord caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre, de la chambre pourpre à la chambre verte, de la verte à l'orange, de celle-ci à la blanche, et de celle-là à la violette, avant qu'on eût fait un mouvement décisif pour l'arrêter.
Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et la honte de sa lâcheté d'une minute, s'élança précipitamment à travers les six chambres, où nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'était emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'était approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l'extrémité de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui le poursuivait. Un cri aigu partit, et le poignard glissa avec un éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une seconde après.
Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques se précipita à la fois dans la chambre noire ; et, saisissant l'inconnu, qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre de l'horloge d'ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu'ils avaient empoigné avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme palpable.
On reconnut alors la présence de la Mort rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l'orgie inondées d'une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.
Et la vie de l'horloge d'ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expièrent. Et les Ténèbres, et la Ruine, et la Mort rouge établirent sur toutes choses leur empire illimité.
FIN
Posté le 28.11.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval
DON ANDREA VESALIUS, L'ANATOMISTE.
De Pétrus Borel ( 1809-1859)
Il publie en 1831 son premier livre, Rhapsodies, un recueil de poèmes où il se déclare « lycanthrope ». il fait paraître aussi des œuvres romanesques, Champavert, Contes immoraux (1833), Madame Putiphar (1839).
1.
A cette heure de nuit et de paix, où les cités semblent des nécropoles, une seule ruelle tortueuse de Madrid, artère obscure, battait encore et d'un pouls violent et fébrile ; cette ruelle somnambule de cette ville endormie, c'était la ruelle du camp ; à l'une de ses extrémités s'élevait une riche demeure, habitée par un étranger, un flamand. Les vitraux des croisées resplendissaient des feux de l' intérieur, qui les projetaient obliquement, et les découpaient sur la face noirâtre de la maison vis-à-vis, apparaissant dans l' ombre semée de gueules de fournaises, de résilles ardentes et de filoches d' or.
La porte de cet hôtel était grande ouverte, et laissait voir un vaste porche à voûte d' arête, à clef pendante, au pied d' un grand escalier de pierre, à balustrades taillées à jour comme l' ivoire d' un éventail et tout parsemé de fleurs odorantes. C'était, pour plaisamment dire, le carnaval des murailles, toutes leurs parois étaient travesties et masquées sous des tapisseries, des velours et des lampadaires étincelants. Quelques hallebardiers chevalaient de long en large à l'entrée.
Quand les cris de la foule, ameutée au dehors, s'apaisaient par intervalles, on distinguait une symphonie douce et dansante qui descendaient le long de l'escalier et faisait parler la voûte sonore. Tout le palais était festoyant, mais une tourbe de basses gens hurlait et se ruait à la porte ; c'étaient les orgues du temple, et tout au bas les truands sur la dalle du parvis.
Tantôt des hourras affreux, tantôt des ricanements et des bruits de cuivre, qui se prolongeaient de groupe en groupe dans l'obscurité, et s'affaiblissaient comme des rires sataniques que promènent des nuées.
-le docteur a bien choisi son jour de noces, un samedi, fête du sabbat, un sorcier ne pourrait mieux faire, dit une vieille édentée, blottie dans l'embrasement d'un guichet.
-c' est vrai, ma mie ; et sur Dieu que j'adore ! Si tous ses clients défunts s' y rendaient, la ronde ferait le tour de Madrid.
-mais, que serait-ce donc ? Reprit la première vieille, si tous ces pauvres castillans que ce bourreau de mort a épluchés, que Dieu les en dédommage ! Venaient lui réclamer leur peau ?
-on m'a assuré, dit un petit homme barbu, enfoui dans la foule et se haussant sur la pointe du pied, qu'il déjeune souvent avec des côtelettes de chair qui ne vient pas de la boucherie.
-c' est vrai ! C'est vrai !
-non, non, c'est faux ! Criait un grand jeune homme, accolé au treillis d'une croisée, c'est faux !
Demandez à Rivadeneyra, le boucher.
-silence ! Te tairas-tu ? Criait plus haut encore, un homme embossé dans une cape brune et le sombrero sur les yeux, ne le reconnaissez-vous pas ? C'est Henrique Zapata, l'apprenti écorcheur ! C'est juste, rejetons et pendus se soutiennent. Je gage que si on fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelque main ou quelque jambe.
-quelle idée ! Ce vieux mange-mort prendre une jeune femme ! Répliqua la vieille ; si j'étais le roi Philippe, j'empêcherais bien cet ogre...
-oh ! Bien oui, dit l'inconnu en cape brune, Philippe II le protège, ce chien de flamand ; encore hier, Torrijo, le boulanger de la rue, a disparu, à coup sûr pour le pâté de noces ;
c'est une horreur ! Il faut en finir !
-le roi a beau le protéger, murmurait le peuple, il faut le brûler vif.
-chrétiens ! Cet homme est un hérétique ! Un nécroman ! Un flamand ! Il mérite la mort ! Dirent alors bénignement quelques moines du couvent de notre soeur de sparte, nouvellement fondé par les pères Garcia De Loaysa, inquisiteur général, archevêque de Séville, et Fray Juan Hurtado De Mendoza, confesseur de l' empereur Carlos V, auxquels se joignirent en masse les religieux du couvent royal de san geronymo.
-à mort ! Criait la foule, que repoussaient les hallebardiers, lui jurant à la face.
-à mort ! Répétait le cavalier emmantelé.
-à mort ! Hurlaient les moines qui, crucifix au point, attisaient la populace. A mort ! Mettons le feu !
Tout à coup, l'imminent orage éclata. Des cris de rage et de mort pleuvaient ; la tourbe se ruait dans le porche, un moine brandissait une torche sur sa tête ; mais, les hallebardiers, secourus par Henrique Zapata et plusieurs autres écoliers, résistèrent vigoureusement et firent battre en retraite à cette canaille déchaînée, ce qu'elle fit en mugissant ; en revanche le vacarme redoubla : elle frappait sur des cloches, des lames, des chaudières ; c'était un tonnerre cinglant, abasourdissant, une symphonie presque homicide.
2.
Dans les salons, une hilarité cordiale ou goguenarde régnait : on ne s'occupait nullement du bruit extérieur, l'usage étant de faire pareille cérémonie lorsqu' un vieillard épousait une jeune fille. Une cape brune était suspendue à l'entrée de la galerie qui servait de vestiaire. La mariée dansait avec un beau cavalier qu'on n'avait encore qu'entrevu dans la soirée ; ils paraissaient plus occupés de leurs chuchotements que de leur danse. Le marié, à l'autre angle du salon, courtisait une fillette de sa parenté. La grande salle se terminait par une loge ouverte sur un préau ; elle était couverte de conviés, dames, cavaliers, vieux, duègnes, qui, sous prétexte de respirer l'air frais de la nuit, venaient donner libre essor à leur satire, à leur méchanceté. C'était un conflit d'incidences, d'interlocutions ; un orchestre de voix flûtées, sourdes, éraillées, chevrotantes ; une collection de minois et de mines ridées par le gros rire ou avivées par un sourire malin, trahissant des claviers d'ivoire, ou des bouches crénelées comme un donjon, ou denticulées comme la corniche de la voûte.
-quel est donc le beau cavalier avec lequel minaude l'épousée ?
- senorica, vous êtes méchante !
-ha ! Ha ! Ha ! Regardez donc là-bas don Vésalius, échassé dans ses chausses de couleur vermeille et son pourpoint noir ; par mahom ! Ses jambes dans ses bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier ?
Voyez-le donc sauter avec Amalia De Cardenas, rondelette, fraîche et rose ; ne vous semble-t-il pas monseigneur Saturnus ?
-ou la mort qui fait danser la vie.
-la danse d' Holbein.
-dites donc, Olivares, que fera-t-il avec son troupeau de boucs ?
-une leçon d'anatomie.
-la conversation.
-merci pour la jeune mariée !
-voici la sarabande terminée, voyez-le baiser la main de notre cousine Amalia.
-ce n'est point une noce bourgeoise, un bal, mais bien un brillante soirée.
-où donc est l'épousée ?
-où donc est le beau cavalier ?
-don Vésalius la cherche, tout effaré ; Cherche, cherche vieux chien !
-va donc lui demander, Olivares, à lui, qui passe pour sorcier, ce que fait Maria en ce moment.
-ami ! Ne mettons pas le doigt entre le marteau et l'enclume.
La danse reprit ; Vésalius réinvita Amalia De Cardenas, qui fit une plaisante moue, et lui riait
au dos. La mariée n'était plus au salon, ni la cape brune au vestiaire, et, dans un corridor obscur, on entendait des pas et ceci :
-couvre-toi de cette cape, Maria, vite, partons !
-Alderan, je ne puis.
-moi, te laisser la proie de ce Vésalius ? Non pas, tu m'appartiens ! En mon absence tu me trahis, je l'apprends, j'arrive en hâte, ce matin même, je me mêle à la fête, je te tiens seule, à l'écart, et je te dis partons, et tu refuserais ? Oh ! Non pas, Maria, tu t'abuses ! Viens ; il est temps encore, romps ce lien ignominieux, nous serons heureux : je serai tout à toi, à toi seule et pour toujours !
Viens, Maria ! ...
-Alderan, ma famille m'a imposé ce joug, je le subirai. Mais, tu seras toujours mon amant ! Je serai toujours ton amante ! Qu'importe cet homme ? Qu'est-ce ? Un valet de plus, une tenture qui voilera notre mystérieux amour. Laisse-moi, laisse-moi, adieu !
-ainsi, tu ne veux pas, Maria, c'est bien ! Va te salir à cet homme ! Accomplis ta volonté,
J accomplirai la mienne ; va ! ... et, la repoussant de ses bras, elle s'enfuit brusquement de la galerie au salon.
Alderan resta comme abîmé quelques instants ; il blasphémait, il heurtait du pied, puis, subitement, il disparut dans la profondeur.
Pendant ce temps, la foule s'était accrue comme un étang par un orage. Le tumulte devenait de plus en plus intense et le bacchanal terrifiant. La populace avait repris sa première audace, et s'étant rapprochée peu à peu, elle riait sous la barbe des hallebardiers. Des imprécations, des cris de mort grondaient de nouveau ; on lançait des pierres dans les vitrages, on barbouillait les murs de sang de boeuf et de fiente ; quand, tout à coup, les groupes s'ouvrirent pour faire passage à une femme échevelée, qui hurlait comme un chien à la lune ; c'était la boulangère, qui venait réclamer son époux, et demander vengeance.
-c' est la boulangère, disait-on de toutes parts ; puis, la meute attendrie fit un long silence, et la la boulangère sanglotait et poussait des rugissements.
Alors, l'homme en cape brune montant sur les degrés, cria d'une voix forte :
-amis faisons justice ! Lâche, qui ne suivra point ! Vengeance ! Mort à Vésalius ! Mort au nécroman !
La réplique fut une grêle de pierres dans les fenêtres et sur les hallebardiers qui rétrogradèrent jusqu' à l'escalier. La tourbe se vomit dans le porche, se jette sur les piques en arrêt, qu'elle arrache et brise ; elle gravissait la montée et pourfendait la porte du salon, quand, au loin, un galop se fit entendre.
-sauve qui peut, ce sont les alguazils !
Saisie d'une terreur panique, elle redescend l'escalier, se précipite dans les corridors ou par les fenêtres ; quelques braves, seuls, attendent de pied ferme.
-de par le roi, retirez-vous !
-le roi punit de mort les meurtriers, les hérétiques, les sorciers ! A mort le flamand !
-au nom du roi, retirez-vous !
Alors les alguazils entrent à cheval dans le porche ; une pluie de meubles les accueille, ils ripostent par une mousqueterie qui renverse les plus audacieux. L'homme en cape brune, poussant un cri, porte la main à son flanc. Sains et blessés prennent la fuite, cinq cadavres seulement restent sur le carreau. Soudain, le palais et la rue devinrent mornes. Le guet enlevait les corps des vaincus ; les conviés, tremblants, s'échappaient par l'arrière. Les portes se verrouillèrent, les lampes s'éteignirent, après une scène de vie, une scène de mort. Seulement, en aile, dans le logis de Vésalius, deux fenêtres flamboyaient dans l'obscurité.
3.
A travers les panneaux effondrés de la porte du salon, Maria avait aperçu l'homme en cape brune, atteint d'un coup de feu ; à son cri déchirant, elle s'était évanouie ; on l'avait transportée dans sa chambre sur un canapé, où elle était depuis longtemps étendue négligemment ; Vésalius, à genoux auprès d'elle, larmoyant et tremblant, lui baisotait les mains et le front.
-comment te trouves-tu, Maria, mon amour ?
-mieux ; mais tout est-il apaisé ?
-oui ! Cette laide populace a été mise à la raison.
Conçoit-on ce que ces bonnes gens ont contre moi ? Moi, paisible et retiré, passant obscurément mes jours dans la sombre étude de l'anatomie, pour le bien de l'humanité, pour le progrès de la science, pour la gloire de Dieu ! Ces bonnes gens demandent ma tête, ils me croient sorcier ; tous ceux qui disparaissent de la ville, c'est moi, Vésalius, qui les fait enlever pour mes expériences. La masse sera donc toujours laide et bête ! Bête et ingrate ! Voilà donc le sort qui sera réservé à tous ceux qui se dévoueront pour elle ! A tous ceux qui viendront lui annoncer une route, une parole neuve. Elle a crucifié Jésus de Nazareth, et ri à la face de Christophe Colomb. La masse sera donc toujours laide et bête ! Bête et ingrate !
-chassez ces pensées noires, Vésalius ; mais, franchement, cette échauffourée n'est pas faite pour conquérir son amour.
-oh ! Que m'importe, après tout, l'amour de cette populace, pourvu que j'aie le tien, Maria ! Oh ! Tu m'aimes, est-ce pas ? Tu m'aimes un peu ?
-pouvez-vous bien encore me faire pareille question ?
-je sais, Maria, que je suis vieux, et quand on est vieux, on doute ; je sais que je suis sans galanterie, cassé par les veilles, amaigri, et presque pareil aux squelettes de mon ouvroir ; mais mon coeur est jeune et chaleureux ! Vois-tu, la passion que je ressens pour toi n' est point une passion rancie ; sous une vieille enveloppe, c' est une âme neuve que je t' apporte ; j' ai bien rencontré des femmes dans ma vie, mais nulle, je te le jure, n' alluma en moi pareil feu. Fatalité ! Fallait-il donc arriver à la décrépitude pour connaître l'amour et ses violences ?
Maria, habitue tes regards au coffre grossier emprisonnant ma jeune âme ; la sève bout sous l'aubier du chêne centenaire.
Maria lui jeta un bras autour du cou, passant sa bouche sur son crâne chauve et sa barbe blanchie ; Vésalius pleurait de joie.
Heure du coucher ! Heure si délirante, si palpitante de pudeur et de volupté ! Heure qui confond des êtres, qui avive et qui noie le désir ! Heure du coucher, trahissant mensonges ou beautés ! Heure, trop souvent, de pénibles contrastes ! Heure parfois bien fatale ! ...
L'épousée rejetait gracieusement sa robe nuptiale et ses joyaux ; la rose semblait se dépouiller de ses périanthes ; c'était une beauté castillane comme on en voit dans les rêves ! ...
Vésalius rejetait gauchement ses vêtements de fête et dévoilait sa laide charpente ; c'était une momie développant ses bandelettes !
La lampe soufflée brusquement, les anneaux des courtines crièrent sur leurs tringles ; il se fit un calme profond, çà et là tumultueusement interrompu ; pourtant on n'entendit point Maria jeter le cri... mais, fort avant dans la nuit, des caresses et des baisers sans réponse, puis des murmures et des malepestes, et le savant professeur d'anatomie qui répétait, tremblant :
-oh ! Ne va pas croire que ce soit faiblesse, Maria ! C'est la violence de mon amour qui me brise, tes beautés me font tout honteux, il me semble que j' attouche à quelque chose de bénit, je t'aime tant, Maria, je t'aime tant ! Mais ne va pas croire que ce soit faiblesse ! Demain, au jour, je te ferai voir dans vingt auteurs, tu verras dans Mundinus, dans Galianus, dans Gonthierus Andernaci, mon maître, et premier médecin de François Ier De France, tu verras qu'au contraire c'est puissance, excès d' amour, je t' aime tant, Maria !
Il faut croire que cet excès d'amour ne s'apaisa point, car à peine quelques jours s'étaient écoulés, que Maria occupait dans une autre aile un appartement isolé, avec une ancienne gouvernante du professeur qui lui était toute vendue, et qu'il avait métamorphosée en duègne pour son épouse. Le hibou ne voyait plus sa tourterelle qu'aux heures de repas ; ils se traitaient avec toute la froideur et la politesse serrée d'étranger à étranger.
Vésalius s'était de nouveau fiancé à l'étude ; engoncé dans ses recherches, il passait du laboratoire à l'amphithéâtre et de l'amphithéâtre au laboratoire.
Pubères et nubiles, voici l'enseignement que vous pouvez trouver en ceci : c'est qu'il ne faut pas, autant que faire se peut, si vous avez les passions ardentes, épouser un docteur des facultés, un membre de l'académie des inscriptions et belles-lettres, et par-dessus tout, un immortel de l'académie des quarante fauteuils et du dictionnaire inextinguible.
4.
Environ une olympiade après toutes ces choses, la dona Maria, qui, contre la coutume, n'avait point paru à table depuis quelques jours, fit appeler Vésalius, son mari. Aussitôt il se rendit près d'elle ; blême, défaite, yeux cernés, voix éteinte, elle était étendue sur son lit. Vésalius, approchant un fauteuil, s'assit, et se pencha pour écouter. Maria, sentant un souffle chaud glisser sur son front, souleva sa paupière plissée, reconnut Andréa Vésalius, et, soupirant, se prit à dire d'un ton agonisant :
-vous êtes monseigneur et maître Andréa ! Je me sens faiblir à chaque instant ; bientôt je serai aux pieds de Dieu, juge austère ; et je suis impure ! J'ai tant péché contre vous ! Mais la pécheresse implore son pardon. Ne vous emportez point ; vous êtes un homme sage, vous êtes mon bon époux et mon maître ! Laissez que je vous mette mon âme tout à jour.
-Madame, vous n'êtes point aussi bas que vous paraissez le croire ; votre esprit s'est frappé.
-nul ne sent mieux son mal que le patient. Quelque chose crie en moi, que ma fin est proche. Vous êtes mon époux et mon bon seigneur : écoutez, et pardonnez ; peut-être même serai-je excusable en quelques points. Nous avions fait tous deux un serment à l'autel ; tous deux, nous y avons été infidèles ; moi, parce que j'étais jeune et surabondante de vie, et vous, parce que vos cheveux étaient blanchis par l'étude, et votre corps brisé par le travail. Malheur ! Malheur ! Que d'en être à maudire sa jeunesse ! O Vésalius, si vous saviez ce que c'est d' être jeune femme, si vous saviez tout ce qui se passe en elle, ô Vésalius, vous me pardonneriez ! Ecoutez froidement :
Or donc, je dis que je suis adultère, que je vous ai trompé lâchement. Je suis bien criminelle, Andréa ! J'ai introduit dans votre demeure mes amants, je les ai enivrés de votre vin, je les ai gorgés à votre table ; et, pendant que vous étiez plongé dans l'étude ou dans le sommeil, avec eux je riais de vous ; notre sale iniquité se jouait de votre bonhomie ; vous étiez l'aliment de nos risées, est-ce pas ? C'est bien infâme ! ... ce lit même, là, sur lequel je meurs, est encore frémissant de nos lascivetés ; et Dieu m'appelle à lui ! Et je meurs ! ... oh ! Si vous me repoussiez...
Sa voix alors s'étouffa dans les sanglots ; puis, après un moment de silence, elle reprit distinctement :
-déjà, j'ai été bien amèrement punie, bien atrocement ; il faut qu'une femme adultère soit bien repoussante ! Il faut qu'elle traîne bien du dégoût avec elle ! J'ai eu, depuis notre alliance, trois amants ; mais en vérité, tous trois, je ne les possédai qu'une seule fois. Quand, après de longues cours, je cédais à leur obsession ; quand je leur livrais mon corps, une part de ce lit... oui, il faut qu'une femme coupable soit bien repoussante ! ... Au jour, quand je m'éveillais, j'étais seule ! Et je ne les revis jamais, jamais ! Peut-on être plus sévèrement châtié ? Le crime est lié à la peine : le crime appelle le supplice ; et s'il faut tout dire, pour obtenir rémission, vous êtes miséricordieux, Andréa ! Le dernier, je l'ai aimé éperdument, d'un amour sans bornes, voyez-vous ! Sa perte m'a tuée, moi ; délaissée par lui, j'en meurs ! ... maintenant, j'ai tout dit : au nom de notre sœur de sparte, au nom de san isidro labrador, au nom de san andres, votre patron, au nom de mon père, votre coiffe, pardonnez à la faible femme qui vous a tant offensé ; que votre bénédiction la purifie ; oh ! Pardonnez-lui, elle meurt...
Et, lui prenant la main, elle la couvrit de larmes et de baisers ; Vésalius la retira rudement, repoussa son siège, et lui dit d'une voix concentrée :
-levez-vous, Maria ; suivez-moi.
-je suis défaillante, et ne puis.
-je vous ai dit de me suivre.
Maria, se dressant avec peine, s'enveloppa d'un peignoir, et suivit, chancelante, Vésalius qui descendit le grand escalier, traversa le préau, ouvrit une porte basse, percée de barbacanes, qui donnait entrée dans un petit bâtiment éclairé par de grandes baies à croisées de pierre. Cet espèce de guichet se referma sur eux, et les verrous à l'intérieur grincèrent dans leurs vervelles.
5.
Nous voici dans l'ouvroir ou laboratoire de Vésalius : une grande salle carrée, en arc de cloître, à murailles et dalles de pierre. Quelques tables de bois sales et graisseuses, quelques établis, deux ou trois cuviers, un bahut et des armoires formaient tout l'ameublement. Quelques chaudrons étaient épars autour d'une cheminée, dont le manteau évasé descendait de la voûte ; à sa crémaillère, était suspendue une chaudière qui bouillonnait sur un feu ardent. Les établis étaient chargés de cadavres entamés ; on foulait aux pieds des lambeaux de chairs, des membres amputés, et sous les sandales du professeur se broyaient des muscles et des cartilages. Sur la porte était appendu un squelette, qui, lorsqu' elle était agitée, bruissait comme ces bougies de bois que les chandeliers suspendent pour enseigne, quand elles sont remuées par la bise. La voûte et les parois étaient couvertes d'ossements, de râbles, de squelettes, de carcasses, quelques-uns humains, mais le plus grand nombre de singes et de porcs, animaux les plus approchants, par leur charpente, de l'ostéologie humaine, ayant servi aux études d' Andréa Vésalius, le premier, pour ainsi dire, qui fit de l'anatomie une science réelle, qui osa disséquer des cadavres, même de chrétiens orthodoxes, et travailler sur eux publiquement. Ce n'est pas que, bien avant, vers 1315, Mundinus, professeur à Bologne, avait offert le spectacle nouveau de trois squelettes humains disséqués. L'audacieux scandale ne fut point répété, l'église le prohibait formellement comme un sacrilège. Effrayé lui-même de l' édit encore chaud de Boniface VII, Mundinus ne tira point grand avantage de ses recherches. Le contact ou le simple aspect d'un cadavre, chez les anciens, imprimait une souillure que force ablutions lustrales et autres expiations pouvaient à peine effacer. Dans le Moyen-âge, la dissection d'une créature faite à l'image de Dieu passait pour une impiété digne de l'échafaud.
6.
-maintenant, ici, dans ce laboratoire, que me voulez-vous, Vésalius ? Répétait Maria pleurante : que me voulez-vous ? Je ne puis rester, l'odeur putride de ces corps me suffoque, ouvrez que je sorte, je souffre horriblement !
-non, que m'importe ! Ecoutez à votre tour : vous avez eu trois amants, n’est-ce pas ?
-oui, monseigneur.
-vous les enivriez de mon vin, est-ce pas ?
-oui, monseigneur.
-eh bien, ce vin n'était pas pur, votre duègne y versait un narcotique, de l'opium, et vous dormiez longtemps et profondément, n’est-ce pas ?
-oui, monseigneur, et au réveil j'étais seule.
-seule, n’est-ce pas ?
-oui, monseigneur, et je ne les revis jamais.
-jamais ! C'est bien ! Mais venez donc ! ... et l'étreignant par un bras, il l'entraîna au fond de la salle ; là il ouvrit une armoire dans laquelle était accroché un squelette complet avec ses articulations naturelles, et d'une blancheur d'ivoire.
-reconnais-tu cet homme ?
-quoi ! Ces ossements ? ...
-reconnais-tu ce pourpoint, cette cape brune ?
-oui, monseigneur, c'est la cape du cavalier Alderan !
-regardez donc bien, madame ; et reconnaissez aussi ce beau cavalier qui portait cette cape, avec lequel vous dansâtes si galamment à nos noces ?
-Alderan ! ... Maria jeta un cri qui eût évoqué des morts.
-au moins, Dona, vous voyez que tout est profit à la science, lui dit-il, se retournant vers elle d'un air froid ; vous le voyez, la science vous a de grandes obligations.
Puis, ricanant, il l'emmena vers une espèce de châsse ou de cage garnie de verrières, qui laissaient voir un squelette humain conservé prodigieusement ; les artères étaient insufflées
d'une liqueur rouge, et les veines d' une liqueur bleue ; cette charpente osseuse semblait enveloppée de réseaux de soie ; l'étude en était facile ; quelques touffes de barbe et de cheveux adhéraient encore.
-celui-ci, Dona, le remettez-vous en votre mémoire ?
Voyez sa belle barbe et sa blonde chevelure.
-Fernando ! ! ! Vous l'avez tué ? ...
-jusqu' ici, n'ayant point encore disséqué de corps vivants, on n'avait eu que de vagues et imparfaites notions sur la circulation du sang, sur la locomotion ; mais, grâce à vous, Madame ! Vésalius a levé bien des voiles, et s'est acquis une gloire éternelle.
Alors, la saisissant par la chevelure, il traîna Maria vers un énorme bahut, dont il souleva le couvercle avec peine ; par les cheveux il la penchait sur l'ouverture.
-enfin, regarde encore ceci ! C'est ton dernier, n’est-ce pas ?
Le bahut contenait des bocaux pleins d'essences où trempaient des portions de chair et de cadavre.
-Pedro ! Pedro ! ... vous l'avez donc tué aussi ?
-oui, aussi ! ...
Alors avec un râle affreux, Maria tomba massivement sur la dalle.
Le lendemain un convoi sortit de l'hôtel.
Les fossoyeurs qui descendirent la bière dans les caveaux de santa Maria la mayor remarquèrent entre eux, qu'elle était lourde et sonore, et qu'un bruit s'était fait dans sa chute, qui n'était pas le bruit d'un corps.
Et la nuit suivante, à travers les barbacanes de la porte, on aurait pu voir Andréa Vésalius, dans son laboratoire, disséquant sur son établi, un beau cadavre de femme, dont les cheveux blonds tombaient jusqu' à terre.
7.
à cette opulente cour de Madrid, gorgée de tous les trésors du monde de Christophe Colomb, et qui dominait puissamment toute l' Europe, Andréa Vésalius se reposait dans sa gloire, riche et hautement considéré. Entre l'inquisition et Philippe II, il favorisait autant qu'il était possible l'étude de l'anatomie, quand une accusation vint le précipiter dans d'horribles malheurs. Faisant en public l'autopsie du cadavre d'un gentilhomme, le coeur parut palpiter sous le tranchant du scalpel. La rancunière inquisition, l'accusant d'homicide, demanda la mort du savant, et Philippe II obtint très difficilement que la peine fût commuée en un pèlerinage en terre-sainte.
Vésalius s'achemina vers la Palestine avec Malatesta, chef des troupes vénitiennes. Après avoir bravé bien des dangers dans ce scabreux voyage, il fut à son retour jeté par la tempête sur les côtes de Zante, où il mourut de faim, le 15 octobre 1564. La république de Venise l'appelait alors à l'université de Padoue, veuve prématurément cette même année, de Gabriel Falloppe, son élève.
S'il faut en croire Boerhave et Albinus, Andréa Vésalius périt victime de ses éternelles goguenarderies sur l'ignorance, le costume et les moeurs des moines espagnols, et de l' inquisition, qui saisit avidement l' occasion de se défaire de ce savant fort incommode.
La grande anatomie d' Andréa Vésalius, de corporis humani fabrica, parut à Bâle, en 1562, ornée de figures attribuées au Tiziano, son ami.
Posté le 24.09.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval.
Léa
par
Jules Barbey d'Aurevilly (1808-1889)
Une voiture roulait sur la route de Neuilly. Deux jeunes hommes, en habit de voyage, en occupaient le fond, et semblaient s'abandonner au nonchaloir, d'une de ces conversations molles et mille fois brisées, imprégnées du charme de l'habitude et de l'intimité.
«Tu regrettes l'Italie, j'en suis sûr, - dit à celui qui eût paru le moins beau à la foule, mais dont la face était largement empreinte de génie et de passion, le plus frais et le plus jeune de ces deux jeunes gens.
- J'aime l'Italie, il est vrai, - répondit l'autre. - C'est là que j'ai vécu de cette vie d'artiste imaginée avec tant de bonheur avant de la connaître. Mais auprès de toi, mon ami, il n'y a pas de place pour un regret».
Et en dessus de la barre d'acajou, les mains des deux amis se pressèrent.
«J'ai craint longtemps, - reprit le premier interlocuteur, - que la générosité de ton sacrifice ne te devînt amère. Quitter Florence, tes études, tes plaisirs, pour revenir avec moi à Neuilly, te faire le témoin des souffrances de ma pauvre soeur, et partager mes inquiétudes et celles de ma mère, n'est-ce pas là le plus triste échange ?
- En supposant qu'il y ait du mérite à éprouver un sentiment tout à fait involontaire, mon cher Amédée, tu t'exagérerais encore ce que mon amitié fait pour toi. Quand ta soeur ira mieux, ne pourrons-nous pas reprendre le chemin de cette Italie que nous venons de quitter ? Oh ! espérons que les craintes exprimées dans la lettre de ta mère n'ont aucun fondement.
- Je le saurai bientôt, - dit Amédée, et il frappa du fouet qu'il tenait à la main le cheval qui redoubla de vitesse ; - mais je n'augure rien que de sinistre du style de ma mère : croirais-tu qu'elle me parle d'un commencement d'anévrisme».
Réginald de Beaugency et Amédée de Saint-Séverin, deux amis d'enfance, dont la position de fortune était assez indépendante pour que leurs vies pussent se trouver toujours mêlées l'une à l'autre, ne s'étaient jamais quittés. Jusqu'à vingt-cinq ans, tout leur avait été commun. Ils avaient ensemble débuté dans le monde, et là ils s'étaient confié leurs premières observations. Cependant leur intimité partait beaucoup plus du coeur que de la tête ; c'était par ce point qu'ils s'étaient touchés. Trop d'intervalle les séparait d'ailleurs.
Réginald était une de ces hautes et fécondes natures tout écumantes de spontanéité et d'avenir. Dès les premiers instants de son existence intellectuelle, Réginald avait compris l'art, et dans l'enivrement de ce pur et premier amour, il s'était juré à lui-même qu'il ne serait jamais qu'un artiste. Mais on ne commence pas par être artiste : l'homme finit par là. Quand nous sommes jeunes, à l'éclat brillant de nos rêves nous ne faisons que nous pressentir, nous deviner pour un temps lointain encore. Ce n'est que quand la passion a labouré notre coeur avec son soc de fer rougi, que nous pouvons réaliser les préoccupations qui nous avaient obsédés jusque-là. Or, il y a mille chances de mort dans la passion. Aussi peut-être serait-il vrai de dire que les hommes les plus prédestinés par leur nature à être artistes meurent avant de le devenir. Keats se brisant un vaisseau sanguin dans la poitrine était plus nativement grand poète que ce splendide lord Byron lui-même, qu'un mouvement de rage ne put pas tuer.
Cette passion qui vient toujours troubler nos contemplations avec violence s'était déjà emparée de Réginald. Elle devait le tuer plus tard, le tuer comme artiste. Cherchez son nom parmi les noms dont la société s'enquête parce que ces noms ont marqué, et vous ne l'y trouverez pas. Non. Pas même tracé en caractères indistincts au bas de quelque ébauche hâtée. Nulle part ce nom n'a été écrit, si ce n'est sur ces pages qui vous racontent son histoire et que vous oublierez bientôt. Mais alors il ignorait, l'heureux enfant d'une imagination confiante ! il ignorait qu'il deviendrait athée à sa vocation et à son avenir. Déjà la passion l'avait mille fois jeté du haut en bas de l'idéal dans la réalité, lui obscurcissant ses aperceptions les plus lumineuses, l'interrompant tout à coup dans le jet de ses créations. Douleur amère et fatale ! Tout le temps qu'il était entraîné vers les jouissances matérielles, on eût dit qu'il entrevoyait, au fond de ces frénétiques plaisirs, comme par une révélation sublime, quelque chose de grand et de divin, tant il les étreignait contre lui d'une main acharnée ; mais cette illusion finissait par du déboire, et l'intelligence revenait avec ses implacables mépris. Voilà pourquoi son front devenait chauve avant le temps, et son regard débordait d'une telle tristesse qu'il en versait jusque dans les yeux indifférents ou joyeux de qui le fixait.
Amédée n'était pas un homme fait sur le fier patron de Réginald. Il cultivait aussi les arts, mais ils n'étaient pour lui qu'une fantaisie, un caprice, ce que sont les femmes pour tant d'hommes qui osent parler d'amour à leurs pieds. On ne voyait point, sur son front serein et ouvert, à travers la fatigue des organes, les vestiges de cette lutte cruelle entre la passion et la pensée, la gloire ou la mort de l'artiste, qui l'anéantit encore à l'état d'homme ou le transfigure tout vivant.
Amédée et Réginald venaient de passer trois ans en Italie. Un soir de juin parfumé et chaud, ils avaient causé longuement, sur la route de Neuilly à Paris, avec une femme d'un âge mûr, à l'air imposant quoique bon, qui tenait par la main une enfant de treize ans à peine, jolie petite fille à tête nue et aux longs cheveux blonds et suaves jusqu'à paraître nuancés d'un duvet comme celui des fleurs, et, qui, mollement, bouclaient sur une pèlerine de velours noir.
L'enfant reçut deux baisers sur le front, et les deux amis montant, avec cette frémissante rapidité du départ quand on a le coeur plein, dans l'aérien tilbury qui les attendait, volèrent vers Paris, laissant derrière eux un nuage de poussière qui s'évanouit, déchiré par le vent avec plus d'un adieu !
Cette femme était Mme de Saint-Séverin, et cette enfant sa fille, la soeur d'Amédée, malade à présent, et dont la maladie rappelait Amédée en France...
... Alors ils atteignaient cet endroit de la route d'où l'on apercevait la maison blanche, et ceinte de la vigne aux bras d'amoureuse, que Mme de Saint-Séverin habitait du côté gauche extérieur de Neuilly. Cet endroit où, trois ans auparavant, eux, attendris, mais heureux, mais confiants, mais fous de mille espoirs sans noms et de jeunesse, ils avaient laissé pour un temps indéfini la femme qui ne devait plus veiller que de loin sur ceux qu'elle avait soignés avec amour depuis leur enfance, car Réginald, ayant perdu ses parents peu de temps après sa naissance, avait partagé avec Amédée la tendresse de Mme de Saint-Séverin, et rien ne l'avait averti qu'une mère lui eût jamais manqué.
A cet endroit rien n'avait changé. Par une coïncidence du hasard, l'heure était la même que celle où ils étaient partis ; et, comme il y a des journées que nous portons éternellement dans nos poitrines avec leurs plus petits accidents : un son de piano, un timbre de pendule, un nuage à l'horizon là-bas et le soir, ils se rappelèrent qu'il y avait trois ans le soleil se couchait ainsi, et que les teintes étaient les mêmes sur la courbe effacée des lointains. Seulement, au lieu d'une enfant et d'une femme sur la route, une femme isolée attendait.
«C'est vous, ma mère ! - s'écria Amédée, et en une seconde Mme de Saint-Séverin fut couverte des caresses de son fils et de Réginald. - Comment va Léa, ma mère ? Où est-elle ? - Léa est toujours extrêmement souffrante, mon ami, répondit Mme de Saint-Séverin. Et l'expression perdue d'une joie instantanée permit de juger combien ses traits étaient flétris par un chagrin adurent ; elle était affreusement vieillie. La douleur est plus impitoyable que le temps : elle a des secrets pour vous briser mieux ; elle vous courbe encore que le temps vous donnerait le coup de grâce. Les rides qu'elle vous creuse au front sont profondes comme des cicatrices, et pourtant, ô mon Dieu ! ce n'est pas là que sont les blessures.
»Je n'ai pas voulu, - ajouta Mme de Saint-Séverin, - que Léa vînt au-devant de vous, je craignais pour elle la fatigue et encore plus l'émotion ; je l'ai prévenue que tu arrivais ce soir, cher Amédée, et cela vaut mieux. Dans son état, disent les médecins, l'émotion lui serait si funeste qu'il me faut craindre de donner du bonheur à ma fille sous peine de la tuer». Et en prononçant ces derniers mots, cette voix pleine de douceur contractait une dureté amère, ce regard touchant alla donner contre le ciel comme une tête de désespéré contre un mur. Le reproche était presque impie. Ame religieuse, toute d'amour et de dévouement, avait-elle immensément souffert, cette pauvre femme, pour sentir ainsi, comme un homme, le soudain regret qui nous prend tant de fois dans la vie de ne pouvoir poignarder Dieu.
Amédée baissa la tête ; la physionomie de sa mère venait de lui en apprendre plus que tous les pressentiments qu'il tremblait de voir justifier.
Cependant, et peut-être pour ménager son fils (il paraît que les mères ont de ces courages), Mme de Saint-Séverin reprit son calme habituel. Bientôt ces trois personnes s'avancèrent vers la maison blanche, dans la direction du jardin qui s'étendait en face, tandis que le cabriolet, sous la conduite du jockey de Réginald, y accédait du côté opposé au jardin.
Léa était venue jusqu'à la barrière extérieure. Si Mme de Saint-Sévenin n'avait pas dit à Amédée : «Voilà ta soeur», il ne l'aurait pas reconnue tant elle était changée et grandie. Léa se jeta au cou de son frère avec l'abandon d'un sentiment qui paraissait ne pas s'épandre souvent, avec ce laisser-aller d'adolescente dont toute l'âme devrait être une caresse. Mais Mme de Saint-Sévenin, redoutant que cette joie ne fût trop vive, y coupa court en présentant à sa fille celui qu'elle appelait son second fils. Léa sourit à cette mâle figure qu'elle avait toujours aperçue réfléchie dans ses souvenirs à côté de celle de son frère, et Réginald, dont le coeur s'était ouvert à ces détails de famille, que la position de Léa rendait encore plus attendrissants, fut sur le point de la prendre dans ses bras et de l'y serrer comme on y serre une soeur ; mais son regard saisit tout à coup sur le visage de Mme de Saint-Sévigné tout ce qu'il y a de plus chaste, de plus éthéré, de plus sensitif dans la délicatesse d'une femme, confondu avec ce qu'il y a de plus intime dans une souffrance de mère, et il retint son mouvement. Il venait de comprendre pour la première fois que l'amitié est aussi une trompeuse, et que, même chez cette femme qui l'appelait son fils, il n'était, hélas ! qu'un étranger.
J'ai dit que Léa était changée et grandie ; ce n'était plus la petite fille à la pèlerine de velours noir dont le teint se rosait impétueusement au moindre trouble jusque dans la racine des cheveux et des cils, sans que cette vaporeuse nuance, semblable à celle que, les soirs d'automne, on voit parfois au rebord d'une blanche nuée, se fonçât jamais plus à un endroit qu'à un autre de son visage. Nuance fugitive, mais inaltérée, qui ne se perdait jamais en dégradations insensibles à l'endroit où la robe joint le cou avec mystère, et faisait présumer que tout le corps se colorait timidement ainsi, et promettait aux ardeurs d'un amant des voluptés divines. Ces ravissantes rougeurs s'étaient exhalées et, suivant la loi incompréhensible de tout ce qui est beau sur la terre, exhalées pour ne plus revenir ! La maladie de Léa, en se développant, semblait avoir absorbé tout le sang de ses veines dans la région du coeur, et lui avait laissé une pâleur ingrate à travers laquelle l'émotion ne pouvait se faire jour. Ce n'était pas une pâleur ordinaire, mais une pâleur profonde comme celle d'un marbre : profonde, car le ciseau a beau s'enfoncer dans ce marbre qu'il déchire, il trouve toujours cette mate blancheur ! Ainsi, à la voir, cette inanimée jeune fille, vous auriez dit que sa pâleur n'était pas seulement à la surface, mais empreinte dans l'intérieur des chairs.
Les deux amis furent d'autant plus frappés du changement qui s'était opéré en Léa en leur absence, qu'ils se souvenaient davantage de ce qu'elle était quand ils l'avaient quittée. Elle n'avait pas même conservé ses cheveux débouclés sur le cou et lissés sur ses tempes virginales, délicieuse coiffure qui jette je ne sais quel reflet de mélancolie autour d'une rieuse tête d'enfant. Elle les portait alors relevés sous un peigne comme toutes les femmes.
Réginald surtout, Réginald, qui sentait et observait en artiste, contemplait avec un intérêt immense de pitié cette fille de seize ans qu'un mal indomptable avait flétrie, qu'une douleur physique emportait au néant avec sa beauté ravagée avant qu'elle sût que ce qui bouillonnait dans son coeur pût être autre chose que du sang. Il était humilié comme artiste. Jamais la beauté d'une femme, quelque resplendissante qu'elle fût, n'avait parlé un plus inspirant langage à son imagination que cette forme altérée et qui bientôt serait détruite. Involontairement, il se demandait s'il y a donc plus de poésie dans l'horrible travail de la mort que dans le déploiement riche et varié de l'existence ? La maladie de Léa était de celles dont les progrès sont à peine perceptibles. Tout ce que l'homme en sait, de cette terrible maladie, c'est qu'elle est mortelle ; mais il ne lui est guère possible de l'étudier dans ses développements et de prédire le moment où, comme irritée de la résistance de l'organisation, elle achèvera de la briser. Mme de Saint-Séverin n'entretenait plus, depuis longtemps, ces illusions qui, comme des femmes perfides, nous mettent leurs douces mains de soie sur les yeux pour nous cacher la réalité. Elle savait que l'état de sa fille était sans ressource, qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard Léa n'achèverait pas sa jeunesse, et que ce moment d'angoisse et de larmes ne se ferait plus beaucoup attendre. Telle était la pensée qui lui mangeait vives les fibres du coeur, et qu'elle cachait sous d'angéliques sourires et sous une confiance si sereine que Léa, parfois dupe de ce calme sublime, sentait moins cruellement sa souffrance et croyait à un mieux prochain.
Réginald, en vivant chez Mme de Saint-Séverin, comprit avec quelle anxiété d'amour était surveillée cette vie tremblante, et qui pouvait se rompre comme un fil délié au moindre souffle. Il fut le témoin de ces mille précautions employées pour préserver de chocs trop violents, de touchers trop rudes, ce cristal fêlé, ce coeur qui, en se dilatant, aurait fait éclater sa frêle enveloppe. Hélas ! ce coeur, au moral tout comme au physique, ne battait que sous une plaque de plomb. Léa ne lisait aucun livre. A cette heure où l'imagination d'une jeune fille commence à passionner son regard d'insolites rêveries et à faire étinceler autre chose que deux gouttes de lumière dans les étoiles bleues de ses yeux, Léa ne connaissait pas un poète. Élevée solitairement à la campagne, elle n'avait senti au sortir de l'enfance que la douleur qui commença sa maladie et qui la fixa auprès de sa mère au moment où elle allait s'en séparer pour entrer dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Cette retraite et cette inculture avaient nui autant au côté sensible de Léa qu'à son côté intellectuel. De peur que la sensibilité de sa fille ne fût trop ébranlée par ces premiers épanchements dans lesquels on se soulage de ces larmes oppressantes qui viennent on ne sait pas d'où..., et que toute femme qui fut jeune eut besoin de verser la tête sur l'épaule d'une autre femme pleurant aussi et bien-aimée, ou toute seule, le front dans ses mains, Mme de Saint-Séverin se priva du plus grand bonheur pour une mère, de la seule félicité humaine que la vertu n'ait pas condamnée. Dans ses relations avec sa fille, elle empêcha toujours l'effusion de naître. Miraculeux héroïsme, sacrifice de l'amour par l'amour ! Où cette femme, cet être fragile, puisait-elle tant de force pour plier à sa volonté les sentiments les plus vivaces de sa nature, si ce n'est dans l'idée qu'en sy laissant entraîner elle pouvait provoquer une de ces palpitations torturantes dans lesquelles sa Léa pouvait perdre connaissance et mourir.
Ainsi Léa n'avait été modifiée ni par ces idées qui élèvent et fécondent les nôtres, ni par ces sentiments auxquels nos sentiments s'entremêlent. Tout ce qu'il y avait de poésie au fond de cette âme devait donc périr à l'état de germe, engloutie, abîmée, perdue dans les profondeurs d'une conscience sans écho. Que si quelquefois une tristesse, un retentissement intérieur, une ondulation rapide passaient sur cette âme isolée dans la création et venaient expirer dans un sourire sur ses lèvres pâles, c'était un point intangible dans la durée, ce n'était ni un désir ni un regret : pour un regret ne faut-il pas connaître, et pour un désir, au moins soupçonner ? C'était quelque chose de mystérieux, de vague et pourtant d'immense, semblable au sentiment de l'infini, comme nous croyons l'avoir éprouvé à une époque de notre vie avant de savoir que ce sentiment se nommât ainsi. Manquent les mots pour parler de cet état de l'âme. On l'imagine sans pouvoir le peindre : l'imagination est la seule faculté qui ne trouve pas sur son chemin la borne de l'incompréhensible. N'y a-t-il pas pour elle un Dieu ? Une couleur de plus dans le prisme ? Des amours purs et éternels ?
Cet état de l'âme fut pour Réginald un mystère... un problème... un rêve. Il aurait si bien voulu le pénétrer. Efforts inouïs et perdus ! Ce désir l'arrachait de son travail dès le matin. Quand, par la persienne entr'ouverte, il apercevait Léa cueillant des fleurs au jardin et les disposant dans les vases de porcelaine de la terrasse, il quittait son chevalet et sa toile et courait auprès de la jeune fille lui parler de sa souffrance, puis du soleil qui luisait dans sa chevelure blonde, du bleu du ciel, de la fraîcheur de l'air. Puis il revenait encore à sa souffrance pour lui demander si toute nature bonne et souriante ne lui causait pas quelque bien, et il cherchait dans ses réponses un mot, un pauvre accent qui lui révélât une des faces encore obscures de cette vie étrange et étouffée. Mais rien dans sa voix, faussée par la douleur et rendue plus touchante, rien dans ses regards languissants de fatigue et d'insomnie, rien sur cet ovale qui avait déjà perdu de sa perfection et de sa grâce, que l'indolent sourire de la bienveillance. Oh ! c'était un jeu cruel que ces déceptions inattendues et renaissantes, c'était un découragement à navrer ! Tous les jours s'écoulaient aussi mornes, aussi ternes pour la jeune fille. Un cercle plus large et plus noir autour de ses yeux, une taille plus abandonnée, une démarche plus traînante : voilà quelles étaient pour Léa les seules différences qu'à la veille apportait le lendemain.
Mais Réginald ne se rebuta pas. Lui qui regrettait disait-il, ces moments perdus auprès des femmes, moment trop nombreux dans sa vie, et qui, de leur bonheur rapide, n'avaient point racheté la moindre des peines dont ce bonheur dérisoire est empoisonné toujours, consumait misérablement son temps auprès d'une enfant malade, ignorante, silencieuse, timide, l'opposé de ces Italiennes qu'il avait aimées, si pleines de pensées et de vie, dont l'amour de la lave est, dit-on, un Styx qui rend invulnérable à toutes les voluptés molles et tièdes trouvées dans d'autres bras que les leurs. La passion, qui commence par faire de nous des enfants et des imbéciles, persuadait à Réginald qu'il n'avait que de la pitié pour Léa. De la pitié ! C'est une plainte stérile qu'on aumône, un serrement de main quand le mal n'est pas contagieux, au plus l'eau d'une larme, et puis on rit ! et puis on oublie ! Voilà toute la pitié. Dans nos coeurs égoïstes et froids, elle n'a pas d'autres caractères, et les hommes, qui ravalent le ciel au profit de leur orgueil, prétendent que la pitié est céleste !
Réginald s'abusait en prenant le sentiment que lui inspirait Léa pour une si chétive sympathie, mais il ne s'abusa pas bien longtemps. Son passé était là avec ses poignants souvenirs. Il reconnut cet amour qui avait séché sur pied, étiolées et noircies, les plus belles fleurs de sa jeunesse, ce simoun qui ravage nos vies plus d'une fois et qui en tourmente longtemps encore le sable aride, quand il n'y a plus que du sable à en soulever.
Qui ne sait pas que tous nos amours sont de la démence ? que tous nous laissent à la bouche la cuisante absinthe de la duperie ? et l'expérience ne l'avait-elle pas appris à Réginald ? Eh bien, de tous ces amours passés et de tous ces amours possibles, le plus insensé était encore ce dernier. Qu'espérait-il en le nourrissant ? Dans six mois cette jeune fille serait portée au cimetière. D'ailleurs y avait-il en elle des facultés aimantes ? Saurait-elle jamais ce que c'est que l'amour ? Ce que ce mot-là signifie, alors que tant de femmes restent hébétées devant ce sentiment qu'elles font naître ? Angles de marbre et d'acier que toutes ces questions, contre lesquelles Réginald se battait le front avec fureur. Mais son amour s'en augmentait encore. Toujours l'amour grandit et s'enflamme en raison de son absurdité,
Quel contresens dans ses idées d'artiste ! «Ah ! si du moins elle était belle - se répétait-il quand il ne la voyait pas, - je m'expliquerais mieux cet amour ; mais qu'y a-t-il de beau dans des yeux inexpressifs, des traits amaigris, des formes qui s'épanouissent». Et, se reprenant tout à coup : «Mais si ! si ! ma Léa, tu es belle, tu es la plus belle des créatures ! Je ne te donnerais pas, toi, tes yeux battus, ta pâleur, ton corps malade, je ne te donnerais pas pour la beauté des anges dans le ciel».
Et ces yeux battus, cette pâleur, ce corps malade, il les étreignait dans tous ses rêves des enlacements de sa pensée frénétique et sensuelle ; il mettait une âme dans ce corps défaillant, de la vie à flots dans ces yeux fixés sur les siens ! Il la créait passionnée, fougueuse, ses blanches lèvres écarlates sous ses baisers ! Et cependant c'était toujours Léa faible, malade, agonisante, à qui les lèvres redevenaient blanches quoiqu'elles brûlassent encore, dont le coeur soulevait la poitrine sous des bonds si terribles qu'il semblait battre dans sa gorge, mais qui disait : «Oh ! si c'est ton amour qui me tue, que je suis heureuse de mourir !» Et puis il la pleurait comme morte, et non pas de la mort de tout à l'heure que, dans l'égoïsme féroce de son amour, il désirait parfois avec rage, mais de celle dont elle mourrait sans doute... un jour... bientôt... ignorant que l'on pût mourir autrement que d'un anévrisme, et que l'on pût souffrir davantage pour mourir, ne regrettant rien des biens inconnus de la terre, et n'envoyant pas la plus belle boucle de ses cheveux blonds à quelque amie d'enfance, mariée bien loin... car elle n'en avait pas.
Un jour Léa était assise dans l'embrase d'une des fenêtres du salon. La lumière bleue et sereine découlait sur son cou penché. Léa était occupée à broder un voile pour sa mère. Réginald, non loin d'elle, tenait un livre par contenance. Ils étaient seuls. - Pour la première fois depuis une heure, il ne la regardait pas ; il s'était perdu dans quelque ardente rêverie, et cette rêverie, c'était elle encore, c'était comme s'il l'eût regardée.
«Comme vous êtes pâle depuis quelques jours, - lui dit-elle en relevant la tête ; - vous l'êtes presque autant que moi. Réginald, est-ce que vous souffrez ?
- Oui, je souffre, - répondit-il. Car il ne pouvait supporter cette familiarité douce avec cette femme qu'il aimait à en perdre la raison et sous laquelle son amour se sentait à l'étroit.
- Oui, je souffre, et non pas depuis quelques jours, mais depuis plus longtemps, et des douleurs cruelles.
- Où donc ?
- Ici. - Et du doigt il indiqua son coeur.
- Comme moi, - reprit-elle, étonnée. - Mais pourtant ce n'est pas contagieux, - ajouta-t-elle en souriant d'un air triste.
- Non, pas comme vous, Léa, non, pas comme vous. Oh ! il y a une différence entre vos douleurs et les miennes. Par pitié pour vous, je me garderais d'échanger».
Léa avait laissé tomber sur ses genoux les petites mains qui soutenaient sa broderie. Elle secoua la tête lentement, à en faire onduler les boucles transparentes, avec un air incrédule. La douleur a aussi sa vanité.
«Pourquoi donc ne vous étiez-vous pas plaint encore ?
- A quoi bon, Léa ? Se plaindre, est-ce guérir ? Et puis se plaindre pour ne pas même être compris ?
- Ah ! ce n'est pas moi toujours qui ne comprendrais pas quand vous diriez que vous souffrez !»
Et la voix qui dit ceci était ébranlée. Il y avait presque du reproche, de l'âme dans son accent. On s'y serait volontiers mépris.
«Est-ce vrai, Léa ? - s'écria Réginald avec l'entraînement d'une joie folle. Oh ! alors je me plaindrai à vous !
- Oh ! oui, allez ! vous pouvez vous plaindre en toute confiance, car je sais ce que c'est que souffrir... - Et après une seconde de silence, le voyant tremblant et les traits altérés d'émotion : - Voulez-vous que je vous mette quelques gouttes de fleur d'oranger sur du sucre ?»
C'était plus déchirant qu'une ironie ; c'était sérieux et candide. Cette femme n'avait qu'un organisme.
Réginald se frappa le front de son poing fermé. Léa regardait cette face d'homme bouleversée par une passion furibonde... Elle la regardait comme les étoiles regardent... Il y avait entre ces deux êtres, placés à deux pieds l'un de l'autre dans l'espace et dans le temps, un abominable contraste, une incorrigible dissonance, qui séparait à toujours leurs destinées. Vous l'eussiez deviné rien qu'à les voir dans cette étroite embrasure, elle plus blanche que la moire blanche des rideaux qui tombait en plis derrière sa tête, calme comme un ciel qu'on maudit, et lui n'en pouvant plus de désespoir, reprenant, avec la rage d'un damné et l'orgueil humilié d'un homme qui a perdu la foi en sa puissance d'amour, le sentiment qu'il vient de trahir, puisque ce sentiment elle n'en veut pas, elle n'en saurait vouloir, que c'est le jeter au vent comme de la poussière que de le répandre aux pieds de cette femme, innocemment cruelle, qui ne sait pas ce qu'elle repousse et qui doit l'ignorer toujours !
Le mot d'amour n'avait pas été prononcé ; probablement, il allait l'être... Probablement Réginald n'aurait pas résisté à faire un aveu, à essayer, par un dernier effort, s'il ne découvrirait pas un sentiment qui retentît faiblement au sien, quand Mme de Saint-Séverin entra tout à coup dans le salon. - Sa figure prit l'expression du mécontentement en apercevant Réginald et Léa, tous deux seuls.
«Maman, Réginald est souffrant, - dit Léa ; - gronde-le donc un peu de ne pas s'être plaint».
Mme de Saint-Séverin interrogea Réginald sur sa souffrance avec un regard si pénétrant qu'il balbutia quelques réponses assez incohérentes. Il lui sembla qu'il n'y avait plus rien de bienveillant dans l'accent inquiet de cette femme qu'il avait toujours connue affectueuse et bonne.
«J'ai besoin d'être seule avec Réginald, - dit-elle à sa fille. - Ma Léa, descends sur la terrasse».
L'adolescente obéit, muette et non pas contrariée. La contrariété n'est que le premier degré de la douleur ; mais pour l'éprouver, encore faut-il avoir une ombre d'intérêt dans la vie.
«Oui, Réginald, j'ai à vous parler, - reprit Mme de Saint-Séverin quand Léa fut sortie. Et il y avait une espèce de solennité dans ces paroles. Elle se plaça devant l'artiste, et, lui attachant son regard au front : - Réginald, - continua-t-elle après une pause, et sa voix tremblait à en faire mal. - Réginald, vous aimez Léa.»
Pourquoi haïssons-nous de dévoiler le fond de nos coeurs ? Pourquoi dissimulons-nous une magnifique passion, un amour sublime, comme si c'était un forfait ? Une pensée, un instinct, rapide comme l'éclair, sillonna l'esprit de Réginald : ce fut de nier son malheureux et fol amour. Mais, il l'avait dit à Léa, il souffrait depuis si longtemps, et quand le coeur est gros de larmes, elles montent si promptement aux paupières qu'il est impossible à un pauvre être humain de les empêcher de couler. - Il se cacha la figure dans les deux mains.
Mais elle lui prit ces mains qu'il pressait avec force contre son visage en pleurs, et les écartant de ce front, que des sanglots dévorés avaient teint d'une rougeur subite :
«Oui, vous l'aimez, malheureux, - ajouta-t-elle ; - vous n'avez pas besoin de répondre, c'est écrit dans ces larmes que voilà ! Ah ! je ne vous ferai point de reproches ; vous n'êtes qu'à plaindre, mon ami. Mais vous qui avez vécu dans le monde, vous qui avez connu mille femmes plus séduisantes que Léa, qu'une pauvre fille qui se meurt, comment se peut-il que vous l'aimiez !
- Je ne sais pas, Madame, je ne sais, - répondit-il avec une voix entrecoupée ; - c'est un incompréhensible délire.
- Et qu'espérez-vous de cet amour ? Croyez-vous le lui faire partager ? Le lui faire partager, grand Dieu ! Vous voulez donc tuer ma fille ? Oh ! Réginald, cela ne sera pas, cela ne sera jamais ! Savez-vous qu'il ne faudrait qu'un mot, qu'une émotion, pour éveiller cette âme qui sommeille, et qu'à force de soins, et quels soins ! comme ils m'ont coûté ! j'ai tenue endormie afin qu'elle ne mît pas en pièces une vie si fragile ? Et vous voudriez le dire, ce mot cruel ? Vous voudriez la causer, cette émotion ? Vous voudriez être le bourreau ?... Je ne dis pas le mien ! Qu'est-ce que cela fait d'être le bourreau de sa mère de choix, d'une pauvre vieille femme comme moi, mais le sien, le bourreau de Léa ! vous ! vous ! qui l'aimez... ! O ma Léa, il te tuerait !» - Et ses pleurs commencèrent à ruisseler aussi. Il y a dans l'amour une contagion si rapide. Et les yeux de Réginald éclatèrent de flammes rouges dans leurs prunelles noires en entendant que Léa pourrait l'aimer un jour. Mme de Saint-Séverin frissonna de cet épouvantable espoir.
«Grâce ! grâce ! Réginald, - cria-t-elle, - je vous ai aimé comme un fils, oh ! promettez-moi que jamais vous ne parlerez à Léa de votre amour. C'est la destinée qui a fait tout le mal, avec quelle joie je vous eusse donné ma fille ! Comme j'eusse été heureuse de vous voir devenir une seconde fois le frère d'Amédée ! Mais lui faire partager votre amour, c'est la tuer ! Elle ne résisterait pas à ces mouvements intérieurs qui épuisent les plus forts. Comment voulez-vous qu'elle y résiste ? Vous, jeune homme, vous, en pleine possession de l'existence, ne sentez-vous pas qu'une passion, un amour, attaque la vie jusque dans ses sources ? Et c'est dans un corps presque détruit que vous voudriez l'allumer ! Et moi, je me serais mise au supplice, j'aurais tremblé de voir Léa me donner une de ces affections dont le coeur maternel a tant soif, pour la conserver plus longtemps près de moi qui l'aime en silence, et ces efforts affreux seraient perdus ! et j'aurais des remords de mon passé et pas d'avenir ?... Ah ! mon ami, promettez-moi... Tiens, va-t-en plutôt, Réginald, va-t-en à Paris, dans ton Italie, où tu voudras. Je te chasse de ma maison ; laisse-moi Léa, ne me prends pas ma fille ! Oh ! ne pleure pas : tu me désoles ; ne t'en va pas. Non ! reste.... Reste auprès de moi : ne suis-je pas ta mère ? Ta mère aussi, qui t'aime cent fois plus depuis que tu aimes sa fille, mais qui craint cet amour funeste et qui te demande à genoux d'avoir pitié de toutes deux !»
Et c'était faux ! Elle n'était pas à genoux ; elle s'était jetée à Réginald tout entière, et de ses deux bras elle lui serrait la tête contre son sein avec une ineffable ardeur de prière. Rien n'était plus beau comme cette femme en transes et en accès de pleurs, demandant la vie de sa fille à un homme qui l'aimait plus qu'elle, et le suppliant comme s'il avait été un Dieu, - que dis-je ! comme s'il avait été un pervers. Réginald fut subjugué par toute cette tendresse qui l'enveloppait, qui criait après lui aux abois. Il promit de tout taire à Léa. Il voulut, enthousiaste comme on est quand on aime, dresser un sacrifice à côté de ceux qu'avait faits cette femme à l'existence de sa fille ; comparer de ces deux coeurs, du sien ou de celui d'une mère, lequel serait le plus saignant, le plus brisé, lequel l'emporterait des deux martyres. Hélas ! s'il ne devenait pas un parjure, à coup sûr, ce devait être le sien !
Non, rien n'est comparable à cette angoisse ! Être près de la femme qu'on aime, la voir, l'entendre, se mêler à tous les détails de ses journées, se promener avec elle, le matin, quand, à travers ses vêtements légers on est enivré de je ne sais quel parfum d'une nuit passée ; le soir, quand l'air est plein de tiédeurs alanguissantes, et qu'elle vous dit : «Oh ! n'est-ce pas qu'il fait bien chaud ce soir !» en étendant les bras et en se balançant sur sa taille cambrée et sur la pointe des pieds comme si elle allait tomber en arrière sur un canapé ou sur vos genoux ; s'asseoir près d'elle, à la même place qu'elle, où elle laissa l'impression de son corps divin qui brûle ; et être là, à ses côtés, à toute heure, toujours, et dévorer ces *je t'aime !* furibonds qui viennent à la bouche, et se taire, et paraître froid, et répondre, quand elle vous interroge, *oui* et *non*, comme répondent les autres, et rire avec elle d'une plaisanterie quand le coeur bout des larmes qu'on le force à contenir ; et puis, si elle se penche vers vous, si elle vous frôle le visage avec son haleine, ne pouvoir l'attirer, ainsi penchée, l'absorber, ce souffle, comme une flamme et comme une rosée, jusqu'au fond de la poitrine, dans un de ces baisers affolants, ardents et humides, qui se donnent bouches entr'ouvertes, et qui dureraient des heures s'il était permis de les donner ! Et quand elle s'éloigne, quand elle tourne la tête, retenir cette prière de condamné qui demande la vie : «Oh ! reste encore comme tu étais !» Dites, n'est-ce pas là de la douleur, inscrutable tant elle est profonde, à qui ne l'a pas éprouvée ! une douleur à faire honte à celles de l'enfer, car en enfer on ne trahit plus, et ici c'est du bonheur, le bonheur de voir celle qu'on aime, qui se retourne contre vous !
Voilà ce que souffrit Réginald. D'abord il domina sa douleur. La volonté a beau jeu dans les premiers moments qu'elle s'exerce. Mais la douleur ressemble à ces joueurs habiles qui laissent gagner la première partie pour mieux triompher ensuite d'un adversaire rendu plus confiant. Les jours, les mois se passèrent. D'abord l'exaltation d'une résolution généreuse s'éteignit dans Réginald. Il n'était plus soutenu que par la reconnaissance qu'il devait à Mme de Saint-Séverin. - Bientôt il eut besoin de se dire qu'elle avait le droit de le chasser de chez elle s'il ne tenait pas les serments qu'il lui avait faits. Ainsi les retranchements allaient bientôt lui manquer contre la douleur. De plus, en contenant sa passion, il l'avait irritée davantage : «Je suis malade», répondait-il souvent à Amédée, qui l'interrogeait avec une tendre anxiété, et qui croyait que l'éloignement de l'Italie et l'ennui d'un genre de vie si opposé à toutes ses habitudes d'une date moins récente étaient la cause de sa tristesse. «Si je lui disais ce que j'ai, - pensait-il, - soit pour sa soeur, soit pour moi, il me tourmenterait de partir». Ainsi la confiance de l'amitié ne lui était plus bonne à rien, c'est-à-dire l'amitié elle-même. Ce n'est pas un des moindres sacrilèges d'un amour de femme que de nous flétrir nos plus fraîches amitiés sans miséricorde, et de nous faire rire de mépris sur nous-mêmes quand nous songeons que si peu nous avait suffi pour être heureux.
Depuis le jour où Léa avait été témoin du désespoir de Réginald, que s'était-il passé en elle ? Son air était moins vague qu'à l'ordinaire, et dans ses paupières, plus souvent abaissées, on aurait cru du recueillement ; car on baisse les yeux quand on regarde en soi : est-ce pour mieux voir ou bien parce que l'on a vu ? Une intuition de femme lui aurait-elle révélé ce que Réginald n'avait trahi qu'à moitié ? Dans l'obscurité de son âme, aurait-elle trouvé une seule de ses impressions ignées qui s'étendent d'abord d'un point imperceptible à l'être humain tout entier ? Elle n'avait plus ces yeux singuliers dont il n'y avait de doux que la teinte et qui semblaient manquer d'un point visuel, tant, hélas ! l'expression en était absente. Maintenant ils étaient plus pensifs, quoique bien faiblement encore, d'une pensée molle et indécise qui rasait le bleu sans rayons des prunelles pour s'évanouir après. - O vous, femme qui lirez ceci, vous dont le coeur diffère tellement du nôtre que nous ne savons pas avec quoi ce coeur a été fait, dites, croyez-vous qu'alors Léa eût soupçonné l'amour ?
Cependant l'état de cette enfant empirait ; le mal faisait des progrès rapides. Elle se sentait tous les jours plus faible que la veille, et ne quittait presque plus sa chaise longue, si ce n'est le soir, lorsqu'elle se traînait jusque sur un des bancs de la terrasse pour voir se coucher le soleil. Était-ce un instinct de mourant ou une admiration secrète qui lui faisait demander à sa mère de venir là chaque soir ? On l'ignore. Jamais elle ne dit à Réginald, en face de ce coucher de soleil qui a l'air d'un mort : «Que cela est triste !» car elle savait plus triste : c'était elle mourant aussi, mais sans avoir eu de rayons autour de la tête, astre charmant éteint bien des heures avant l'heure du soir ! Et lui, l'artiste, le contemplateur idolâtre de la nature, ne lui dit pas plus : «Que cela est beau !» car il savait plus beau, comme elle savait plus triste, et c'était elle encore ! Elle, millier de perceptions mystérieuses pour les autres, et lumineuses pour lui, que l'amour versait à plein dans son intelligence, comme les molécules transparentes d'un jour d'Italie dans un regard ; elle enfin, que les autres, qui ne l'aimaient pas, auraient pensé peut-être à plaindre, mais jamais à admirer !
La belle saison était avancée, et Mme de Saint-Séverin, désolée, demandait à Dieu dans ses prières que sa fille ne finît pas plus vite que l'été. Qu'il faut de désespoir pour qu'une mère ne demande plus davantage ! Oh ! qu'il faut de désespoir pour qu'une femme ne croie plus à la possibilité d'un miracle en faveur de l'être qu'elle chérit. Le dernier soir que Léa vint à la terrasse, Mme de Saint-Séverin aurait bien dit : «Elle ne reviendra pas s'asseoir ici», tant elle voyait clair dans l'état de sa fille. Des pressentiments ne trompent pas quand on aime ; mais ce n'étaient plus des pressentiments qu'avait Mme de Saint-Séverin, c'était la science du médecin habile qui verrait à travers le corps la maladie, et qui assignerait à heure fixe le moment où il entrerait en dissolution. Une connaissance, une infaillibilité que le savoir humain ne donne pas, le sentiment la lui avait acquise. Ah ! ne dites point que la nature n'est pas cruelle, qu'elle a couvert l'instant de la mort d'une incertitude compatissante : cela n'est pas vrai toujours pour celui qui meurt, et cela ne l'est jamais pour celui qui regarde mourir !
Réginald aussi ne s'illusionnait pas. Il se disait que la vierge de son amour rendrait bientôt son corps à la terre et son âme aux éléments : bouton de rose indéplié et flétri sous l'épais tissu de feuilles séchées sans un ouragan que l'on pût accuser ; fleur inutile que personne n'avait respirée ; avorton de fleur sous l'enveloppe fanée de laquelle l'haleine la plus avide, le souffle le plus brûlant, n'eût rien trouvé peut-être à aspirer. Et son amour se renforçait de cette accablante certitude et d'un doute aussi amèrement décevant. Il semblait que toute cette vie qui abandonnait Léa se coulât dans son sein par vagues débordantes et multipliât la sienne. Moquerie diabolique de la destinée ! On se sent du souffle pour deux, on sent, en mettant la main sur sa poitrine, que si cette maudite poitrine pouvait s'ouvrir on aurait du souffle à donner à des millions de créatures, et il faut tout garder pour soi !
Un jour que Léa était couchée sur le banc de la terrasse, Réginald se trouva placé à côté d'elle ; il y restait silencieux sous le poids écrasant de ses pensées, écoutant dans son coeur cette vie intérieure qui ne fait pas de bruit tant elle est profonde, ces tempêtes sourdes qui bouleversent et qui n'ont pas même un murmure. Il n'entendait point les paroles qu'échangeaient Mme de Saint-Séverin et Amédée, assis plus loin, et dont les doigts crispés arrachaient alors les feuilles d'un oranger avec le mouvement âpre d'un homme qui dissimule sa souffrance. Leur conversation était insignifiante ; entrecoupée de silences fréquents et longs, elle roulait sur quelques chétifs accidents de la soirée comme la douceur du temps ou le tintement d'une cloche au fond du paysage. Nous tous qui avons vécu, nous les avons prononcées, ces paroles qui n'expriment rien, avec des voix altérées, pour voiler nos inquiétudes et nos peines à qui les causait. La soirée s'avançait ainsi. Déjà la frange cramoisie qui bordait le ciel à l'horizon était toute rongée, et le vent apportait, par bouffées, ces trésors de parfums cachés dans le sein des fleurs et qui y ont été déposés pour faire oublier, pendant la nuit, aux hommes, la perte du jour. Le banc occupé par Léa, Réginald et Mme de Saint-Séverin, était entouré et surmonté de beaux jasmins. Léa aimait à plonger sa tête dans l'épaisseur de leurs branches souples et verdoyantes ; c'était comme un moelleux oreiller de couleur foncée sur lequel tranchait cette tête si pâle et si blonde. Les boucles du devant de la coiffure de Léa lui tombaient toutes défrisées le long des joues ; elle avait détaché son peigne et jeté sur les nattes de ses cheveux son mouchoir de mousseline brodée qu'elle avait noué sous son menton. Ainsi faite de défrisure, de pâleur, d'agonie, qu'elle était touchante ! Sa pose, quoique un peu affaissée, était des plus gracieuses. Un grand châle de couleur cerise enveloppait sa taille, qui n'était plus même svelte et qu'on eût craint de rompre à la serrer. On eût dit une blanche morte dans un suaire de pourpre. Réginald la couvait de son regard ; c'était presque posséder une femme que de la regarder ainsi. Le malheureux ! Il souffrait autant qu'Amédée et Mme de Saint-Séverin, mais ce n'était pas de la même douleur. Du moins on aurait pu croire que cette douleur eût été pure, qu'en face de ce corps presque fondu comme de la cire aux rayons du soleil, les désirs de chair et de sang ne subsistaient plus, et que la pensée seule dans laquelle s'était réfugié et ennobli l'amour se prenait à cette autre pensée, tout le moi dans la créature et qui allait s'éteignant, s'évaporant pour toujours. Est-ce la force ou la faiblesse humaine, une gloire ou une honte ? Mais il n'en était point ainsi pour Réginald : cette mourante, dont il touchait le vêtement, le brûlait comme la plus ardente des femmes. Il n'y avait pas de bayadère aux bords du Gange, pas d'odalisque dans les baignoires de Stamboul, il n'y aurait point eu de bacchante nue dont l'étreinte eût fait plus bouillonner la moelle de ses os que le contact, le simple contact de cette main frêle et fiévreuse dont on sentait la moiteur à travers le gant qui la couvrait. C'étaient en lui des ardeurs inconnues, des pâmoisons de coeur à défaillir. Tous les rêves que son imagination avait caressés depuis qu'il était revenu d'Italie et qu'il s'était énamouré de Léa, lui revenaient plus poignants encore de l'impossibilité de les voir se réaliser. La nuit qui venait jetait dans son ombre la tête de Léa posée sur l'épaule de sa mère, qui bénissait cette nuit d'être bien obscure, parce qu'elle pouvait pleurer sans craindre que Léa n'interrogeât ses pleurs. Je ne sais... mais cette nuit d'août qui pressait Réginald si près de Léa qu'il sentait le corps de la malade se gonfler contre le sien à chaque respiration longue, pénible, saccadée, comme si elle avait été oppressée d'amour, cette nuit où il y avait du crime et des plaisirs par toute la terre, lui fit boire des pensées coupables dans son air tiède et dans sa rosée. Toute cette nature étalée là aussi semblait amoureuse ! Elle lui servait une ivresse mortelle dans chaque corolle des fleurs, dans ses mille coupes de parfums. Pleuvaient de sa tête et de son coeur dans ses veines, et y roulaient comme des serpents, des sensations délicieuses, altérant avant-goût de jouissances imaginées plus délicieuses encore. Ses mains s'égarèrent comme sa raison. L'une d'elles se glissa autour de la taille abandonnée de la jeune fille, l'autre passa sur ses formes évanouies une pression timidement palpitante.
A force d'émotion, il craignait que l'air ne manquât à ses poumons. Tout plein de passion frissonnante, il avait peur de se hâter dans son audace, - un cri, un geste, un soupir de cette enfant accablé pouvait le trahir. Le trahir ! car il savait bien qu'il faisait mal, mais la nature humaine est si perverse, elle est si lâche, cette nature humaine, que son bonheur furtif devenait plus ébranlant encore du double enivrement du crime et du mystère. Scène odieuse que cette profanation d'une jeune fille dans la nuit noire, sous ce ciel étoilé qui parle d'un monde à venir et qui ment peut-être, tout près d'une mère qui la pleure et d'un frère qui ne la vengera pas, parce qu'une seule de ces stupides étoiles n'envoie pas un dard de lumière sur le fond pâlissant du coupable et n'illumine pas son infamie. !
Soit prostration entière de forces vitales, soit confusion et défaillance sous le poids de sensations inconnues, soit ignorance complète, Léa resta dans le silence et immobile jusqu'à ce qu'un mouvement effrayant fit pousser un cri à sa mère et relever la tête de Réginald dont la bouche s'était collée à celle de l'adolescente, qui ne l'avait pas retirée.
Amédée s'élança pour appeler du secours.
Quand il revint, il n'était plus temps : les flambeaux que l'on apporta n'éclairèrent pas même une agonie. Le sang du coeur avait inondé les poumons et monté dans la bouche de Léa, qui, yeux clos et tête pendante, le vomissait encore, quoiqu'elle ne fût plus qu'un cadavre. Mme de Saint-Séverin, à genoux devant, était tellement anéantie qu'elle ne songeait pas à mettre la main sur le coeur pour épier si la vie ne le réchauffait plus. Elle considérait, les dents serrées et les yeux fixes, sa Léa ainsi trépassée, et sa douleur était si horrible qu'Amédée oublia sa soeur pour elle, et lui dit avec l'expression d'une tendresse pieuse : «Oh ! ma mère, il vous reste encore deux enfants». Elle regarda alors ce qui lui restait, la pauvre mère, mais quand elle fixa sur Réginald ses yeux qui s'étaient remplis de larmes au mot consolant de son fils, ils s'affilèrent comme deux pointes de poignard. Elle se dressa de toute sa hauteur, et, d'une voix qu'il ne dut pas oublier quand il l'eut entendue, elle lui cria aux oreilles «Réginald, tu es un parjure !»
Elle s'était aperçue qu'il avait les lèvres sanglantes.
Posté le 23.07.2007 par Odéliane, Erzebeth, Perceval
Voyage En Enfer
De Gustave Flaubert
Et j’étais au haut du mont Atlas, et de là je contemplais le monde, et son or et sa boue, et sa vertu et son orgueil.
Et Satan m’apparut, et Satan me dit :
– Viens avec moi, regarde, vois ; et puis ensuite tu verras mon royaume, mon monde à moi.
Et Satan m’emmena avec lui et me montra le monde.
Et planant sur les airs, nous arrivâmes en Europe. Là, il me montra des savants, des hommes de lettres, des femmes, des fats, des pédants, des rois et des sages ; ceux-là étaient les plus fous.
Et je vis un frère qui tuait son frère, une mère qui trompait sa fille, des écrivains qui, par le prestige de leur plume, abusaient du peuple, des prêtres qui trahissaient leurs fidèles, des pédants qui faisaient languir la jeunesse, et la guerre qui moissonne les hommes.
Là, c’était un intrigant qui, rampant dans la boue, arrivait jusqu’aux pieds des grands, leur mordait le talon ; ils tombaient, et alors il tressaillait de la chute qu’avait faite cette tête en tombant dans la boue.
Là, un roi savourait, dans sa couche d’infamie où de père en fils ils reçoivent des leçons d’adultère, il savourait les grâces de la courtisane favorite qui gouvernait la France, et le peuple, lui, applaudissait ; c’est qu’il avait les yeux bandés.
Et je vis deux géants : le premier, vieux, courbé, ridé et maigre, s’appuyait sur un long bâton tortueux appelé pédantisme ; l’autre était jeune, fier, vigoureux, avec une taille d’hercule, une tête de poète et des bras d’or ; il s’appuyait sur une énorme massue que le bâton tortueux avait pourtant abîmée ; la massue, c’était la raison.
Et tous deux se battaient vigoureusement, et enfin le vieillard succomba. Je lui demandai son nom.
– Absolutisme, me dit-il.
– Et ton vainqueur ?
– Il a deux noms.
– Lesquels ?
– Les uns l’appellent Civilisation, et les autres Liberté.
Et puis Satan me mena dans un temple, mais un temple en ruines.
Et le peuple fondait des cercueils pour en faire des boulets, et la poussière qui y était s’envolait de dépit ; c’est que ce siècle-là, c’était un siècle de sang.
Et les ruines restèrent désertes. Et un homme, un pauvre homme en guenilles, à la tête blanche, un homme chargé de misère, d’infamie et d’opprobre, un de ceux dont le front, ridé de soucis, renferme à vingt ans les maux d’un siècle, s’assit là au pied d’une colonne.
Et il paraissait comme la fourmi aux pieds de la pyramide.
Et il regarda les hommes longtemps ; tous le regardèrent en dédain et en pitié, et il les maudit tous ; car ce vieillard, c’était la Vérité.
– Montre-moi ton royaume, dis-je à Satan.
– Le voilà !
– Comment donc ?
Et Satan me répondit :
– C’est que ce monde, c’est l’enfer !
Posté le 13.07.2007 par Odéliane, Perceval, Erzebeth
SOLITUDE
De Guy de Maupassant (1850-1893)
C'était après un dîner d'hommes. On avait été fort gai. Un d'eux, un vieil ami, me dit :
- Veux-tu remonter à pied l'avenue des Champs-Élysées ?
Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre d'or.
Mon compagnon me dit :
- Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout ailleurs. Il me semble que ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, ces espèces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde, qu'on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se referme. C'est fini.
De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs ; nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne faisaient qu'une tache noire.
Mon voisin murmura :
- Pauvres gens ! Ce n'est pas du dégoût qu'ils m'inspirent, mais une immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un que j'ai pénétré : notre grand tourment dans l'existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins ; mais ils demeurent, ils demeureront toujours seuls ; et nous aussi.
On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout.
Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris, d'avoir découvert l'affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne peut la faire cesser, rien, entends-tu ! Quoi que nous tentions, quoi que nous fassions, quels que soient l'élan de nos coeurs, l'appel de nos lèvres et l'étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.
Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de mon logement. A quoi cela me servira-t-il ? Je te parle, tu m'écoutes, et nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu ?
Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Écriture. Ils ont l'illusion du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des coudes, sans autre joie que l'égoïste satisfaction de comprendre, de voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre éternel isolement.
Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas ?
Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a point de bout, peut-être ! J'y vais sans personne avec moi, sans personne autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits, des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au juste d'où elles partent ; je ne rencontre jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui m'entoure. Me comprends-tu ?
Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce.
Musset s'est écrié :
Qui vient ? Qui m'appelle ? Personne.
Je suis seul. - C'est l'heure qui sonne.
O solitude ! - O pauvreté !
Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une certitude définitive, comme chez moi. Il était poète ; il peuplait la vie de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul. - Moi, je suis seul !
Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il était un des grands lucides, n'écrivait-il pas à une amie cette phrase désespérante : "Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne."
Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps ?
Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés surtout, parce que la pensée est insondable.
Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des êtres que nous ne pouvons pénétrer ! Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne font que nous heurter l'un à l'autre.
Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur à quelque ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle. Il est là, cet homme ; je vois ses yeux clairs sur moi ; mais son âme, derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il ? Oui, que pense-t-il ? Tu ne comprends pas ce tourment ? Il me hait peut-être ? ou me méprise ? ou se moque de moi ? Il réfléchit à ce que je dis, il me juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment savoir ce qu'il pense ? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime ? et ce qui s'agite dans cette petite tête ronde ? Quel mystère que la pensée inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre !
Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, tout au fond, ce lieu secret du Moi où personne ne pénètre. Personne ne peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce que personne ne comprend personne.
Me comprends-tu, au moins, en ce moment, toi ? Non, tu me juges fou ! tu m'examines, tu te gardes de moi ! Tu te demandes : "Qu'est-ce qu'il a, ce soir ?" Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement : Je t'ai compris ! et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être.
Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
Misère ! Misère ! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul !
Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité surhumaine vous envahit. Sais-tu pourquoi ? Sais-tu d'où vient cette sensation d'immense bonheur ? C'est uniquement parce qu'on s'imagine n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser. Quelle erreur !
Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge du Rêve.
Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel délire égare notre esprit ! Quelle illusion nous emporte !
Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un, tout à l'heure, semble-t-il ? Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup, un jour, plus seul que je ne l'avais encore été.
Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et comme il est navrant, épouvantable.
Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas écrit :
Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
Infructueux essais du pauvre amour qui tente
L'impossible union des âmes par les corps...
Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute !
Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un éclair dans la nuit, le trou noir entre nous.
Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.
Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, les croyances ! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit : "Oui", quand je ne veux même pas prendre la peine de parler.
Me comprends-tu ?
Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'Arc de triomphe de l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde, car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup d'autres choses dont je ne me so